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celui qui constitua le point de départ du royaume des Francs, nous offre une triple population, et nous apparaît, par suite, comme le théâtre d'une triple influence. La population indigène, composée de tribus de la même racq que celle dont les nombreux descendants existent encore au nord-est et à l'est de la Russie d'Europe actuelle, c'est-à-dire les Tchoudes ou Finnois, fournit le fond primitif et prépondérant de la nation nouvelle. Les classes inférieures et des campagnes dans la Russie septentrionale et centrale en descendent donc en majorité, de même que les Gaulois doivent avoir, au moyen âge, constitué la presque totalité de la population des serfs et des vilains. La race qui puisa cher, les Grecs byzantins une supériorité intellectuelle dont le christianisme fut pour ainsi dire le véhicule, les Slaves, apportèrent leur langue dans les villes, comme l'idiome latin évinça peu a peu les dialectes celtiques des Gaulois proprement dits et des Belges; mais, tandis que, chez nous, le contingent romain ne fut représenté que par un petit nombre de colons, d'émigrés, venus de l'Italie, tandis que ce fut beaucoup plus la culture intellectuelle, les croyances, les institutions de l'Italie romaine que la population, qui s'établirent sur les débris de la nationalité gauloise; dans la Russie, la proportion des Slaves fut réellement considérable, et les conquérants de souche Scandinave durent, en Russie, perdre leur idiome maternel bien plus rapidement que ne l'avaient fait les Francs, arrivés en plus grand nombre; dès lors l'influence Scandinave alla promptement s'affaiblissant. Je n'ai point à parler ici de l'action considérable qu'eut ensuite la conquête mongole, de celle qu'avaient déjà eue'antérieurement les invasions successives et souvent répétées des populations linnoturques, à l'est, au sud, et jusqu'au centre de la Russie d'Europe. La comparaison que j'ai établie entre l'empire des tsars et celui des Mérovingiens et des Carlovingiens s'arrête au début de la gigantesque puissance qui devait, parla suite, absorber tant de populations d'origine diverse.

Cet aperçu suffit pour faire comprendre la différence des vues de M. Bergmann et de celles qui me semblent devoir être adoptées. Pour lui, les Scythes sont les pères des peuples de la branche gète; ceux-ci sont à leur tour les pères des Germains et des Scandinaves; les Sarmates sont les fils des Scythes et les pères des Slaves. Je ne nie en aucune façon la parenté qui rattache tous ces peuples, auxquels je joins aussi les Celtes, que le savant professeur de Strasbourg en a à tort séparés, malgré les affinités manifestes existant entre ceux-ci et les Germains, affinités qui ont paru telles à certains auteurs, qu'ils ont confondu les deux races. L'unité originelle de ces diverses populations nous est attestée par leurs langues, une foule de traditions communes; elle tient à ce qu'elles étaient toutes sorties de la souche japhétique et vraisemblablement à une parenté plus rapprochée encore.

Mais est-ce à dire pour cela que la filiation se soit établie comme l'entend notre auteur? Est-on fondé à donner, non-seulement comme les aînés, mais comme les pères de la race, ceux que leur position géographique, que la date probable de leur migration nous indiquent être arrivés les derniers? Avec le procédé qu'applique M. Bergmann, on serait conduit à faire des Nogaïs les ancêtres des Ottomans, et des Anglo-Saxons de la Bretagne ceux des Francs. Le savant professeur suppose constamment que les émigrants laissent derrière eux des détachements, en quelque sorte chargés de marquer les étapes parcourues ou d'assurer la retraite aux envahisseurs. Les faits se sont quelquefois ainsi passés; mais les déplacements de nations en Europe dont l'histoire nous est connue nous offrent le plus souvent un phénomène d'un autre ordre. Les populations qui se succèdent se recouvrent, pour ainsi dire, les unes les autres et s'amalgament; elles ne forment pas une simple nappe tendant toujours à s'étendre, de façon à présenter à une extrémité la même composition qu'à l'autre. Comme cela a lieu pour les couches géologiques, on voit parfois le dépôt le plus inférieur arriver tout à coup sur les bords, à la surface, par un véritable relèvement.

