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Ainsi les Pélasges s'offrent à nous comme une des branches de ce qu'on peut appeler les Protogrecs '. Et c'est là le motif qui doit nous faire chercher cette nombreuse et entreprenante population dans le Javan de la Genèse. Mais alors se pose une question. Etait-ce des contrées de l'Europe où les Pélasges-Ioniens s'étaient fixés que les Hébreux avaient reçu leur nom? car ces ancêtres des Grecs n'avaient pas toujours occupé le pays où ils se présentent huit ou dix siècles avant notre ère. Leur origine aryenne ou indo-perse s'oppose à ce qu'on en place le premier berceau dans le bassin méditerranéen. Avant de traverser l'Hellespont et la mer Egée, les Pélasges avaient dû séjourner un certain temps en Asie, et c'est là qu'ils se séparèrent de la souche à laquelle les rattachent leur idiome et leurs institutions. Êzéchiel2, en nommant Javan avec Thubal et Mosoch, c'est-à-dire avec les Tibarènes et les Mosches, comme envoyant à Tyr des esclaves et des vases d'airain, semble indiquer que les Ioniens c'est-à-dire les Pélasges, étaient une population asiatique. Toutefois il peut parler ici des Ioniens de l'Ionie. Une preuve plus certaine que les Pélasges avaient originairement occupé l'intérieur de l'Asie Mineure nous est fournie par les résultats auxquels a conduit l'étude faite, dans ces derniers temps, de la voie qu'ils durent suivre pour pénétrer en Grèce. Ces résultats nous montrent clairement que, si les Pélasges, au v" siècle avant notre ère, se présentaient dans le Péloponèse et l'Attique avec le caractère d'une population indigène3, ils n'en étaient pas moins venus de l'Asie Mineure. Et ici je ne saurais mieux faire que de citer les paroles d'un éminent érudit, M. E. Curtius, qui, dans une dissertation justement remarquée4, a éclairé cette question d'une vive lumière:

« La migration aryenne qui s'était déversée d'Arménie dans l'Asie Mi« neure peupla le plateau de cette presqu'île de tribus de race phry«gienne. Le peuple grec, en s'en séparant, constitua, par le développeiiment de ses institutions et de sa langue, un rameau distinct qui se « subdivisa à son tour en deux branches. L'une traversa l'Hellespont et « la Propontide... l'autre demeura en Asie et s'avança graduellement ii du plateau de l'intérieur, en suivant les vallées fertiles que forment les « rivières, jusque sur la côte où elle s'établit à leur embouchure, rayon

1 Les systèmes dans lesquels on a prétendu assigner aux Pélasges une origine sémitique n'ont absolument aucun fondement sérieux, et les preuves les plus manifestes attestent l'affinité d'idiome et de race de la population de ce nom et des Hellènes. (Voy. ce que dit M. B. Giseke, ouv. cit.) —" Ezéchiel, xxvn, i3.— 'Hérodote (1, Lvi) dit en effet que les Pélasges n'étaient jamais sortis de leur pays. — ' Die Ionier vor der ionischen Wanderang, Berlin ( 1855), p. î a et suiv.

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(i nant de là au nord et au sud. On n'observe nulle part plus qu'en Asie « Mineure le contraste de la région de l'intérieur et de celle du littoral. « Sur la côte, c'est comme une terre d'une autre constitution et soumise «à un autre régime. La côte de l'Asie Mineure avait donc sa nature «propre; elle eut aussi sa population et son histoire particulières. C'est «sur le littoral que s'établit l'une des deux branches de la nation «grecque, tandis que l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hel«lespont et mettait définitivement le pied dans les vallées fermées et «les plaines de l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues «par des montagnes. Ainsi déjà, sur la terré d'Asie, s'étaient séparées les a deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs occidentaux, au« trement dits les Ioniens et les Hellènes, dans le sens strict du mot. Dès «une époque fort reculée, ce peuple occupa la région environnant la « mer Egée qui devait devenir le théâtre de son histoire. Les Ioniens « s'avancèrent dès le principe jusqu'au bord le plus extrême du conti« nent asiatique, d'où ils se répandirent dans les îles; les Hellènes, au « contraire, se cantonnèrent dans la vaste contrée montagneuse située «plus avant en Europe, et dans les vallées fermées où ils se fixèrent; « ils adoptèrent, par suite du développement de leurs mœurs, un système «de constitution locale (Gauverfassung). Plus tard, inquiétés dans leurs «défilés par de nouvelles migrations, repoussés au sud, ils vinrent s'a« battre par masses successives dans la presqu'île européenne, sous les «noms d'Eoliens, d'Achéens et de Doriens.»

