Images de page
PDF
ePub

considère les images que nous percevons par les sens comme la condition de la pensée, et qui voit dans l'âme elle-même le principe de la vie, la forme première du corps organisé. Donc, sans organes pas dame, sans images pas de pensée, pas d'intelligence, et, si l'on pouvait se représenter un instant l'intelligence survivant au corps, comme elle ne percevrait plus d'images, elle ne pourrait plus penser, elle serait condamnée à une inaction qui ne vaudrait pas mieux pour elle que le néantl. D'ailleurs, à l'autorité d'Aristote vient s'ajouter celle de saint Thomas lui-même. Saint Thomas, en cherchant le principe par lequel lésâmes se distinguent les unes des autres, le principe d'individuation, ainsi qu'il l'appelle, n'en trouve pas d'autre que la matière ou le corps. Mais, si la mort, en détruisant notre corps, doit faire périr aussi notre individualité, qu'est-ce qui nous restera?

Si maintenant l'on entre dans le fond de la question, on trouve que l'intelligence, et, par conséquent, l'âme humaine, par la place qu'elle occupe dans l'univers, ne saurait aspirer à l'immortalité. L'intelligence de l'homme tient en quelque sorte le milieu entre les intelligences séparées, les intelligences pures et l'âme des bêtes. Les intelligences pures qui gouvernent les astres, et tout d'abord l'intelligence divine, n'ont besoin du corps à aucun titre, ni comme sujet, ni comme objet de leur pensée. Eternelles et parfaites, elles subsistent par elles-mêmes, et la matière, loin de les dominer, est asservie à leurs lois. L'intelligence des bêtes, confondue avec le corps dont elle partage tous les accidents, no peut avoir d'autre objet ni d'autre sujet que lui et est certainement détruite par la mort. L'intelligence de l'homme a besoin du corps comme objet seulement, mais elle s'en distingue comme sujet, et c'est pour cela que, sans être immortelle, elle respire un certain parfum d'immortalité, aliquid immortalitatis odorat.

Que l'intelligence humaine ait besoin du corps comme objet, cela est incontestable puisqu'elle n'entre en exercice que par la sensation, par les images, par la perception des choses sensibles, par la connaissance des faits et des objets particuliers qui tombent sous nos organes. Mais dans les choses sensibles clic aperçoit les intelligibles, dans les laits particuliers, les choses universelles, et en cela consiste sa supériorité sur l'âme purement sensitive des bêtes. Est-ce une raison de l'assimiler aux intelligences pures, aux intelligences séparées, à l'intelligence divine? Non, car ce n'est pas directement qu'elle connaît l'universel, elle l'aperçoit dans les choses particulières1. Cependant, une fois arrivée à la connaissance de l'universel, elle est maîtresse de s'y attacher tout entière et de se replier sur elle-même sans s'occuper davantage des objets particuliers. Or cette faculté serait incompréhensible, si l'intelligence humaine était simplement une propriété de la matière, soumise aux conditions de l'étendue et de la divisibilité. Il faut donc qu'elle ait une certaine existence par elle-même et qu'elle soit distincte du corps au moins comme sujet, sinon comme objet. Il faut même qu'il y ail au-dessus d'elle des intelligences absolument pures, autrement l'intelligence humaine ne pourrait se concevoir2. Si l'intelligence humaine a néanmoins besoin du corps, si le corps lui est absolument nécessaire comme objet, cela tient à ce qu'elle est unie à la matière par une certaine concomitance, et que ses opérations s'accomplissent en quelque manière dans le corps par suite d'un accident dont la cause nous échappe3.

1 « Humanus inlellectus corpus liabet caducum, quare velcorrupio corpore, ipse ■ non esset, vel si esset, sine opère esset, cum, sine phantasmale, per positionem, » intelligere nonpossel, et sic otiaretur. » {De Immortalitate, cap. vin.)