Si les Gètes peuvent être, jusqu'à un certain point, pris pour les frères des Skolotes, ce seraient plutôt leurs frères aînés, puisqu'ils se montrent plus avancés à l'ouest et qu'au vi° siècle avant notre ère ils constituaient déjà une population à part. Les Vindes, c'est-à-dire la souche d'où sortirent les SJaves par l'introduction de l'élément sarmatique1, avaient, selon toute apparence, pénétré en Europe avant les Skolotes, qui ne quittèrent l'Asie que sous la pression des Massagètes ou des Issédons. Il en faut dire autant des Germains, d'où semblent être sortis les Scandinaves par une infusion de sang finnois. Si tous ces peuples n'avaient constitué qu'une seule et même race, on retrouverait chez eux le même type physique. Et cependant Procope' constate, chez les Slaves, des caractères extérieurs qui ne sont pas ceux dont la généralité, chez les Germains, permettait à Tacite2 de reconnaître en eux une même nation, et qui s'éloignent encore plus des caractères qu'Hippocrate assigne aux Scythes s. L'affinité de langage entre les Skolotes, les Germains et les Slaves, s'ils représentaient simplement les embranchements d'un même groupe, serait d'ailleurs plus marquée que ne l'indiquent les analogies lointaines fournies par les mots scylhes à nous connus avec les idiomes indo-germains4.

'Un passage de Procope {De Ml. gothic. III, xiv) sur les Anles et les Sclavins ou Slaves, qui établit que ces deux nations appartenaient à la même race el parlaient le même idiome, montre que le nom commun des deux peuples était Spores (Siràpoi), dans lequel Schafarik a reconnu une altération du nom de Serbes. Or j'ai déjà remarqué dans mon premier article que les Serbes nommés par Ptoléméc étaient un peuple sarmale établi, au n* siècle de notre ère, sur le Volga inférieur; ce qui indique que les Sarmates-Serbes s'avancèrent vers les Carpalhes, où ils ont dû imposer leur nom aux Vindes avec lesquels ils se mêlèrent. Tout donne à penser qu'avant de s'unir aux Sarmales les Vindes se rapprochaient davantage des Germains.

Que devient une unité si lâche, qui se dissout, pour ainsi parler, dans l'analyse, et ne peut être saisie qu'en remontant vers le berceau commun? M. Bergmann aurait, avec bien plus d'apparence, pu confondre les Germains et les Celtes, ou ceux-ci et les Pélasges. Des dénominations analogues ne suffisent pas pour conclure à des identités; et le travail de la formation des peuples européens a été si complexe, qu'on n'est en droit de déclarer qu'il y a identité de race qu'en présence d'un concours do données très-significatives et de diverses natures.

Le caractère multiple et varié de la formation des nations me semble être souvent oublié dans les études ethnologiques. On incline trop à admettre l'existence continue d'une même race, là où cependant l'histoire atteste l'apparition successive d'éléments divers dont l'effet a dû être d'amener des métamorphoses. Celui qui n'y regarde pas de trèsprès s'imagine avoir toujours sous les yeux un même peuple, parce qu'un même nom persiste; ou un même territoire, parce que les habitants représentent toujours la même race. Et pourtant les témoignages attestent qu'une appellation est plusieurs fois passée des envahisseurs aux envahis, ou inversement des envahis aux envahisseurs. Il y a des populations qui, en se déplaçant, ont porté à un autre territoire le nom sous lequel avait été connue leur première patrie. Ces transformations produisent, pour l'esprit, la même illusion que celle dont est dupe le spectateur de ces images appelées par les Anglais dissolving views; les figures prennent graduellement la place les unes des autres, et cependant le tableau semble n'avoir pas changé.

1 Protope (De te//, goth. III, xiv) résume ainsi les caractères physiques des Slaves (Antes et Sclavins) : Ils sont grands et très-forts; leur peau n'est pas très-blanche et leur chevelure précisément blonde; elle n'est pas cependant d'une couleur trèsfoncée, la nuance en est châtain-roux (intépvOpm). Au contraire, ce même auteur dit des Golhs, des Vandales et des Gépides (De 6e//. Vandal. 1, u) : Ils ont tous la peau blanche, les cheveux blonds; ils sont grands et ont la physionomie avenante. —' German. îv. Cf. Vit. Agricol. xi. — 3 Des airs, des eaux et des lieux, xix. Hippocrale dit que les Scythes sont trapus et ont la chair flasque, le teint basané à cause du froid. —' Ces analogies, dont j'ai déjà parlé dans mon premier article, rapprochent plus l'idiome skolote du grec et du latin que de l'allemand. Ainsi le mot aior, homme, est assez voisin de vir et n'a aucune ressemblance avec man, qui se retrouve dans tous les idiomes germaniques. Arima, qui signifiait un, ne se rencontre ni dans les idiomes gréco-latins, ni dans les idiomes germains, et Apia, nom de la terre (rapprochez ce nom de VOvis de Jornandès) est fort éloigné, de YHertha des Germains et rappelle l'Oupis (Diane) d'Éphèse. Quant au mot temarunda, signifiant, suivant Pline, dans la langue des Scylhes d'Europe, mater maris, et chez lequel l'élément tema doit être rapproché du composant Thami, dans le nom skolote du Neptune que nous a conservé Hérodote ( Thamimasades), il nous place en dehors des idiomes indo-européens. Il y a donc lieu de croire que la langue skolote était pénétrée d'éléments touraniens. L'usage de la tente placée sur un chariot ou kibitka , qui persiste chez les Cosaques, que les Scylhes avaient apporté en Europe, et qui appartient à tous ces peuples nomades, est essentiellement toiiranien et paraît dénoter, chez les Scylhes Skolotes, une influence touranienne.