Ce passage montre clairement à quels Grecs peut s'appliquer le nom de Javan. Ce sont les Pélasges demeurés dans l'Asie Mineure et qui ne tardèrent pas à constituer la population maritime principale du littoral de la mer Egée. La voie qu'a si bien jalonnée M. E. Curtius est aussi celle qu'avait déjà indiquée, dans sa dissertation sur les peuples primitifs de la race de Iafèle, M. Bergmann. «Les Javans émigrèrent vers l'ouest « de l'Asie Mineure; en passant non comme les Kimméries (Cimmé« riens) par le nord ou par le Caucase, mais par le sud ou par l'Armé «nie. La preuve qu'ils ont dû prendre ce chemin, c'est que les pays «du Caucase, bien que Strabon dise le contraire, sont restés inconnus « aux Grecs asiatiques jusqu'au vm* siècle avant notre ère; ce qui n'aurait «pu avoir lieu, si leurs ancêtres avaient passé par ces contrées. Arrivés «dans l'Asie Mineure occidentale, les Iavans ou Ions se sont divisés en «deux branches1. »

J'ai dit plus haut qu'à côté des Pélasges-Ioniens, la Genèse avait déjà

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nommé le rameau dorien. En effet, le premier des fils de Javan est appelé Elisa ou Élicha (10 bx, Edicó). Guidé par Josèphe et d'autres auteurs anciens ?, M. Knobel, y reconnaît les Eoliens. Le nom bébreu, étudié dans ses éléments constilutifs, reproduit exactement en effet le nom grec originel 2. Or les Éoliens se confondaient, dans le principe, avec les Doriens. Strabon nous apprend que primitivement il n'existait que deux dialectes grecs : l'ionien, dont l'attique fut une dérivation, et l'éolien, qui embrassait aussi le dorien. La généalogie mythique confirme cette indication. D'après Hellanicus 4, Macédôn était fils d'Eolus. D'autre part Hérodote note que les Doriens, avant leur migration dans le Péloponèse, portaient le nom de Macédoniens. Xuthus, dans Euripide", est qualifié de fils d'Éolus et de père de Dorus et d'Achéus. C'était donc dans la contrée qui s'étend de la Thessalie à la Macédoine que le rameau hellénique, opposé par Hérodote au rameau pelasge, s'était constitué; ce que nous montre allégoriquement la légende qui fait d'Eolus un fils d'Hellen et un roi des Thessaliens 6. Hérodote nous dit d'ailleurs qu'un canton de la Thessalie portait le nom d'Eolide.

En pénétrant dans la Macédoine et la Thessalie, les Protohellènes, qui, comme on l'a vu plus haut, s'étaient séparés en Asie des Pélasgés, retrouvèrent ceux-ci occupant divers cantons et établis surtout, en leur qualité de population maritime, sur le littoral 8. C'est du mélange des deux populations, les Hellenes ou Doriens primitifs et les Pélasges thessaliens, que sortirent les Eoliens, dont le nom rappelait l'origine mixte ou croisée ? Voilà qui nous explique pourquoi ces derniers, regardés comme les frères des Doriens, sont, d'autre part 10, identifiés aux Pé