[graphic]

Ces deux dernières propositions, comme le remarque avec raison M. Fiorentino, renferment une inconséquence. Si, pour comprendre l'intelligence et la pensée chez l'homme, il est nécessaire de supposer au-dessus de lui des intelligences pures, pourquoi ne pas revenir au sysd'Averroës? pourquoi ne pas admettre que l'intelligence, que la pensée de l'homme est une simple manifestation, un acte immédiat de ces intelligences supérieures ou de l'une d'entre elles, celle qu'on a appelée Y intellect actif. Si l'intelligence de l'homme, à certains égards, est incompatible avec les propriétés de la matière, et notamment avec l'étendue, pourquoi ne pas lui reconnaître l'immortalité individuelle? Enfin, si le corps lui est absolument nécessaire pour agir, pourquoi ne lui est-il pas également nécessaire pour exister, et qu'est-ce qui empêche de la considérer comme une propriété ou un résultat de l'organisme?

Pomponace paraît s'être aperçu de cette difficulté, et il a essayé, dans son Apologie, de la faire disparaître en s'éloignant un peu plus tout à la fois de saint Thomas et d'Averroës. Il ne croit plus à cette incompatibilité qu'il avait reconnue d'abord entre la pensée et la matière; il va même jusqu'à dire que l'intelligence pourrait être matérielle et étendue l. Toutefois il n'affirme rien sur ce sujet, c'est-à-dire sur la matérialité de l'intelligence. Il se contente de soutenir que, matérielle ou indivisible, il n'y a aucune raison de croire qu'elle soit immortelle.

1 « Nequesimpliciler universalecognoscere potest,sed semper universale insingu «larispeculatur. » (De immortalitale, cap. îx.)— ' « Nisi enim intellect us liaberet quod « ex se posset esse sine materia, intellectio ipsa non posset exerceri nisi modo quan• titalivo et corporali. » (Ibid. cap. ix.) —' • Intellectus humanus est in materia per i quamdam concomitantiam et ipsum intelligere quodammodo est in materia, sed «satis accidentaliter, quoniam intellectus, qua intellectus est, accidit esse in mai teria. • (Ibid. cap. x.)

Enfin, dans un écrit qui appartient aux dernières années de sa vie, dans son traité de la Nutrition et de l'Accroissement2, il fait un pas décisif, il affirme positivement la matérialité de l'âme et de l'intelligence. «Quand nous observons, dit-il, que la chair est étendue et uqu'elle emprunte cependant la vie à l'âme, il nous est difficile d'ima«giner que l'âme elle-même ne soit pas étendue. D'ailleurs lame nulritive «est comprise dans l'âme sensitive, et celle-ci dans l'âme intellectuelle. «La première étant étendue, divisible, matérielle, pourquoi la dornière «ne le serait-elle pas3

Ad. FRANCK.

(La suite à un prochain cahier.)

Les Gètes Ou la filiation généalogique des Scythes aux Gèles et des Gèles aux Germains et aux Scandinaves démontrée sur l'histoire des migrations de ces peuples et sur la continuité organique des phénomènes de leur état social, moral, intellectuel et religieux, par Frédéric-Guillaume Bergmann. Paris, 1859, in-8°. — De l'influence exercée par les Slaves sur les Scandinaves dans l'antiquité, par le même. Colmar, 1867, in-8°.

DEUXIÈME ARTICLE4.

Les Scythes d'Europe ou Skolotes devaient, comme il l'a été établi dans un précédent article, parler un idiome indo-européen. 11 y a lieu de croire qu'ils étaient déjà en possession de cet idiome quand ils pénétrèrent dans le pays des Cimmériens; car il n'est guère vraisemblable que ces nomades, qui chassèrent une partie de la population indigène et subjuguèrent le reste, lui eussent pris sa langue el le nom de ses dieux. Ce qu'Hérodote rapporte, d'ailleurs, des Skolotes dénote1 un grand attachement aux habitudes nationales, et cet auteur dit même formellement qu'ils avaient un éloignemenl prononcé pour les coutumes étrangères1. Ainsi les Skolotes, avant leur arrivée en Europe, constituaient une nation iranienne ou aryenne, du moins une naiion chez laquelle l'élément aryen entrait pour une proportion notable. Les témoignages anciens s'accordent à les faire sortir de l'Asie centrale. Repoussés par un peuple voisin, les Issédons, suivant Aristée de Proconnèse, les Massagètes, suivant ce que l'écrivain d'Halicamasse apprit en Scythie, ils avaient traversé un fleuve que celui-ci appelle Araxe et qui ne peut être que l'Iaxarte3. D'où il résulte qu'environ neuf ou dix siècles avant J. C, se répandaient déjà, de l'est à l'ouest, ces flots de populations venues de l'Asie centrale qui se précipitèrent en si grande abondance au commencement de notre ère, el qui, du ve au xme siècle, nous offrent une succession de nations ougro-turques et mongoles, se dépossédant les unes les autres depuis-les rives du Don jusqu'au Danube. Tout indique en effet chez les Skolotes une nation conquérante qui avait imposé sa domination aux tribus établies entre; le Don et le Dnieper. Ils regardaient comme leurs esclaves les tribus auxquelles Hérodote étend le nom de Scythes tout en faisant remarquer que c'étaient les nomades auxquels seuls cette dénomination devait s'appliquer3. Les Scythes laboureurs dont il parle sont visiblement une population différente, congénère soit des Tiiraces, des Gètes, soit de ces Méotes que Xénophon* nous apprend avoir été sujets des Skolotes; et l'on peut inférer de ce que dit l'écrivain d'Halicarnasse 5 des Callipides et des Alazons, cultivateurs comme eux, que des liens de parenté existaient entre ces Scythes et leurs voisins à l'ouest.

