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det s'est servi, est intitulé plus précisément : Tathâgala-Oudana, ou Apparition du Tathâgala. Quels sont les rapports de ces deux manuscrits? Sont-ils au fond une seule et même rédaction, avec quelques développements de plus ou de moins? Sont-ils des rédactions différentes? C'est ce qu'on ne voit pas assez clairement dans l'œuvre de Mgr Bigandet, qui parfois semble se borner au rôle de traducteur fidèle et scrupuleux, et qui d'autre fois abrège et arrange la légende, qu'il transforme en la reproduisant. Mais peu importe; ce qu'il nous donne, c'est l'histoire du Bouddha, telle qu'elle a cours aujourd'hui et telle qu'elle est acceptée parmi les prêtres birmans; ne serait-ce que par cet unique motif, elle est faite pour exciter une juste curiosité.

On ne sait pas avec exactitude à quelle époque le Birman a été converti au bouddhisme. L'opinion la plus répandue, c'est que la religion nouvelle y fut apportée vers le début du v° siècle de notre ère par le fameux Bouddhaghosa l, le traducteur des écritures sacrées, remises du singhalais en pâli. Mais l'orgueil birman n'accepte pas cette tradition venue de Ceylan, et qui ne lui est pas assez honorable; beaucoup de Birmans soutiennent que leur pays était bouddhiste longtemps avant que Bouddhaghosa y répandit sa traduction canonique de la Triple corbeille. Ce qui paraît le plus certain, c'est qu'à l'époque où les Birmans descendirent du nord dans la contrée qu'ils occupent maintenant, ils n'étaient qu'une tribu mongole, aux mœurs barbares; le culte bouddhique fut pour eux un immense bienfait et un progrès considérable sur l'idolâtrie à laquelle ils étaient livrés. Cette antique idolâtrie subsiste encore de nos jours dans quelques provinces voisines; et ce contraste suffit à faire voir tout ce que le Birman a gagné en adoptant la foi bouddhique, quelque imparfaite qu'elle pût être.

Le fond de l'ouvrage birman, que nous connaissons grâce à la traduction de Mp Bigandet, est évidemment emprunté au Lalitavistâra2. Sous ce rapport, il n'offre rien de bien neuf dans cette partie de la vie du Bouddha dont le Lalitavistàra s'est occupé. On se rappelle que cette biographie du Tathâgata cesse avec la première prédication à Bénarès. L'ouvrage birman a la prétention de raconter la vie complète de Gotama; il le suit sans interruption jusqu'à sa mort, et môme il va au delà, en traitant des trois Conciles, de la conversion de Ceylan, des voyages de Bouddhaghosa, et enfin en fournissant quelques détails intéressants, mais trop succincts, sur l'établissement du bouddhismeau Birman et au Pégu. Malheureusement on ignore la date réelle du Lalitavistàra; et des recherches récentes portent à croire qu'il est beaucoup moins ancien qu'on ne l'avait d'abord supposé. Ce récit, à quelque époque qu'il appartienne, a fait fortune parmi les peuples bouddhiques, et les Thibétains l'ont adopté tout aussi bien que les Chinois. Les Birmans l'ont également goûté, quoique sous une forme différente; et la légende qu'a traduite Mp Bigandet plaît à l'imagination de ces peuples méridionaux non moins vivement qu'aux croyants du Népal, du Tliibet et de l'Empire du Milieu.

1 Voir mon ouvrage intitulé : Le Bouddha et sa religion, p. 254. Il paraît bien que Bouddhaghosa se rendit d'abord du Magadha à Ceylan, où il composa sa fameuse translation du singhalais en pâli; et ce ne fut qu'après son séjour à Ceylan qu'il visita le Birman. Il est assez probable qu'il y trouva le. bouddhisme déjà établi; mais il est vraisemblable aussi qu'il l'épura et le fortifia, comme il l'avait fait à Ceylan, où la tradition s'était en partie effacée. —' W Bigandet ne cite pas le Lalitavistâra dans ses notes, qui sont cependant nombreuses et développées; et il est possible qu'il n'ait point eu connaissance de celte, biographie du Bouddha, la plus régulière et la plus vraisemblable de toutes. M8' l'évoque de Ramatha ne parait pas non plus très-familiarisé avec les travaux, déjà fort étendus, dont le bouddhisme a été l'objet en Europe. Cela se conçoit sans peine; et dans la capitale du Birman, à Rangoun, les livres de nos érudits occidentaux doivent être fort rares.