Joseph. Antiq. jud. I, vi, 1. S. Hieronym. Quæst, in Genes. X, 2. Zonaras, Annal. I, v. — Aloeis, Aineis. Dans la seconde de ces formes, o est tombé, comme dans láv pour lawy. Cl. aiovaw et aivw. Kuobel, ouv. cit. p. 81. - ' Strabon, VIII, p. 286, éd. C. Müller. – Hellanicus, ap. Constantin. Porphyrog. Them. II, II. Eustath. Ad Dionys. Perieg. 427.- Euripid. Ion, 63,303, 1311, 1606. - Apollodor. I, 753. -' Hérodote, VII, CLXXVI. Aussi les Thessaliens sont-ils représentés comme descendants des Éoliens. Athén. Banquet, XIV, xix, p. 624. C'était de cette Éolide thessalienne que les Éoliens s'étaient répandus en Eubée. Plutarque, Quest. grecq. 22. — * La présence des Pélasges en Thessalie est attestée par une foule de noms de lieux, tels qu'Argis, Larissa , Magnésie, la Pelasgiotide, qu'on rencontre surtout dans la partie de la Thessalie voisine de la mer. — Aibhos, varié, nuancé, bigarré. — " Hérodole (VII, xcv) dit qu'on appelail anciennement les Eoliens Pélasges; de plus, il ressori de ce que rapporle ailleurs le même écrivain et de ce que nous apprennent Strabon et Thucydide, que les Arcadiens et les habitants de l'Elide parlaient le dialecle evlien et étaient rattachés à la race éolienne; or, comme l'origine pelasgique de ceux-ci est allestée par une foule de témoignages , nous avons là une preuve que les Éoliens pro: enaient du croisement des Hellène3 lasges1. Les Phéniciens, qui ne durent entretenir de relations qu'avec les habitants des cotes de la Grèce, ne purent, en Macédoine et en Thessalie, connaître que la population du littoral, c'est-à-dire les Eoliens; ils en étendirent naturellement le nom, altéré dans leur propre idiome en celui d'Élisa, à toute la race prolohellénique ou dorienne qui s'était mêlée avec les Eoliens. Il est, d'ailleurs, à remarquer que les Thessaliens étaient, ainsi que les Eoliens, établis depuis une haute antiquité dans certaines îles de l'Archipel, où les Phéniciens se rendaient pour leur commerce2. Toutes ces populations furent naturellement englobées par eux sous un nom collectif.

On le voit donc, à côté de Javan, qui personnifie les Pélasges, nous trouvons déjà dans la Genèse, représentés comme en étant issus, les Eoliens confondus avec les Doriens. Maintenant, les Ioniens sont-ils les Yavanas nommés dans les lois de Manou (X, Xliv)?m. Bergmann, qui place ce peuple à l'ouest de l'Arachosie et au sud-est de la Perse, par le même motif qu'il va, avec M. Grotefend, chercher les Gomériens du côté de l'Iaxarte, ne manque pas de donner comme un fait établi l'identité des deux races, et c'est là pour lui une preuve que les Ioniens avaient, sous le nom à'Yavanas, occupé d'abord la région qui est, à ses yeux, le berceau de toute la famille japhétique. Mais le code de lois hindou est loin d'avoir la haute antiquité que lui prête le savant professeur de Strasbourg. On ne saurait en faire remonter la rédaction primitive bien au delà de notre ère. H est, d'ailleurs, à noter que le Véda5 ne fait nulle mention des Yavanas, ce qui paraît indiquer que ce peuple n'habitait pas alors sur les confins de l'Inde; d'autre part, les populations avec lesquelles les Yavanas sont cités dans les lois de Manou, à savoir, les Kâmbodjas, les Çakas, les Paradas, les Pahlavas, etc., paraissent devoir être identifiés aux Arachosiens, aux Saces ou Scythes d'Asie, aux Partîtes ou aux Perses, aux Paropamisades (Paropanisades), ou plutôt auxParyètes1 paropanisiens, ce qui nous éloigne fort de la contrée qu'occupaient, au commencement de notre ère, les Ioniens. Il est donc très-difficile d'identifier les Yavanas avec ces derniers, rien n'indiquant que les Grecs se soient détachés de la souche aryenne dans la contrée à laquelle se rapportent ces divers noms de peuples. Si l'on fait attention, au contraire, que, comme il a été noté plus haut, le nom générique d'Ioniens fut appliqué aux Grecs par les Orientaux, il paraîtra beaucoup plus vraisemblable d'admettre que les lois de Manou désignent ici les habitants du royaume de Bactriane, fondé par les Grecs après le démembrement de l'empire d'Alexandre. Nous savons, en effet, qu'au temps des Séleucides des princes grecs gouvernèrent cette contrée. Leurs monnaies attestent qu'ils y apportèrent l'usage de la langue hellénique, et la numismatique prouve même que l'influence macédonienne se fit sentir jusqu'au nord de l'Inde2. Il était tout naturel que les Aryas, établis dans l'Hindoustan, désignassent sous le nom de Grecs, c'est-à-dire d'Ioniens [Yavanas), la population de cette contrée hellénisée. Nous remarquerons d'ailleurs que, dans les lois de Manou, les Yavanas figurent à peu près à la même place que la Bactriane dans l'énumération géographique de l'inscription de Bisoutoun. Ainsi le témoignage du livre sanscrit ne peut être sérieusement invoqué en faveur d'une origine transcaucasique de la race de Javan, et nous devons nous eu tenir là, comme dans bien d'autres cas, à la donnée de la Genèse, qui cadre si parfaitement avec les inductions qu'on peut tirer des informations fournies par les auteurs grecs et latins.

