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rechutes. On peut penser si ses ennemis se réjouissaient de ces disparates. Colnet, dans un petit volume spirituel et gai qu'il a écrit sur les chutes et les rechutes de La Harpe (Correspondance turque), nous l'a ainsi montré à table, en flagrant délit de gourmandise, et s'en repentant pour y retomber tout aussitôt. C'est toute une petite scène de comédie très-bien exécutée. La Harpe nous est représenté à dîner chez un riche banquier, un peu avant le dessert; il est dans cette disposition heureuse de cæur et d'estomac qui porte à l'indulgence : rien de ce qu'il aimait n'avait manqué au repas; il était réconcilié avec les hommes; il aurait trouvé de l'esprit à Saint-Ange, du jugement à Mercier, de la décence à Rétif, de la douceur de caractère à Blin de Sainmore; enfin, il aurait accordé du talent à d'autres qu'à lui, quand tout à coup il se lève de table et disparait :

Après une assez longue absence, la maitresse de la maison le fait chercher : on ne le trouve point. Surprise, inquiète, elle se lève, parcourt la maison dans la crainte qu'il ne lui soit arrivé quelque accident (il y était fort sujet); elle trouve enfin M. de La Harpe dans une petite chambre écartée, à genoux devant une console sur laquelle brûlaient deux bougies. Étonnée de l'attitude de cette douleur profonde, elle en demande la cause ; c'est à travers mille sanglots que le saint homme lui dit :

« Madame, comment n'aurais-je pas le cænr brisé ? comment ne a gémirais-je pas en songeant au dîner excellent que j'ai eu le mal« heur de faire? J'ai mangé d'un succulent potage, deux cùtelettes

panées à la minute, l'æil et les abat-joues de cette tête de veau si « blanche, ce morceau de brochet du côté de l'ouie que vous m'avez " servi vous-même : je n'ai rien refusé parce qu'il faut que la volonté « de Dieu et des jolies femmes soit faite ; j'ai fait honneur aux trois « services : en un mot, j'ai dîné, moi indigne, comme aurait pu le « faire un ancien prélat, et voilà cependant ici les pleurs redoublent) '« que je songe à quelles cruelles privations sont exposés tant de pau( vres prêtres sans dimes, de chanoines sans bénéfices, qui n'ont

peut-être pas une omeletle au lard , et qui dîneront mal d'ici à « l'éternité, si la Providence ne vient à leur secours. (Vadume se dis. « pose à sortir.)

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« Mais sans doute ont vous attend pour le dessert: hélas ! mon a Dicu! je parie qu'il sera superbe; car vous êtes d'une bonté, d'un u soin, - un Ange de consolation dans cette vallée de misère ! Fau« dra-t-il donc que je mange encore quelque compote,

des massepains, u des fruits : que sais-je, moi? il faudra boire peut-être de ces mal« heureux vins (vous en avez des meilleurs crus ), tandis que ces « pauvres prêtres... Mais le Seigneur n'abandonnera pas les a siens. Vous me forcerez peut-être à prendre le café (c'est du « moka, sans doule) : au moins qu'il soit servi bien chaud... Les a malheureux, s'ils savaient combien je partage leurs peines !... « Mais, je vous en conjure , seulement un doigt de liqueur (vous en # avez des lles)... Je prie Dieu de leur donner tous les jours la même « patience qu'à moi : elle est devenue bien rare pour supporter tant ( de tribulalions... De la crème des Barbades, si vous voulez bien... « J'en connais de bien respectables... Au reste, la vie du Chré« tien n'est que tribulation, et je ne dois pas murmurer contre la « volonté du Ciel : je vous suis. »

La scène est bonne; elle est chargée : mais qu'importe? c'est de la comédie pure. J'en dirai ce que j'ai dit des vers de Gilbert et de Le Brun contre La Harpe : il est fâcheux à lui d'y avoir prêté, et jamais un grand critique ni un esprit judicieux du premier ordre ne s'arrangera de telle sorte d'avoir ainsi les rieurs, gens d'esprit, contre soi.

Quand on apprit que La Harpe, divorcé et veuf, venait de se remarier le 9 août 1797 avec une jeune et jolie personne (mademoiselle de Hatte-Longuerue), et presque aussitôt quand on sut que la jeune femme demandait le divorce et se disait trompée par sa mère dans le choix du mari, je laisse à penser si les rieurs se tinrent pour battus. La Harpe, au reste, prit ce second échec conjugal et cet affront en toute humilité. J'ai sous les yeux une lettre écrite par lui à madame Recamier, qui, avec sa bonne grâce de tous les temps, avait essayé de se porter médiatrice :

« Vous savez mieux que personne, lui écrivait La Harpe, combien, dans cette malheureuse affaire, mes intentions élaient pures, quoique ma conduite n'ait pas été prudente. Ma confiance a été aveugle, et on en a in lignement abusé. J'ai été trompé de toutes manières par celle à qui je ne voulais faire que du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour me punir du mal que j'avais fait à d'autres. Que sa volonté soit faite ! »

Cette lettre, tout humble et pacifique, attesterait, au besoin, le ton et les sentiments religieux de La Harpe dès qu'il avait, le temps de faire un retour sur luimême et de s'avertir. Mais le plus souvent, dans sa conduite, la petulance de l'humeur l'emportait et faisait échec au converti.