Il n'est pas, d'ailleurs, besoin de supposer des races pures et persistantes là ou un type se continue. Souvent la race la plus mêlée a revêtu un caractère national très-accusé. C'est ainsi que les Romains, qui ne furent, comme on sait, qu'un assemblage politique de populations les plus disparates jetées successivement dans le moule que des circonstances spé ciaJes avaient fait à une petite tribu du Latium, constituèrent un grand peuple, qui a laissé son empreinte intellectuelle et morale, légué sa langue aux descendants des nations européennes assujetties durant quelques siècles à son empire.

Assurément les diverses dissertations de M. Bergmann offrent une foule de rapprochements, de détails judicieux, et abondent en observations excellentes. La lecture ou plutôt l'étude en peut porter de bons fruits; mais le problème dont la solution y est poursuivie me paraît mal posé et être pris en quelque sorte au rebours. Si l'on compare les travaux du doyen de la faculté des lettres de Strasbourg au mémoire de Fréret sur les Cimmériens, sur l'origine des différents peuples de l'Italie, où l'illustre académicien, avec son coup d'œil d'aigle, distinguait déjà la lumière malgré le brouillard dont il était enveloppé, on constatera sans doute que la science a fait bien des acquisitions, mais on ne pourra pas dire que la méthode ait autant fait de progrès.

Alfred MAURY.

De La Formation Française Des Anciens Noms De Lieu, par Jaies Quicherat. Histoire et théorie de la conjugaison française, par Camille Cliabaneau.

De la conjugaison.

Tandis que la déclinaison, telle qu'elle était sortie du remaniement primitif qui transforma le latin en français, a péri, la conjugaison issue du môme remaniement a conservé intact le caractère qu'elle avait reçu lout d'abord et a subi non des changements de fond, mais seulement des changements de forme. Cette perle de la déclinaison, qui arriva, comme on sait, au xiv" siècle, et qui frappa la langue d'oc comme la langue d'oïl, établit une différence très-marquée entre l'archaïsme de ces deux idiomes et celui des autres idiomes romans, l'espagnol et l'italien. Tandis que l'ancien espagnol et l'ancien italien n'ont avec le moderne de dissemblante qu'en mots et tournures qui ont vieilli ou disparu, l'ancien français et l'ancien provençal sont dissemblables de leurs représentants actuels par la syntaxe même, l'usage des cas donnant à l'esprit une impression et à la phrase une allure autres que quand la distinction des cas n'existe pas.

En raison de ce caractère, on doit dire que le français moderne est une nouvelle langue par rapport au français ancien, comme celui-ci est une nouvelle langue par rapport au latin. J'engage fort ceux qui s'occupent de l'histoire de notre langue à étudier minutieusement les causes et les procédés de la transformation opérée au xivc siècle; car je ne doute pas qu'on n'y trouve des moyens de concevoir plus clairement celle, plus reculée et plus considérable, qui se fit dans le Viii"siècle et le i\c. La méthode de comparaison, qui est l'instrument de premier ordre dans 1 investigation de toutes les sciences biologiques, s'applique non moins fructueusement à la science du langage.

Ici je me contente de noter que la transformation effectuée au xivcsiècle se borna à une suppression, tandis que la transformation primitive, outre les suppressions qui furent nombreuses aussi, produisit plusieurs créations de très-grande importance. Au xiv' siècle, l'esprit

1 Voir, pour le premier article, le cahier de niai, p. 2^5.

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