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Lundi, 24 novembre 1851.

LE BRUN-PINDARE

Ce poëte original et incomplet n'est pas indigne d'un souvenir. Le temps et l'éloignement, 'en éteignant les préventions, affaiblissent malheureusement aussi l'intérêt qui s'attachait à de pures questions littéraires : cet intérêt pourtant peut se retrouver, et plus durable, dans toute étude vraie qui pénètre jusqu'à l'homme. Il y'a vingt-cinq ans, lorsqu'une école lyrique nouvelle s'annonçait en France avec éclat, Le Brun pouvait être étudié comme un précurseur 0 : aujourd'hui que cette école lyrique a fourni sa course, et qu'elle a plus ou moins donné tout ce qu'on en pouvait attendre, Le Brun ne se présente plus que comme un mort qu'il s'agit de bien ressaisir en lui-même, sans préoccupation du présent et en toute impartialité.

A ceux qui douteraient de son talent, il suffit, ce me semble, de voir son buste pour comprendre à l'instant qu'une pareille tête ne saurait se joindre avec l'idée de facultés vulgaires. Il a du poëte mieux que le masque: sa physionomie est frappante, particulière et caractérisée. Long, maigre, décharné même, il a le front sé

(1) C'est ce que j'ai fait dans un de mes premiers articles insérés dans la Revue de Paris en 1829 (voir au tome fer des Portraits littéraires).

vère et beau, l'arc et la voûte du sourcil faits pour être le siége d'une pensée, le nez long, fin et mince, la lèvre mince également, et qui semble n'attendre que l'instant de décocher le trait cruel. Le menton est avancé et anguleux. Toutes les lignes de cette remarquable figure sont sèches, mais nettes et fermes. Quand on a peu lu Le Brun, et qu'on a simplement entendu parler de lui, puis quand on voit son buste, on accorde sans difficulté que c'était et que ce devait être un poëte. Il reste à savoir de quelle manière il l'a été.

Ponce-Denis Escouchard Le Brun naquit à Paris le 14 août 1729 à l'Hôtel de Conti (aujourd'hui l'Hôtel de la Monnaie). Il était fils d'un homme « qui était enfin parvenu à être valet de chambre du prince de Conti. » Sa famille appartenait au petit commerce de Paris et se composait d'honnêtes marchands, Il étudia au Collége Mazarin, tout proche l'Hôtel de Conti; il y fit de brillantes études, et s'annonça, de bonne heure, par son goût pour les vers français. On en a de lui dès ce temps-là. Il fit une pièce en 1749, à vingt ans, pour être lue à la distribution des prix. Camarade du jeune Racine, qui était petit-fils du grand poëte, il reçut les conseils de Louis Racine, auteur du poëme de la Religion, et il apprit à se rattacher à la tradition poétique du dix-septième siècle plus directement qu'on n'avait coutume de le faire de son temps. Les premières odes de Le Brun sont consacrées à ce jeune ami Racine, qui avait quitté la littérature pour le commerce, et qui bientôt périt à Lisbonne dans le tremblement de terre de 1755. Ce dernier événement inspira Le Brun, qui, à vingt-six ans, prit place parmi les lyriques. Il fit deux odes à cette occasion, et une particulièrement sur les Causes physiques des tremblements de terre. Il s'y annonçait comme un émule de Lucrèce, et il aspirait à être un peintre de la Nature. Jeune, il méditait sur ce sujet un grand poëme,

dont on n'a que des fragments. Le Brun, de son vivant, ne recueillit point ses æuvres; il ne publia jamais ses odes et poésies qu'en feuilles détachées. Celles qui le firent le plus connaître dans la première partie de sa vie furent les pièces qu'il adressa à Voltaire et à Buffon.

Le Brun, nommé secrétaire des commandements du prince de Conti et marié depuis un an, rencontra en 1760 une nièce de Corneille, réduite à la misère : on peut dire qu'il la découvrit, puisque ce fut lui qui la signala à Voltaire, et qui commença tout cet éclat dont. on a vu les suites, et d'où sortit le Commentaire sur Corneille. Le Brun, qui avait dans le talent des côtés grandioses, et de qui l'instinct lyrique cherchait partout autour de lui des sujets, saisit avidement celui qui lui permettait d'évoquer l'Ombre de Corneille, et de la mettre en face de Voltaire. Il le fit dans des strophes inégales, mais senties, animées d'un souffle généreux et d'une assez belle emphase. Voltaire, ainsi interpellé, tressaillit et vibra : il appela sans retard auprès de lui la nièce de Corneille, et Le Brun resta, dans l'opinion, le médiateur honorable et comme le parrain qui avait amené cette adoption.

