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qu'à la dispute, les pères voulurent d'abord l'adjoindre à leurs travaux; le docteur Paul les en dissuada ; suivant ses conseils, ils acceptèrent la lutte, et, pour juger les doctrines par leurs résultats, c'est aux phénomènes célestes décrits à l'avance et annoncés de part et d'autre qu'on demanda une décision. La victoire resta aux pères jésuites, mais les Chinois ne furent pas vaincus sur tous les points, et leur savoir était réel : Sæpius explorati astrorum cursus, dit le père Shall, et lanæ deliquia felicius prognostica patrum quam astronomium Sininsium confirmabant. On ne put arracher au vieux Guey l'aveu de sa défaite; il resta sur la brèche : Persistit in arena, dit le père Shall. Loin de perdre courage, cet insupportable vieillard, fastidiosus senex, cet adversaire décrépit, decrepitus ille, continua à pousser sa pointe avec un entêtement opiniâtre. Logé dans le palais même de l'empereur et attentif aux phénomènes du ciel, il se montrait habile à saisir toutes les occasions de blâmer les astronomes européens ou de les diffamer, et, dénonçant avec aigreur les moindres écarts, il affectait de voir dans une seconde oubliée une preuve d'ignorance ou d'incurie. C'était un tort sans doute, mais qui suppose un astronome exercé.

Le père Shall un jour avait annoncé la rétrogradation prochaine de Jupiter dans une constellation qui, formant avec lui un aspect dangereux, présageait un malheur prochain. Guey contesta la prédiction, et toute la cour fut rendue attentive par la vivacité de la lutte comme par l'importance de l'événement; la rétrogradation se produisit, dit-on, mais les eunuques chargés de l'observer trompèrent le prince par un rapport infidèle. Guey triomphait, lorsque l'explosion d'une poudrière, en dispersant les cadavres de cinquante victimes, vint témoigner en faveur des pères, qui ne savent s'ils doivent remercier le ciel d'une aussi sanglante protection.

Des événements plus graves s'apprêtaient cependant; depuis longtemps Ja Chine était en feu. Tien-ki était un prince intelligent et libéral, mais d'un naturel trop doux pour dominer une telle crise. Pékin fut pris et réduit en cendres par une armée de trois cent mille insurgés ; mais les vainqueurs étaient incapables de gouverner; on appela les étrangers, et les Tartares Mandchoux, après avoir renversé le trône à peine relevé, s'établirent à Pékin où ils sont encore. Les pères jésuites traversèrent heureusement ces deux révolutions. Dès que l'ordre parut renaître, ils osèrent demander au prince tartare, affermi sur le trône, l'autorisation de demeurer à Pékin, en y exerçant leur culte; les intérêts de l'astronomie étaient invoqués dans la pétition du père Shall, Etiez-vous employé dans le bureau des mathématiques, lui demanda le président du tribunal des pétitions? – J'avais l'honneur d'en diriger les calculs, répondit le père Shall, et on le renvoya sur cette réponse en lui témoignant les plus grands égards.

Un nouveau concours fut institué entre les astronomes chinois et les sayants jésuites qui critiquaient leur nouveau calendrier, et l'observation d'une éclipse annoncée par les pères plus exactement que par leurs rivaux leur rendit avec la confiance du souverain la haute direction des travaux astronomiques de l'empire.

Le père Shall, en acceptant la direction du tribunal de mathématiques, se soumettait aux lois de l'empire pour faire, selon les règles astrologiques, les pronostics qu'on attendait de lui. Nihil apud regem nisi veterum placita recitabat, dit son biographe, membre comme lui de la Compagnie de Jésus.