Nous ne nous arrêterons pas sur les parties de l'ouvrage birman qui ne font que répéter le Lalitavistàra; mais nous noterons avec soin les détails qui s'en éloignent ou le continuent; ceux-là, quelle qu'en soit la source, ajoutent quelque chose à ce que nous savons, et ils composent la valeur particulière de la légende birmane, qui n'offre qu'un assez petit nombre de ces additions. D'ailleurs, le ton général du récit esta peu près le même, c'est-à-dire celui d'un enthousiasme sans bornes et d'une superstition qui entasse les prodiges les plus extravagants à la gloire de l'être qu'elle adore, sans que la raison la retienne un seul instant non plus que le bon goût. On sent partout les efforts d'une rhétorique qui tâche de renchéri]' sur les formules précédentes, et qui s'épuise en une vaine recherche. Il n'y a rien là de la naïveté des monuments primitifs; et, si déjà le Lalitavistàra porte cette fâcheuse empreinte, elle est bien plus sensible encore dans la forme adoptée par la légende birmane. Evidemment, c'est un lettré qui l'a rédigée; et, tout en étant fort dévot, il pense au moins au tant à son style qu'à sa foi. U en résulte de temps à autre des peintures assez brillantes et des morceaux à effet, dont voici par exemple un échantillon.

Le Bouddha vient de toucher le cœur de ses cinq disciples, qui l'avaient quitté d'abord et qui se donnent à lui de nouveau avec un sincère repentir, quand ils le rencontrent à Bénarès, dans le bois de l'Antilope '.

1 The life or legend of Gaudama, etc. p. 112 et suivantes, 2' édition. Voir aussi mon ouvrage Le Bouddha et sa religion, p. 36.

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« C'est au temps où le Bouddha se trouvait à Mrigadâva qu'eut Heu « la conversion mémorable d'un jeune laïque. Il habitait le pays de « Vârânaçî, et il était le fils d'un homme fort riche. 11 s'appelait Ratha. «Il était charmant et aimable. Son père lui avait fait construire trois « palais différents pour les trois saisons de l'année; et dans chacune de « ces superbes résidences, un essaim de jeunes fdles n'étaient occupées a qu'à le réjouir par les sons d'une musique enchanteresse. Ratha con« sumait son temps et sa vie au milieu des plaisirs et des divertissements « de toute sorte. Un jour qu'il était entouré de ce cortège de chanteuses « et de danseuses, il tomba dans un profond sommeil ; et les musiciennes, «se laissant aller à son exemple, quittèrent leurs instruments et s'en« dormirent comme lui. Les lampes remplies d'une huile abondante «continuaient à inonder le palais de flots de lumière. S'éveillant un « peu plus tôt que d'ordinaire, Ratha vit les musiciennes endormies tout «autour de lui, dans les positions les plus diverses et les plus étranges. « Les unes donnaient, la bouche toute grande ouverte; d'autres avaient «leur chevelure dénouée et éparse; celles-ci ronflaient à grand bruit; « celles-là tenaient encore leurs instruments dans la main, ou les avaient « à côté d'elles. C'était une vaste scène de confusion et de désordre. «Assis et les jambes croisées, le jeune homme promenait ses regards «surpris et dégoûtés sur le spectacle singulier qu'il avait sous les yeux, « et il se disait tristement:

«Le corps, avec la nature et la condition qui lui sont faites, est un «bien lourd fardeau. Cette partie de notre être nous cause bien du « trouble et de l'affliction. »

«A ces mots, le jeune homme se leva précipitamment de sa couche; « il mit ses pantoufles dorées et se rendit à la porte de ses appartements. «Les génies (nats), qui y faisaient une garde vigilante de peur que des «importuns ne vinssent l'arrêter dans sa sainte résolution, lui ouvri« rent avec empressement les portes du palais et ensuite les portes de la «cité. Sans rencontrer aucun obstacle, Ratha dirigea ses pas vers la « solitude de Mrigadâva. A ce moment même, le Bouddha, qui s'était levé « de fort bonne heure et avait quitte le lieu de son sommeil, se prome«nait devant la maison. Il aperçut de loin le jeune homme, qui venait «vers lui, dans le sens où il marchait lui-même. Aussitôt il arrêta sa «promenade; et, revenant à ses appartements, il y reprit son siège pour «recevoir le jeune étranger, qui ne tarda point à paraître, et qui, avec «grande modestie, exposa l'objet de sa visite. Le Bouddha lui dit: «O Ratha, la voie du Nirvana est la seule vraie; car elle est la seule qui « soit à jamais exempte de douleur et d'affliction. O Ratha, ne crains pas «de t'approcher de moi. Prends ce siège, et je vais te révéler la plus « parfaite et la meilleure des Lois. »

«A ces douces et insinuantes paroles, Ratha sentit son cœur inondé «de la joie la plus pure. Sur-le-champ, il quitta ses pantoufles; et, s'apu prochant du Bouddha, il s'inclina trois fois devant lui. Puis il se retira «à une dislance convenable et se tint dans une respectueuse attitude. Le a Bouddha commença donc à lui enseigner la Loi, lui exposant succes«sivement tous les mérites de l'aumône, l'accomplissement de tous les « devoirs que la Loi recommande, et, par-dessus tout, le renoncement «aux plaisirs de ce monde. Durant cet entretien, le cœur du jeune « visiteur s'ouvrait peu à peu et se dilatait d'une manière merveilleuse. « Il sentait tous les liens qui naguère l'enchaînaient au monde se déta«cher et se rompre sous l'influence irrésistible des paroles du Bouddha. «De son côté, le Bouddha observait les bonnes dispositions de son «jeune auditeur; et il continuait à dérouler devant lui toutes les mi«sères sans nombre dont l'existence est accablée, les passions qui ty« rannisent l'âme, les moyens par lesquels on peut se préserver de leurs «fatales étreintes, et la roule admirable qui conduit à la perfection. «Après avoir écoulé toutes ces instructions, Ratha, pareil à ia toile u blanche qui reçoit les couleurs diverses dont on veut la teindre, se «sentit délivré de toutes les passions; et sur-le-champ il atteignit l'état «de Çrota âpalti1. »

