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Histoire De Charles VIII, Roi De France, d'après des documents diplomatiques inédits ou nouvellement publiés par C. De Chekrier, membre de l'Institut. Paris, libr. Didier et O, 1868, 2 vol. in-8°.

DEUXIÈME ARTICLE '.

III.

i •

Lorsque Louis le Maure députa vers Charles VIII pour l'appeler en Italie , ses envoyés le trouvèrent tout disposé à le bien accueillir. Déjà Innocent VIII, après une rupture avec le roi de Naples, Ferdinand, avait engagé le prince à venir revendiquer l'héritage de la maison d'Anjou ( 1 489); et l'année suivante, dans une ambassade à Henri VII au sujet des fiançailles d'Anne de Bretagne avec Maximilien. Charles, en proposant au roi d'Angleterre une alliance intime, lui avait annoncé l'intention d'aller conquérir le royaume de Naples et de passer de Naples en Grèce pour en chasser les Turcs. Innocent VIII, il est vrai, n'avait pas donné suite a sa proposition; il s'était rapproché de Ferdinand et lui avait conféré l'investiture de Naples, sans plus se souvenir de ses offres au roi de France. Mais il y avait à côté de Charles VIII des hommes qui n'avaient pas attendu la démarche du pontife pour jeter cette idée dans son esprit, et qui ne cessaient de l'y entretenir : c'étaient les barons du parti angevin, chassés de Naples et réfugiés à la cour de Fiance. Ils le pressaient avec cette passion violente de l'émigré contre celui qui l'a chassé de sa patrie, avec cette foi dans le succès que nourrissent les illusions de l'exil.

Les ambassadeurs de Milan étaient San-Severino, comte de Cajazzo, Jérôme Tuttavilla, le comte Charles de Belgioioso et Galéaz Visconti. L'objet public de leur mission était de complimenter le roi sur l'heureuse issue des affaires de Bretagne et de le remercier pour l'investiture de Gênes donnée à Ludovic. Des instructions secrètes, que M. de Cherrier a trouvées aux archives de San-Fedele à Milan, leur prescrivaient de faire valoir le dévouement de Ludovic pour la France, en communiquant au roi une invitation qu'il avait reçue du roi d'Angleterre pour se joindre aux Anglais contre lui; de vanter les ressources de Milan, de hisser voir ce que Charles VIII en pourrait tirer, sans engager d'ailleurs Ludovic dans une ligue positive contre l'Angleterre, l'Espagne ou l'Autriche. Leur ohjet le plus secret (cela même n'était pas écrit, mais les faits en témoignent), était d'applaudir aux projets de Charles VIII sur Naples et d'en hâter l'exécution. Dans leurs conversations particulières, ils flattaient les espérances du jeune roi ; ils lui montraient la facilité de l'entreprise. Si Jean de Calabre, fils de René, avait échoué, c'est qu'il avait contre lui le pape et François Sforza. Maintenant Milan et Rome (ils le disaient du moins) étaient pour Charles VIII; Florence et Venise, anciennes alliées de la France, ne pouvaient lui faire défaut. Totis les chemins lui étaient donc ouverts jusqu'à Naples; et à Naples il trouvait le parti angevin, d'autant plus porté à la révolte qu'il gémissait depuis plus longtemps sous le joug des Aragonais. L'affranchissement de ces opprimés était comme un premier pas vers cette autre délivrance qui devait mettre le comble à la gloire du jeune roi : la délivrance de la chrétienté envahie parles Turcs.

1 Voir, pour le premier article. le cahier d'août, p. bgb.

Tout ce qu'il y avait d'hommes sensés à la cour de Charles VIII, If-' vieux serviteurs de Louis XI, les familiers d'Anne de Beaujeu, étaient peu favorables à ces brillants projets. Les ressources étaient bornées et on avait bien d'autres ennemis sur les bras. Une guerre d'invasion, quand le territoire de la Fiance était encore en partie envahi, était chose insensée: s'il y avait une guerre à faire, c'était pour reconquérir nos provinces et non pour aller chercher au loin un royaume dont la possession devait même nuire beaucoup à la sécurité de nos frontières. Louis de Graville, plus tard amiral, fut le principal organe de cette opposition dans le conseil. Mais l'entreprise plaisait à l'imagination d'un roi de vingtdeux ans, moins sensible aux considérations de la politique qu'aux séductions des romans de chevalerie; et il trouvait autour de lui des gens trop disposés à y condescendre : au premier rang un Gascon, son ancien gouverneur, Etienne de Vers, ancien valet de chambre du roi Louis XI, devenu sénéchal de Beaucaire, « homme de petite lignée, qui «jamais n'avait vu ni entendu nulle chose au fait de la guerre, » dit Cnmines1 ; et Guillaume Briçonnet, que l'on appelait le général Briçonnet parce qu'il était trésorier général des finances, évêque de Saint-Malo. plus tard cardinal, et pas plus homme d'Eglise qu'homme de guerre, fis prêtèrent l'autorité de leur assentiment au désir du roi. Un traité secret fut signé avec Ludovic. Le duc de Milan s'engageait à favoriser le pa>sage de Charles VIII et à mettre 5oo hommes d'armes, entretenus par lui, à son service; à lui permettre d'armer à Gènes, à lui prêter 200,000 ducats. Le roi s'engageait à protéger le Milanais, à y maintenir Ludovic, et lui promettait Tarente lorsque Naples serait conquise (mai i493). •