'Apotogia, iib. I, cap. m; M. Fiorentino, p. 173. — * Bologne, i5ai. — ' De nutritione et augmenlalwne, lib. 1, cap. 11; M. Fiorenlino, p. 17/i. — 4 Voir, pour Je premier article, le cahier d'avril, p. 315.

Les Skolotes, ayant émigré d'une contrée sise au delà de la Caspienne, devaient avoir occupé, dans le principe, la région où les géographes anriens placeut les Çâkas ou Saces ; et l'on voit, par les rapports des auteurs grecs et latins, que les Perses tenaient les Saces pour identiques aux Sfcolotes ou Scythes d'Europe '. ils donnaient en effet le nom de Sacasène à un canton de la Medie dans lequel étaient venus s'établir des Scythes que les faits nous représentent non comme des Scythes d'Asie, autrement dits des Saces, mais comme des Scythes d'Europe ou SLolotes *. On est même en droit de regarder les deux noms comme identiques, car l'un, 1x6aotos, altéré par les Grecs en IxCOvs. a, dans ie$ langues indo-européennes, le sons de bouclier, et, d'aprèsTzetzès J, qui suit visiblement ici d'anciens témoignages, tel était aussi le sens de l'autre4. Ces divers rapprochements fournissent assurément une présomption en faveur de l'origine indo-perse des Scythes d'Asie. Notons encire que, dans l'armée de Xerxès, les Saces appartenaient au même corps que les Bactriens: or ceux-ci étaient certainement des Aryens. Bien des traits piétés aux Saces se retrouvent soit chez les Skolotes. soit chez les Mèdes. Ainsi Hérodote dit que le premier de ces peuples était armé de la sagaris comme les Sarmates \ dont j'ai i appelé dans le précédent article l'origine médique. Les Saces étaient coiffés d'un bonnet de feutre se terminant en pointe6, bonnet donné au chef sace Skonka sur le bas-relief qui accompagne l'inscription de Bisoutoun. C'est à peu près la même forme de coiffure qu'ont les Scythes sur les monuments du Bosphore cimmérien et manifestement la reproduction delà cidaiis, que les Perses avaient empruntée aux Mèdes7. Parmi les peuples de la Scythie d'Europe, l'écrivain d'Halicamasse s signale les Sigynnes, chez lesquels se retrouvaient beaucoup d'usages mèdes et qui portaient également cette sorte de tiare.

1 Hérodote, IV, i.xxvi. — * Tous les passages où Hérodote parle de l'Arnxe s'appliquent à l'Iaxarte (I, ccu, III, xxxvi, IV, xi, Xl). 3 Hérodote, IV, XX. Ce qu'Hérodote (IV, xt.vi) dit des Scythes en général, ne peut s'entendre que de? Scythes nomades. (Cf. IV, Lxxxi.) — ' Socrat. mem. a. Les Méotes étaient vraisemblablement de la même race que les Zyches ou Tcherkesses; W. Edwards a signalé la ressemblance du type tcherkesse et de certaines figures des monuments de Panticapée. — 5 Hérodot. IV, xvn.

On peut donc très-légitimement incliner à voir dans les Saces une nation de souche aryenne, d'autant plus que leurs voisins, les Massage tus et les Sogdiens, offrent de leur côté des caractères qui convien

[ocr errors]
« PrécédentContinuer »