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sûrement, grâce à des textes plus nombreux et plus épurés. Il s'est appliqué à montrer comment Cicéron, par ses traductions du grec, soit en vers, soit en prose, a, de diverses manières, enrichi la langue des Romains; poursuivant et poussant plus loin, quant au perfectionnement du style et des formes poétiques, l'ouvre des vieux poëtes latins ses prédécesseurs; ouvrant à Rome, en prose, en même temps que Lucrèce en vers, l'ère de la littérature philosophique. Cette démonstration est rendue plus sensible par les textes eux-mêmes auxquels elle sert de cadre, textes grecs et latins, mis en regard, formant des séries complètes, ou peu s'en faul, de traductions, d'imitations, de mentions plus ou moins directes, reproduites d'après les éditions les plus autorisées, et accompagnées, au besoin, de notes philologiques instructives. Ce qui achève la démonstration, c'est, à la fin du volume, un lexique de tous les mots grecs rendus dans les ouvrages de Cicéron par des transcriptions, des traductions, des équivalents de toutes sortes.

Des deux lâches entreprises par Cicéron, la plus nouvelle et peut-être la plus difficile était de naturaliser à Rome, par un habile emploi des mots latins, ou, quand ils manquaient, par d'heureuses innovations, la langue philosophique des Grecs, si variée, comme leurs systèmes, et d'une richesse si embarassante. Dans quelle mesure y a-t-il réussi ? Avec quel succès , pliant à l'exactitude didactique son génie oratoire, a-t-il reproduit les systèmes eux-mêmes? C'est aux philosophes, aux historiens de la philosophie, qu'il appartient d'en juger, et le livre de M. Clavel, en mettant sous leurs yeux les pièces du procès, leur sera d'un grand secours pour cette appréciation. Que si l'illustre traducteur se trouvait coupable de quelques infidélités, de quelques erreurs, il ne faudrait pas, en les relevant, comme c'est le droit de la critique, en abuser contre lui; ces imperfections devraient se perdre, au regard de juges équitables, dans l'importance du service rendu à l'esprit humain, dans la grandeur imposante de l'æuvre totale; elles devraient trouver leur explication et leur excuse dans la hardiesse et l'incontestable difficulté de l'entreprise.

Cette entreprise, un autre homme de génie l'accomplissait dans le même temps, mais en vers; non pas tout à fait le premier, car plus d'un siècle auparavant, l'Epicharme du vieil Ennius avait comme annoncé le poëme De la Nature. Grand admirateur d'Ennius, qu'il a loué éloquemment?, Lucrèce, après le règne longtemps exclusif de la poésie dramatique, s'inspirait comme lui de la philosophie, et, plus heureux dans cet effort hardi, lui consacrait un monument durable. Ce n'était pas sans être arrêté dès l'abord par une sorte de découragement qu'a dû éprouver plus d'une fois Cicéron, engagé dans la même voie si pleine de difficultés et d'obstacles. Cicéron eût pu dire à ses doctes amis, à qui il adressait, pour qui il entreprenait ses beaux traités philosophiques, à peu près ce que disait Lucrèce à Memmius :

* De Natura rerum, I, u 8.

Je ne me cache pas que les systèmes obscurs des Grecs il est bien difficile de les rendre clairement dans nos vers latins, surtout lorsqu'il faut user de tant de mots nouveaux, à cause de l'indigence de la langue et de la nouveauté des sujets. Et toutefois l'attrait de ta vertu, la douceur espérée de contenter une amitié si chère, m'engagent à surmonter toutes les fatigues, à veiller sans relâche durant les nuits sereines, cherchant par quelles paroles et dans quels vers je pourrai faire luire à ton esprit une lumière qui éclaire pour lui les plus profonds secrets de la nature.

Nec me animi fallit Graiorum obscura reperta
Difficile illustrare latinis versibus esse;
Multa novis verbis præsertim quum sit agundum,
Propter egestatem linguæ et rerum novitatem :
Sed tua me virtus tamen, et sperata voluptas
Suavis amicitiæ, quemvis perferre laborem
Suadet, et inducit noctes vigilare serenas,
Quærentem, dictis quibus, et quo carmine, demum
Clara tuæ possim præpandere lumina menti,
Res quibus occultas penitus convisere possis”.

Cicéron devait se trouver plus à l'aise en s'attaquant à la poésie grecque, non que la lutte fût plus facile; mais il ne l'abordait pas le premier, il y avait des prédécesseurs dont il poursuivait l'ouvre, usant de la même langue, des mêmes formes de style et de versification, avec ce progrès d'élégance et d'harmonie qu'aurait amené seul le cours du temps et qui ne pouvait manquer chez un tel écrivain. Ce progrès est incontestable; M. Clavel l'a rendu sensible par des rapprochements avec quelques-unes des productions poétiques qui avaient précédé, avec l'Odyssée de Livius Andronicus, avec la Médée d'Ennius; il aurait dû concilier plus d'indulgence à la poésie si décriée de Cicéron.