1 Comines, I. Vil, prologue.

Avant d'en venir à l'exécution de ce traité, il y avait plus d'un point à régler, tant en France qu'en Italie. Charles VIII devait s'accommoder avec les trois puissances qui menaçaient ses frontières: Angleterre, Espagne et Autriche. 11 devait s'assurer du concours des peuples italiens parmi lesquels il allait s'aventurer. De ce coté-ci des Alpes, c'était déjà chose à peu près faite, à l'époque du traité conclu avec Milan. Charles VIII avait trouvé sans peine le moyen de désintéresser ses adversaires, en leur abandonnant tout ce qu'ils convoitaient. L'Angleterre réclamait bien toujours ses provinces françaises ; mais ce n'était qu'une manière de demander de l'argent et on lui en donna: par le traité d'Elaples (3 novembre 1 £92), le roi s'engageait à payer à Henri VII 12 6,000 livres sterlings, pour le remboursement des avances plus ou moins justifiées qu'il avait faites au duc de Bretagne, et a5,ooo à titre d'arrérages de la pension promise pour cent ans à Edouard IV et à ses successeurs. Ferdinand le Catholique réclamait le Roussillon et la Cerdagne, engagés pour de l'argent à Louis XI: par le traité de Barcelone ( 19 janvier 1 693), Charles VIII lui rendait ces provinces, sans se faire rendre l'argent prêté. Maximilien réclamait la dot do Marguerite et remettait en question les points litigieux que le traité d'Arras avait eu pour objet de régler: par le traité de Senlis (23 mai 1 hg'S), on lui restituait les com tés de Bourgogne, d'Artois, de Charolais et la seigneurie de Noyers, et bien des droits que l'on pouvait croire à jamais acquis à la France.

C'est à ce prix que Charles VIII s'assurait le moyen de faire une folie; folie désastreuse, qui n'ouvrait à la France la voie des conquêtes étrangères que pour y introduire les puissances rivales après elle, aux dépens de sa propre influence et de la paix du monde. La neutralité des voisins ainsi payée, restait à se ménagerie concours des États italiens. C'est ici que l'ouvrage de M. de Cherrier offre un intérêt tout particulier. Charles VIII allait se trouver aux prises avec la diplomatie italienne; et les agents les plus déliés de la politique de Louis XI, sans en excepter Comines, y trouveront des maîtres. Nous sommes, qu'on ne l'oublie pas, au temps de Machiavel. C'est à l'école des hommes avec lesquels Charles VIII va entrer en rapport qu'il aiguise son esprit et forme son expérience; c'est leur pratique dont il fera la théorie dans un livre fameux, où la politique italienne reconnaît aujourd'hui encore et glorifie son propre génie, où elle n'a jamais cessé de chercher son inspiration.

Ce fut un Italien, Perron de Basche, Siennois d'origine, que Charles VIII chargea de sonder les dispositions des Etats italien»; homme très-fin, très-intelligent, mais qui lui devait apprendre ce qu'il en coûteà choisir des hommes habiles en affaires, quand ils songentpardessus tout à faire d'abord leurs alfaires.

Le bruit des projets de Charles VIII avait devancé Perron de Basche en Italie, et vivement agité les esprits. Les uns ne songeaient qu'avec effroi à la puissance des Français. D'autres se disaient que ce n'était, après tout, qu'une idée de Charles VIII. On ne se figurait pas que ce jeune prince, qui avait tant à faire pour se maintenir et se garder chez lui, viendrait courir une pareille aventure. Le roi de Naples, quoique le plus menacé, affectait d'être le moins effrayé. Il se disait que, par mer, les Français ne pourraient venir que sur des vaisseaux d'emprunt, et sa flotte était capable de leur tenir tête-, que, par terre, ils avaient à faire un bien long chemin , à traverser bien des États, et il était fort difficile qu'il ne leur arrivât point de les blesser au passage; que Ludovic lui-même devrait se défier d'eux plus que personne : car, si les Français voulaient un établissement en Italie, Milan, qui était à leur porte, leur convenait bien mieux que Naples. D'ailleurs leurs prétentions sur Naples devaient réveiller contre eux la rivalité des Espagnols, qui, ayant la Sicile, ne les pouvaient pas voir, sans jalousie, venir prendre place de l'autre côté du détroit.