Soumis, par une prudence qu'on lui a reprochée, aux observances superstitieuses des Chinois, il feignait d'accepter leurs principes et intervenait audacieusement dans les affaires les plus graves de l'empire pour flatter l'ambition ou effrayer la faiblesse de ceux dont l'influence lui semblait à espérer ou à craindre. Le second empereur de la dynastie nouvelle avait été appelé au trône par son père mourant, avant d'avoir atteint l'âge de dix ans. Un de ses oncles, homme ambitieux et habile, attirant à lui la plus grande part de l'autorité, était devenu peu à peu le seul chef de l'empire. Il voulait fonder une ville où les hauts fonctionnaires résidant près de lui auraient formé, loin de l'empereur, le centre véritable des affaires publiques. Huit millions d'écus d'or rassemblés par de rigoureuses exactions, permettaient d'ouvrir les travaux, les plans étaient adoptés et publiés, lorsque le père Shall, avec l'autorité d'un prophète : Causis de cælo et terra allegatis, osa déclarer le projet dangereux. En entendant l'interprète des astres prononcer si certainement la ruine prochaine de son entreprise, le prince y renonça. L'empereur avait alors quatorze ans; la mort du régent était peut-être aisée à prévoir; les astres l'annoncèrent. C'est l'empereur cette fois qu'intéressait l'oracle, le père Shall le lui communiqua directement, et l'événement, qui suivit de près, accrut son influence et sa renommée. L'habileté du père jésuitc domina bientôt le jeune empereur; Chan-tchi respectait et aimait le père Shall, et, sans pour cela corriger ses vices ou dompter ses passions, endurait de lui tous les conseils et excusait tous les avertissements. Le rôle du père Shall était cependant difficile. Le tribunal des mathématiques renfermait de nombreuses semences de division; dignes successeurs du vieux Guey, les astronomes chinois faisaient effort pour renverser leur chef, qui comptait presque autant d'adversaires à com. battre que de savants à diriger. Rebelles à toute discipline et s'élevant contre ses méthodes, qu'ils déclaraient obscures, ils reprochaient à la malice des pères de s'y réserver des secrets. Les jeunes chrétiens introduits et instruits par le père Shall étaient interrogés avec malveillance; on alléguait leurs méprises comme une preuve contre les théories nouvelles et leurs hésitations comme un désaveu. Toutes les attaques furent vaines, et, forcés de plier sous la main de l'empereur, les ennemis du père Shall finirent la plupart fort tristement.

Sans imiter la violence de leurs agresseurs, les jésuites, dont le zèle aperçoit partout le doigt de Dieu, racontent avec plus de complaisance que de pitié les malheurs de ceux dont ils accusent l'obstination et la dureté, et la vengeance divine, qui pour eux est visible, satisfait leur orgueil irrité par la lutte. Sans entrer dans les détails, je rapporterai quelques récits tels qu'ils se trouvent dans les écrits des pères.

Un de leurs adversaires mourut subitement au moment même où il les attaquait avec violence : Superbiæ pænas morte prefestinata abreptus luit ; c'est là toute son oraison funèbre.

Un autre qui, il est vrai, leur avait dérobé des instruments astronomiques, fut rencontré par des voleurs, et, frappé par eux, mourut des suites de ses blessures. L'empereur exila le président du tribunal des rites, qui croyait concilier les deux partis par la fusion des méthodes anciennes avec les nouvelles, prétendant, dit le père Shall ,

Humano capiti cervicem jungere equinam.

L'auteur d'un libelle plein de calomnies et d'injures contre les pères avoua dans les tortures le nom de ceux qui l'avaient excité, et qui, comme lui, furent exilés. Un des savants les plus considérables de Pékin avait présenté sur les innovations astronomiques des objections qu'il croyait sans réplique et qui devaient entraîner, il n'en doutait pas, la disgrâce des pères jésuites; l'empereur en jugea autrement; on l'annonça à l'auteur du mémoire au moment où il mangeait un plat de riz; troublé par cette nouvelle, il avala de travers et la bouchée de riz, magis animo quam gutturi inhærente , l'étouffa si complétement, qu'il mourut peu d'instants après.

La haine contre les pères jésuites s'éleva, chez un des membres du tribunal astronomique, jusqu'à l'audace de blâmer aigrement l'indul. gence de l'empereur qui les favorisait; il fût exilé, et sa colère ne porta préjudice qu'à lui-même. Un savant astronome, hostile à leur influence, fut atteint par la peste; il mourut avec sa mère, son frère, sa femme et son fils. Un de leurs adversaires les plus remuants fut privé de son emploi et mourut misérable. L'ancien président du tribunal ensin, arrêté dans un voyage par des brigands, et massacré par eux, eut le caur arraché et mangé : extracto corde et comesto, misere periit. C'est la plus sévère des vengeances divines racontées par le narrateur.