Voilà la conversion du fds. Mais le narrateur bouddhiste ne se contente pas de si peu; il lui faut, en outre, la conversion de la mère, du père et de toute la famille. Il poursuit donc.

uLa mère de Ratha, ne voyant pas son fils à l'heure matinale où elle a avait l'habitude de le voir, se rendit à son appartement. Elle fut très« surprise de ne point l'y trouver; et elle ne manqua pas de remarquer « tous les indices d'un départ subit et inopiné. Elle se hâta d'aller trouver «son mari et de lui conter la fâcheuse nouvelle. En apprenant cet «événement, que rien ne faisait prévoir, le père envoya des messagers « dans les quatre directions de J'espace, en leur recommandant bien «de rechercher activement son fds et de ne rien négliger pour le décou«vrir. Quant à lui, il résolut de s'en aller visiter la solitude de Mriga«dâva, espérant bien y découvrir quelques marques de son fils échappé. «Il avait à peine parcouru une faible distance dans le bois qu'il y « reconnut les pas de son fils; il suivit ces traces avec soin, et bientôt il « se trouva en face du lieu où résidait le Bouddha. A ce moment même. « Ratha écoutait avec la plus profonde attention les paroles du grand «précepteur; mais, par le pouvoir du Bouddha, il demeurait caché «aux yeux de son père, qui demanda avec anxiété au Tathàgata s'il H n'avait pas aperçu son fils. Gotama lui offrit de s'asseoir et de se re« poser de la course qu'il venait de faire; et, tout en le priant de s'arrè« ter, il lui promettait qu'il reverrait bientôt son enfant. Tout joyeux de « cette assurance, le père de Ratha accepta l'invitation qui lui était faite. 'Le Bouddha prêcha la Loi à ce noble auditeur, et lui fit obtenir tout « à coup le rang de Çrota àpatti.

1 Tlie lifeor legend of Gaudama, etc. page 111\. Ce récit, assez bien fait sous le point de vue littéraire, ne peut appartenir qu'à une époque postérieure; il n'a rien de la simplicité et de la rudesse des temps primitifs. . i'

« Rempli de joie, le néophyte s'écria : O illustre Phra1, votre doctrine i est la plus excellente de toutes les doctrines. Quand vous prêchez la i Loi, vous êtes semblable à celui qui replace sur sa base une coupe (renversée; vous êtes semblable à celui qui met au jour les choses «précieuses cachées jusque-là dans les ténèbres; vous êtes celui qui «ouvre les yeux et l'esprit, afin qu'ils puissent voir la pure lumière. « A dater de ce moment, j'adhère à votre parole et à votre sainte Loi. « Veuillez me compter parmi vos disciples et vos partisans les plus dé« voués. »

Le père de Ratha est, si l'on en croit l'auteur birman, le premier laïque qui soit devenu disciple du Bouddha en qualité d'oupâsaka2. Mais nous n'en avons pas fini avec la conversion de Ratha lui même; si elle est commencée, elle n'est pas complète. Voyons comment elle s'achève.

«Pendant que le Bouddha instruisait ainsi le père de Ratba, le jeune «homme était entré dans une profonde et solennelle méditation, que « provoquaient en lui quelques-unes des pensées les plus hautes de son «admirable maître. Il examinait avec le plus grand soin toutes les «choses de ce monde en elles-mêmes; et plus il avançait dans ce grave «examen, plus il sentait qu'il perdait toute affection pour elles. Cepen« dant il n'était pas encore devenu un arhat, et il n'avait pas pris le «costume religieux. Le Bouddha, qui observait attentivement toutes les «émotions dont était agité le cœur de son élève, prévoyait, d'après «les dispositions où il le voyait, qu'il n'y avait pas de crainte qu'il re

1 Phra ou Phra-laong est le nom que le Bouddha porte en langue birmane. — 'Le mot d'oupâsaka ne signifie pas autre chose, selon toute apparence, que serviteur. Il y avait des oupâsakas, hommes, et des oupàsikàs, femmes. Voir l'Introduction à l'histoire du bouddhisme indien, d'Eugène Burnouf, page 279. En note, MgrBigandet raconte, d'après un document qu'il ne nomme pas, la conversion d'un oat ou génie, tout à fait analogue à celle de Ratha.

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