Voici une histoire très-vraie que j'ai entendu plus d'une fois raconter de la bouche même de l'aimable personne qui en avait été témoin et un peu complice. On y trouvera une nouvelle preuve de la sincérité de La Harpe dans son incomplète mais réelle conversion. C'était au château de Clichy où madame Récamier passait l'été : La Harpe y était venu pour quelques jours. On se demandait (ce que tout le monde se demandait alors) si sa conversion était aussi sincère qu'il le faisait paraître, et on résolut de l'éprouver. C'était le temps des mystifications, et on en imagina une qui parut de bonne guerre à cette vive et légère jeunesse. On savait que La Harpe avait beaucoup aimé de tout temps les dames, et que ç'avait été un de ses grands faibles. Un neveu de M. Récamier, neveu des plus jeunes, et apperemment des plus jolis, dut s'habiller en femme, en belle dame, et, dans cet accoutrement, il alla s'installer chez M. de La Harpe, c'est-à-dire dans sa chambre à coucher même. Toute une histoire avait été préparée pour motiver une intrusion aussi imprévue : « On arrivait de Paris, on avait un service pressant à demander, on n'avait pu se décider à attendre au lendemain, etc.» Bref, M. de La Harpe, le soir, se retire du salon et monte dans son appartement. De curieux et mystérieux auditeurs étaient déjà à l'affût derrière les paravents pour jouir de la scène. Mais quel fut l'étonnement, le regret et un peu le remords de cette folâtre jeunesse, ý compris la soi-disant dame, assise à un coin de la che. minée, de voir M. de La Harpe, en entrant, ne regarder à rien et se mettre simplement à genoux pour faire sa prière, une prière qui se prolongea longtemps ! Lorsqu'il se releva et qu'approchant du lit il avisa la dame, il recula de surprise. Mais celle-ci essaya en vain de balbutier quelques mots de son rôle, M. de La Harpe y coupa court, lui représentant que ce n'était ni l'heure ni le lieu de l'entendre, et il la remit au lendemain en la reconduisant poliment. Le lendemain il ne parla de cette visite à personne dans le château, et personne aussi ne lui en parla.

Il y avait pourtant quelque chose qui tenait plus avant au cæur de La Harpe converti que l'amour des belles dames et que le goût de la bonne chère, c'était la passion littéraire proprement dite, la démangeaison du critique, et il n'y put jamais résister. On en eut la preuve lorsqu'en 1801 on le vit publier les quatre volumes de la Correspondance secrète qu'il avait entretenue autrefois avec la Cour de Russie, du temps de ce qu'il appelait ses erreurs. Il y donna pêle-mêle au public ses erreurs mêmes, ses jugements sur le prochain, toutes ses médisances de libre critique, en y retranchant très-peu de chose. Il ne voulait rien perdre de ses papiers. Le littérateur en lui survivait à tout et ne se laissait pas sacrifier même par le chrétien. Ces volumes, en paraissant, firent un bruit épouvantable et eurent un succès à demi scandaleux. Bons et commodes encore à consulter pour

les

gens du métier, le sel en est évaporé il y a longtemps.

La publication de cette Correspondance réveilla toutes les hostilités contre l'auteur en rappelant à la fois toutes ses contradictions. Pa'issot publia pour le fer jan

vier 1802 un petit pamphet intitulé : ÉTRENNES A M. DE LA HARPE, à l'occasion de sa brillante rentrée dans le sein de la philosophie. (Il lui adressait, comme dans un bouquet satirique, un choix de ses plus piquantes palinodies.) Marie-Joseph Chénier, vers ce temps aussi, publia sa satire, Les nouveaux Saints, dans laquelle La Harpe joue un grand rôle, et où on lui fait dire :

Avant Dieu, j'ai jugé les vivants et les morts.

Il semblait, en effet, que, comme cet empereur romain qui voulait mourir debout, La Harpe se fut dit dans sa passion littéraire : « Il convient qu'un critique (même converti) meure en jugeant. »

Depuis une quinzaine de jours que je vis avec La Harpe, je me suis demandé (à part les bonnes parties du Cours de Littérature qui sont toujours utiles à lire dans la jeunesse) quelles pages de lui on pourrait aujourd'hui offrir à ses amis comme à ses ennemis, quel échantillon incontestable de son talent de causeur, d'écrivain, d'homme qui avait, au moins en professant, un certain secret dramatique, et qui savait attacher. Nous sommes devenus difficiles et de haut goût; nous aimons les choses fortes, fortes en couleur, sinon en nature et en sentiment. Tout bien considéré, et après avoir beaucoup cherché, il m'a semblé que ce que La Harpe a écrit de plus fait pour trouver grâce aujourd'hui devant tous est cette Prophétie de Cazotte , quelques pages restées dans ses papiers et qu'on en a données après sa mort. Invention et style, c'est bien, selon moi, son chef-d'oeuvre, et l'on me permettra d'en rappeler ici le cadre, le dessin et le mouvement :

« Il me semble que c'était hier, et c'était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l'Acadé. mie, grand seigneur homme d'esprit. La compagnie était nombreuse et de tout élat, gens de Cour, gens de robe, gens de lettres,

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