Ces considérations, que Guichardin prête à Ferdinand, étaient parfaitement fondées; mais elles ne pouvaient pourtant délivrer le vieux roi de toute inquiétude. Si un simple prince d'Anjou avait pu mettre Naples en péril, que serait-ce du roi de France à la tête de sa chevalerie? et quel encouragement aux mécontents! Le mieux donc était de prévenir l'orage, s'il se pouvait; et Ferdinand y travailla. Il avait alors des ambassadeurs en France pour négocier le mariage de Charlotte, fille de son deuxième fils Frédéric, avec le roi d'Ecosse; il leur envoya des instructions nouvelles; il députa spécialement Camille Pandone avec pouvoir de négocier un accommodement à tout prix. Et en même temps il agissait auprès des États italiens. Il se ramenait le pape, en donnant toute satisfaction à ses désirs; il affermissait les bonnes résolutions de Pierre de Médicis. Rome et Florence étant pour lui, la route de terre était barrée; mais la porte de l'Italie devait-elle rester ouverte? Qu'allait faire Milan? Quels étaient les projets de Ludovic?

Ferdinand en augurait mal, et, pour y couper court, le meilleur eût été de l'accabler, sans doute. Seulement cela n'était pas si facile; et Ludovic ne donnait point de prétexte à l'agression. Il .îfleclail même de s'inquiéter des préparatifs de Charles VIII. Il faisait dire au pape, à Pierre de Médicis, à Ferdinand lui-même, qu'il était prêt à tout faire pour l'arrêter. Il avait envoyé sa femme Béatrix et une ambassade extraordinaire à Venise pour renouveler son alliance avec la république. L'objet de cette alliance devait être de fermer l'Italie du nord aux Barbares, de quelque nom qu'ils s'appelassent, de quelque côté qu'ils pussent venir. Et lui-même appelait ces Barbares, non d'un côté, mais de deux côtés en même temps; car, au moment où il traitait avec Charles VIO. il se liait aussi à Maximilien; il lui faisait épouser Blancbe , sœur de Jean Galéaz , à la condition qu'il lui donnât l'investiture de Milan pour lui-même et pour ses fils : nouveau crime et plus grand encore à l'égard de l'Italie. C'était rendre force à la suprématie impériale, dont il importait avant tout de s'affranchir-, c'était permettre à Maximilien d'ajouter aux vieux droits de l'Empire un droit nouveau de famille; c'était se ménager contre le mal qu'il allait attirer sur son pays un remède plus dangereux encore. Toutes les invasions auxquelles la malheureuse Italie allait être livrée pour toute la durée des temps modernes étaient déjà là en puissance: car, tandis que Ludovic appelait actuellement la France et éventuellement l'Autriche, Ferdinand menacé implorait l'appui des Espagnols!

Lorsque l'envoyé de Charles VIII, Perron de Basche, arriva en Italie, il trouva en plus d'un lieu moins d'accueil qu'il ne l'avait espéré. Louis le Maure, lui-même, semblait reculer devant les engagements qu'il avait pris: il voulait conférer avec Venise, s'en remettre au Saint-Père; mis au pied du mur, il protestait de sa fidélité à sa parole, de la façon d'ailleurs la plus propre à en faire douter. Venise, que l'on croyait séduire en lui montrant la conquête de Naples comme un acheminement à la guerre contre les Turcs, se refusait à donner son avis sur l'entreprise et ne répondait à des demandes de secours que pardesassurances d'amitié et de dévouement. Le duc de Ferrare était mieux disposé: il espérait profiter de la guerre de Charles VIII pour reprendre la Polésine. Pierre de Médicis, à Florence, répondait comme un homme qui ne veut ni se compromettre ni s'engager; Alexandre VI enfin, qui, dans ses querelles avec Naples, avait aussi invoqué Charles VIII, ne songeait qu'à traîner les choses en longueur.

Cette mission peu décisive pour Charles VIII montrait au moins aux Italiens que ses projets étaient sérieux. Un refus net de concours, une alliance déclarée en vue d'y laire obstacle, auraient suffi sans doute pour

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