Accablés et découragés par tant d'insuccès et de malheurs, les astronomes chinois renoncèrent à la lutte, et les pères, admis en grand nombre dans le tribunal de mathématiques, y gardèrent constamment le premier rang; mais d'autres adversaires subsistaient qui jusque-là avaient semblé indifférents. Depuis l'époque de Gengis-kan, plusieurs mahometans, adjoints au tribunal astronomique, y représentaient la science arabe. Ils s'émurent à leur tour des succès croissants et de la prépondérance des nouveaux venus; l'un d'eux, réputé fort habile, croyant avoir eu à se plaindre personnellement du père Shall, prit á partie le calendrier de l'année 1657 pour y dénoncer de graves erreurs. L'indication du lever héliaque de Mercure était surtout signalée comme grossièrement fautive. La planète, au commencement du huitième mois, devait, suivant le calendrier, se dégager le soir des rayons du soleil et devenir visible dans une constellation qu'il indiquait; le phénomène, pour les astrologues, était de grande conséquence; l'astronome mahométan lui assignait une époque plus prochaine et un autre lieu dans le ciel. Un avis aussi grave demandait une sérieuse attention. Quoique prévenu pour le père Shall, l'empereur nomma un jury pour s'en éclaircir; les membres désignés étudièrent à l'avance les étoiles de la constellation indiquée; au jour dit, les plus hauts personnages de l'empire se pressaient sur la terrasse de l'observatoire. Fier de cette affluence et joyeux de ce premier succès, le mahométan répétait avec une présomptueuse confiance tout le détail de sa prédiction. Assis à l'écart, sans répliquer un seul mot, le père Shall attendait, répondant à ceux qui l'interrogeaient : «Ce sont vos yeux qu'il faut ouvrir aujourd'hui et non « vos oreilles. » Il savait qu'ils les ouvriraient en vain, Mercure ne parut pas. Lorsque, avec le crépuscule, tout espoir eut disparu, le pauvre mabométan perdit complétement la tête, et ses yeux, aussi troublés que son esprit, lui montrèrent successivement Mercure dans les étoiles les plus connues du ciel; malheureusement pour lui sa jactance imprudente avait mis depuis peu l'astronomie à la mode; les seigneurs chinois lui répondaient en riant par le nom véritable de l'étoile et le laissèrent couvert de confusion.

Le père Shall de plus en plus familier avec l'empereur osait le contredire dans les grandes comme dans les petites choses; assez perspicace pour apprécier un zèle exempt d'avarice aussi bien que d'ambition, le jeune empereur, dépouillant l'étiquette, oubliait volontiers avec lui le rôle importun de fils du ciel; il le recevait à toute heure, et plus d'une fois même l'humble maison des missionnaires fut honorée de sa visite; il s'intéressait à tout, et, questionnant sans cesse avec une intelligente et active curiosité, il parcourait toutes les chambres, s'asseyait sur toutes les chaises et même sur d'autres meubles, dont le cérémonial de la cour faisait dès lors autant de reliques sacrées. Forcé de renouveler son modeste mobilier, le père Shall osa demander à Sa Majesté de vouloir bien, à l'avenir, en adopter une partie seulement. --- Vraiment, répondit-il, je ne vous croyais pas superstitieux. — Leçon excellente que les pères rapportent naïvement, sans en avoir compris toute la force comique.

Chan-tchi mourut jeune, âgé à peine de vingt-sept ans, et son fils Khang-hi, l'un des plus grands princes de la Chine, monta sur le trône, en 1662, à l'âge de huit ans.

Les progrès trop rapides sont toujours dangereux; lorsque les missionnaires perdirent l'empereur, dont l'amitié faisait leur force, leurs adversaires découragés avaient cessé de les poursuivre, non de les haïr. De nombreuses voix s'élevèrent bientôt pour les perdre; tournant les discussions scientifiques en accusations personnelles, on passait de l'astronomie à la morale et à la religion. Quoiqu'on ait reproché non sans raison aux pères jésuites de s'occuper des affaires humaines plus qu'il ne convenait à leur état, ni leurs paroles, ni leurs actes à la cour de Chan-tchi n'avaient démenti leur foi. Protégés par l'éclat de la grandeur impériale qui rejaillissait sur eux, ils n'étaient plus inquiétés; l'empereur, sans approuver leur doctrine comme véritable, l'épargnail au moins comme innocente, et sa toute-puissance, sans changer la loi qui les condamnait, élevait les pères au-dessus d'elle. On ne tarda pas à les y soumettre; ruinés, proscrits, exposés aux insultes et aux supplices, les pères jésuites subirent avec courage une seconde persécution; la fureur, allumée par le succès, s'attaqua bientôt à l'ami même et au conseiller du seu roi. Le père Shall, jugé par ses ennemis, fut condamné à être coupé en dix mille morceaux; un tremblement de terre, qui semblait un avertissement du ciel, retarda heureusement le supplice en donnant à la reine mère indignée le temps d'intervenir et de le sauver; mais il était trop tard, de cruels tourments avaient usé son corps et troublé son esprit; épuisé, languissant, séparé de ses compagnons, inquiet sur l'avenir et gêné dans l'exercice de sa religion, le père Shall acheva bientôt de mourir à l'âge de soixante et seize ans; il fut enterré à Pékin avec des honneurs presque royaux.

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