Il y a eu un moment, moment fort court, où Cicéron a été véritablement, comme l'a dit Plutarque?, le premier poëte aussi bien que le premier orateur de son temps. C'est avant l'inauguration d'une poésie nouvelle par Lucrèce et par Catulle. Il faut se reporter à ce moment, si l'on veut être juste envers les oeuvres poétiques de Cicéron :comparées

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avec ce qui a suivi, elles choqueront nécessairement par tout ce qu'elles offrent de défectueux; mais il n'en sera pas de même, si on les rapproche de ce qui les a précédées et qu'elles n'ont fait que continuer en l'améliorant : alors on leur passera plus volontiers des imperfections qui n'étaient pas moins du temps que de l'auteur; on leur tiendra compte des mérites qui les rachètent, et, tout compensé, on arrivera á se convaincre qu'elles ferment assez dignement le premier âge de la poésie latine.

Elles ont été considérées autrement par les détracteurs que leur ont fait tout d'abord moins les répugnances du goût que des inimitiés, des rancunes politiques. On a abusé contre elles de ce qui y restait de l'antique rouille; on les a déclarées indignes de leur auteur, mauvaises de tout point, ridicules même; et cet arrêt de la malveillance, auquel ont donné cours la satire et l'épigramme, est devenu à peu près définitif. On risque de paraître en appeler témérairement en prétendant que Cicéron, lorsqu'il lui a convenu de s'exprimer en vers, n'a pas été subitement abandonné de son esprit et de son talenta; qu'il n'a pas fait plus mal qu'on ne faisait généralement de son temps; qu'il a même fait un peu mieux; pas assez pour être mis avec les grands poëtes qui allaient renouveler l'art; - il a annoncés, et même, dit-on“, édité Lucrèce, il n'a pas élé un Lucrèce; — digne pourtant d'être compte parmi les ouvriers habiles qui leur ont préparé la voie.

On a dit excellemment des arts que ces emplois de fen demandent tout un homme 5. La poésie est loin d'avoir occupé, chez Cicéron, l'homme tout entier. Sa vocation était l'éloquence, l'application de l'art oratoire aux travaux de la vie publique, aux grandes spéculations de l'esprit; la poésie ne tenait dans ses préoccupations qu'un rang secondaire; elle n'en pouvait avoir un autre dans ses succès; elle a été pour lui, non sans honneur, un exercice de jeunesse, la distraction des fatigues de l'âge mûr, et, avec la philosophie, la consolation des mécomptes et des chagrins de sa vieillesse.

Ajoutons qu'il se livrait au travail poétique avec ardeur, sans doute,

Voyez Senec. rhet. Controv. III, præf.; Senec. phil. De ira, III, 37; Epist. CVI (A. Gell. Noct. Attic. XII, 2); Tacit. Dial. de Orat. XXI; Juvenal. Sat. X, 121; Martial. Epigr. II, 89, etc. - 'Ce sont les expressions mêmes de Cassius Severus, au rapport de Sénèque le rhéteur, Controv. III, præf. «Quærenti mihi quare in declae mationibus impar esset sibi, hoc aiebat: Quod in me miraris pæne omnibus evenit... « Virgilium illa felicitas ingenii in oratione soluta reliquit ; Ciceronem eloquentia sua « in carminibus destituit. » — ' Epist. ad Q. fratrem, II, 1.- Euseb. Chron. — * Molière, La Gloire da Val-de-Grâce.

mais avec une ardeur trop précipitée. Il s'est vanté d'avoir écrit cinq cents vers dans une nuit', tour de force malheureux! Ni Virgile ni Horace n'en eussent assurément fait autant. Chose singulière, mais de laquelle d'autres prosateurs, poëtes par occasion, par caprice, offriraient aussi des exemples : il ne paraît pas avoir porté dans la composition de ses vers ce sentiment de la perfection idéale qui a produit la beauté achevée de sa prose, ces scrupules délicats du goût et de l'oreille dont elle témoigne partout, et que nous expliquent d'ailleurs les chapitres de son Orator, où il entre dans de si minutieux détails sur les éléments du style, sur le choix et l'arrangement des mots, sur leur effet rhythmique dans la phrase, si l'on peut se servir de cette expression lorsqu'il ne s'agit que de nombre. Comment s'étonner que le caractère de sa poésie soit une verve inégale; que, douée par intervalle de force et d'éclat, elle soit trop souvent làche, qu'elle offre, avec de beaux traits, avec ce qu'il appelle chez Lucrèce lumina ingenii, passablement de négligence et de dureté.