et des Pélasges. — ' Les Achéens, que la généalogie mythique fait sortir de la souche hellénique, puisqu'elle donne à Achéus Hellen pour père et Dorus et Eolus pour frères (Apollodor. I, vu, 3), ou fait de ce dernier le petit-fils d'Éulus et le lils de Xutlius, sont aussi représentés comme Pélasges (Denys d'Halic. Ant. rom. I, Xvii). Slrahon qualifiait les Achéens d'Aiohxàv édvos; cela montre clairement que l'on appliquait la désignation d'Eoiiennes aux tribus issues du mélange des Hellèneet des Pélasges. — * Les Eoliens avaient des établissements à Lesbos, à Ténédos, sur le littoral de l'Asie Mineure, à Rhodes, Cos et jusque près de Milet; ce sont ces îles dont Ezéchiel paraît avoir désigné les habitants sous le nom de ne?,i7K "N. (Voyez Knobel, p. 84-) — * Voyez le travail sur la géographie védique de M. Vivien de Saint-Martin, intitulé : Etude sur la géographie et les populations primitives du nordouest de l'Inde (Paris, i85g). Les Yavanas sont déjà mentionnés dans le Mahàbhârata.

Tliarsis ou Tharchich (epznri, Qdpa-ets), donné pour frère à Elisa, a été longtemps identifié, chez les commentateurs, avec Tarse en Cilicie, dont l'importance commerciale est attestée par divers témoignages3. Cette identification a en sa faveur l'autorité de Josèphe; elle s'accorde avec la mention que fait immédiatement après la Genèse du nom de Kiithim (dtd, Krfrtoi). En effet les Kitthim sont, à n'en pas douter, et comme J'observe le même Josèphe, les habitants de Cypre, dont une

Les \lapvrrcat ou llapoûrai sont les montagnards limitrophes des Paropanisades. ( Voy. à ce sujet Vivien de Saint-Martin, Etude sur la géogr. de l'Inde, Mèm. de l'Acad. des inscr. Sav. élrang. i" série, t. V, part. H, p. 65.) —' M. Vivien de Saint-Martin qui a approfondi l'ancienne géographie de l'Inde, et auquel on doit d'excellents mémoires sur cette matière, remarque judicieusement que c'est de l'époque des Séleucides que date dans l'Inde la célébrité du nom des Yavanas. (Voy. Mém. de l'Acad. des in'cript. Savants étrangers, 1TM série, t. V, part. II, p. Sàj.) 3 Strabon , XIV, p. b-fa. Xénophon. Anab. I, xxn.

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