Dès lors, toutefois, des circonstances fâcheuses se mêlèrent à cette action digne, et vinrent trahir les côtés faibles du caractère de Le Brun. Il avait fait imprimer son ode (1760), en y joignant ses lettres à Voltaire et la réponse. Fréron, dans l'Année littéraire, ne manqua pas cette occasion de critique; il y raillait l'enthousiasme lyrique du jeune poëte, méconnaissait les beautés réelles de son ode, et disait en propres termes : « Il m'est passé bien des odes par les mains; je n'en ai point encore lu d'aussi mauvaise que celle de M. Le Brun. » Il finissait par le renvoyer comme in écolier à un cours de langue française, en lui indiquant l'adresse du professeur. Quant à ce qui était de Voltaire et de son entourage :

« Il faut avouer, concluait Fréron, qu'en sortant du couvent, mademoiselle Corneille va tomber en de bonnes mains. » Je laisse de côté la colère de Voltaire sur ce propos qu'il jugeait digne du carcan; mais celle de Le Brun ne fut pas moindre. Il conçut à l'instant l'idée de plusieurs pamphlets ou diatribes pour les opposer aux feuilles de Fréron (la Wasprie, l’Ane littéraire); il les écrivit ou les fit écrire par son frère, et s'occupa de les répandre partout pour démonétiser l'adversaire : « Ne serait-il pas heureux, écrivait-il à Voltaire, de venger à la fois le bon goût qu'il offense, et de réduire ce coquin à la mendicité, en attendant qu'il aille aux galères ? » Le Brun, dans ces divers petits écrits, en revenait toujours à justifier et à venger .son ode des critiques injustes; mais il y marquait un ressentiment outré, et il s'attira de Voltaire lui-même, si bon juge dès qu'il s'agissait d'un autre, cette leçon de tactique et de goût : «Il y a des choses bien bonnes et bien vraies dans les trois brochures que j'ai reçues. J'aurais peutêtre voulu qu'on y marquât moins un intérêt personnel. Le grand art de cette guerre est de ne paraître jamais défendre son terrain, et de ravager seulement celui de son ennemi, de l'accabler gaiement. » C'est cette gaieté qui manqua toujours aux critiques de Le Brun; il y est amer, âcre, envenimé et aisément cruel (1).

Voilà donc un lyrique, un auteur d'odes, et avide d'inspirations élevées, qui, dès le premier pas, se détourne de sa voie parce qu'il a été critiqué un peu vive

(1) Il parut, à la fin de 1762 et l'année suivante, une feuille littéraire qui s'annonçait pour vouloir faire concurrence et guerre à Fréron, la Renommée littéraire. Le Brun, que l'on supposait un des auteurs du journal et qui y était fort loué en même temps que ses ennemis y étaient bafoués, écrivit pour démentir le bruit de sa collaboration; mais il avait certainement part à cette feuille, qui contenait d'ailleurs des morceaux critiques distingués.

ment. Cette fâcheuse disposition de Le Brun sera son perpétuel échec, et elle finira par donner le change à son ambition, tellement que celui qui aspirait au rôle d'un Pindare et d'un chantre auguste des grandes pensées publiques ne sera, en définitive, qu'un épigrammatiste excellent.

Disons tout, et reconnaissons les difficultés de divers genres contre lesquelles il eut à lutter. Qu'est-ce que l'Ode, à la considérer dans toute son élévation ? C'est un chant destiné à traduire et à exprimer l'ivresse publique, la gloire des vainqueurs, la pompe des noces solennelles ou le deuil des grandes funérailles, quelque sentiment général qui transporte à un moment une nation. Toute ode est, de sa nature, destinée à être chantée. Telles étaient essentiellement celles de Pindare, la couronne et la gloire des Jeux de la Grèce. L'Ode, dans Horace, a déjà perdu de ce caractère primordial : quelques-unes de celles où il célèbre les grandes choses romaines ont pu être chantées en effet, mais la plupart n'étaient que des odes de cabinet, et ce charmant Horace, le modèle et le trésor des esprits cultivés, n'est lui-même qu'un lyrique déjà éclectique, Chez les modernes, au Moyen-Age, il y eut un genre lyrique vrai, naturel et vivant. Les troubadours du Midi sortaient chaque année avec le printemps, et faisaient leur tournée dans les châteaux, accompagnés de quelques jongleurs ou musiciens qui les aidaient à mettre en action leur gai savoir. Hors de là, dans l'ordre religieux, l'Église eut aussi ses belles odes sacrées, ses proses : qu'est-ce que le Dies iræ, sinon, une ode terrible et, sublime ? Mais après la Renaissance, et quand on se remit à faire des odes à l'instar des Anciens, on tomba dans l'artificiel, Ronsard en tête. Après lui, Malherbe lui-même, tout le premier, n'y put échapper. Quand Racine, dans Esther, nous fait entendre ses cheurs

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