Dans une thèse remarquable soutenue, en 1856, devant la Faculté des lettres de Paris, par M. Faguet, professeur au Lycée de Poitiers, sur le talent poétique de Cicéron, De poetica M. Tullii Ciceronis facultate, on s'applique à distinguer entre sa poésie originale, qu'on juge, à mon sens, bien rigoureusement, et ses traductions, qu'on met fort audessus. Cette préférence me semble fondée, dans une certaine mesure, si l'on n'exagère ni les défauts ni les mérites. Le travail de la traduction, en effet, défendait Cicéron, sans l'en préserver entièrement, des vices qu'entraînait, dans un genre de composition plus libre, sa facilité expéditive, surabondante, négligée; son style gagnait en précision, sa versification en aisance, en harmonie, en variété, quoiqu'il s'y rencontrât encore des tours pénibles, des concours de sons durs à l'oreille, trop de vers se succédant sans se lier et fatigant par leur chute monotone. Ce n'est pas tout : l'émulation qui le mettait aux prises avec des modèles d'un abord difficile l'animait à des efforts plus soutenus, plus heureux; il poursuivait de certaines beautés, il y atteignait, ou, lorsqu'elles lui échappaient, il y substituait des équivalents habiles. Ces caractères généraux des traductions de Cicéron ne manquent à aucune de celles qu'a rassemblées, éditées, annotées, avec un soin curieux, M. Clavel; ils apparaissent surtout dans la plus considérable, la traduction des Phénomènes et des Pronostics d'Aratus. Cela devait être : ouvrage de sa première jeunesse et de ses dernières années, pro

Plutarch. Vit. Ciceron. C. Lin.

duit commun d'un jet prompt et facile et d'une plus patiente révision, cette traduction semble plus propre qu'aucune autre à faire apprécier, avec l'aptitude naturelle de son auteur pour l'art des vers, les progrès qu'il lui avait été donné d'y faire, plus, il est vrai, au profit de ses successeurs que de lui-même.

J'ai loué le soin curieux avec lequel M. Clavel a rassemblé les nombreuses traductions en vers éparses dans les traités de Cicéron. Dans l'inventaire qu'il en a fait, il a appliqué heureusement une règle dont M. Faguet avait déjà lui-même fait un très-bon usage; c'est qu'on peut attribuer à Cicéron, avec quelque certitude, non-seulement les traductions qu'il s'attribue lui-même plus ou moins expressément, mais celles aussi qu'accompagne simplement le nom de l'auteur grec traduit, sans mention de son interprète latin.

Il use de l'une et de l'autre manière, par exemple, quand il traduit Homère. Tantôt il dit : «Verti, ut quædam Homeri, sic istum ipsum « locum ;) - ... Apud Homerum, ut nos otiosi convertimus 2. » Tantôt il emploie simplement des expressions comme celles-ci : «Quæ apud a Homerum Achilles recitat hoc, ut opinor, modo 3 ;» — «At Homeri«cus Ajax.... hoc modo nuntiat"..;) — «Ut ait Homerus in Bellero

phonte; » Apud quem ita dicitur 5;» — «Homericum quemdam ejus« modi versum 6. » Mais il est bien évident qu'alors encore c'est lui qui fait parler Homère.

Pouvait-il, au reste, en être autrement? Comment, entremêlant, à la manière des Grecs, ses traités philosophiques, ses déclamations de vieillard, seniles declamationes, comme il dit lui-même, de citations poétiques, ne pas citer Homère? Et, d'autre part, comment le citer sans le traduire soi-même? Il ne pouvait être question de transcrire la trop antique traduction de Livius Andronicus, qu'il compare quelque part à un ouvrage de Dédale 7; comparaison qui, pour le dire en passant, n'est pas du tout un éloge, comme paraît le penser M. Clavel ®, un peu trop admirateur de ce vieux monument. La traduction d'Actius Labéon, qu'on croit de date ancienne, devait rebuter déjà par sa littéralité grossière et surannée. Quant à celle de Matius, dont quelques fragments nous font connaître l'élégance un peu archaïque elle-même, si son auteur était, ce dont on doute, le C. Matius ami de César et de Cicéron, elle pouvait bien n'avoir pas encore paru'. Cicéron, selon toute appa

? De Fin. V, 18. - ? De Divin. II, 30. — ' Tascul. III, 9. — De Divin. II, 39. — * Tuscul. III, 26, 27. — De Divin. I, 25. — Cic. Brut. XVIII. – * Page 7; cf. 8, 12, 34 et suivantes. — Sur ces traducteurs d'Homère et sur les

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