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mélodieux, si bien placés dans la bouche des filles de Saint-Cyr, il retrouve un lyrique vrai, naturel, motivé. Mais quand Jean-Baptiste Rousseau s'échauffe dans son ode au comte Du Luc, ou sur une naissance ou sur une mort de prince du sang, il a beau produire quelques tons brillants et harmonieux, le vide des idées et des sentiments se fait aussitôt sentir; le factice du genre apparaît; cet auteur qui, de propos délibéré, entre en délire, trouve des lecteurs froids, et il les laisse froids. Là est l'écueil de l'Ode moderne. Le Brun le sentait bien; il aurait voulu associer le public à son inspiration et renouer à quelque degré la chaine électrique des Anciens. Lorsqu'il envoya un exemplaire de son ode au grand tragédien Le Kain, il lui disait : « Quelle sensation n'eût point faite cette ode où parle l'Ombre de Corneille, si vous l'eussiez lue sur le théâtre après Cinna ou les Horaces ! Cet usage de lire en public et sur la scène des ouvrages nouveaux existait chez les Grecs et les Latins : c'était une source de gloire et d'émulation; j'ai vu M. de Voltaire regretter qu'il soit aboli. »

Ce que je veux conclure de tout ceci, c'est que, pour être véritablement vivante, une ode politique ou religieuse ne doit être que la voix harmonieuse et vaste de tout un peuple assemblé, qui y reconnaît et y salue son âme, et s'y exalte en l'écoutant : tel était le chour antique. Or, chez les modernes, à part de très-rares circonstances, une telle réunion de sentiments, un tel accord sympathique n'a guère lieu que dans le genre de la chanson, à table et au dessert. Le sublime peut s'y glisser (et on l'a vu), mais seulement à petite dose.

Ce n'était pas le compte de Le Brun, qui, sans dédaigner l’anacréontique, visait plus habituellement au sublime. De là un désaccord qui frappe tous les gens de bon sens. Ce coquin de Fréron n'avait donc pas tout à fait tort lorsqu'il montrait le poëte au moment où il . avait imaginé d'attendrir, en faveur de la nièce de Corneille, la belle âme de M. de Voltaire : « Comme apparemment, disait-il, on n'émeut bien les poëtes que par des vers, M. Le Brun s'est frotté la tête, a dressé ses cheveux, froncé le sourcil, rongé ses doigts, ébranlé par ses cris les solives de son plancher, et, dans un enthousiasme qu'il a pris pour divin, a fait sortir avec effort de son cerveau rebelle une ode de trente-trois strophes seulement, qu'il a envoyée aux Délices. »

Il sera toujours difficile de répondre à ce genre de plaisanterie, et même de n'y pas prendre part, lorsqu'on relit de sang-froid les odes, même célèbres, des modernes, où il entre tant d'emphase, de grands mots, d'images fastueuses, en disproportion avec la réalité, et où il faut, pour se mettre au ton, imiter tout d'abord, en les récitant, ce qu'on a appelé le mugissement lyrique. « La poésie est tenue de faire ouvrir de grands yeux, » répétait souvent le célèbre lyrique italien Chiabrera, le type des modernes Pindares. Cela dit, acceptons le genre comme un genre littéraire artificiel, et voyons-y Le Brun.

Ses plus belles odes, selon moi, sont celles qu'il adresse à Buffon. Il avait de bonne heure, et par une . sorte d'instinct qui l'honore, choisi cet illustre écrivain pour son grand homme de prédilection et pour l'objet de son culte. Il avait compris que « de tous les genres de poésie, c'était l'ode sûrement qui avait le plus droit de lui plaire, parce qu'elle avait plus de rapport avec l'élévation de ses idées et la hauteur de son style. » La solennité du genre devient en quelque sorte une convenance naturelle en s'appliquant à Buffon. S'agissait-il de célébrer, par exemple, le livre des Époques de la Nature, Le Brun avait droit de s'écrier :

Au sein de l'Inlni ton âme s'est lancée;
Tu peuplas ses déserts de ta vaste pensée.

La Nature, avec toi, fit sept pas éclatants;
Et, de son règne immense embrassant tout l'espace,

Ton immortelle audace
A posé sept flambeaux sur la route des Temps.

Dans l'ode où on lit cette belle strophe, Le Brun déplore la maladie de Buffon, qui avait perdu madame de Buffon l'année précédente, et qui avait été lui-même en danger de la suivre. Cette ode se compose de trois parties, qui forment comme trois modes différents. Les sept ou huit premières strophes sont consacrées à peindre le Génie dans la profondeur de ses découvertes et dans la majesté de ses systèmes : Tel éclatait Buffon... - Puis paraît l'Envie, ameutant les puissances odieuses, et elles essayent de ravir ce favori et ce peintre auguste de la Nature à l'honneur de ses immortels travaux. Dans la troisième partie, l'Ombre de madame de Buffon, morte à la fleur de l'âge et de la beauté, nous est représentée s'adressant à la Parque pour la fléchir, et obtenant la guérison de son époux. Buffon, en entendant réciter cette ode, se surprit à verser des pleurs; et il s'y mêle, en effet, une impression touchante à travers la machine lyrique et la magniloquence du ton.

Une autre ode de Le Brun à Buffon, fort belle, est celle où il l'exhorte à mépriser l'envie et à poursuivre sa carrière sans s'arrêter aux détracteurs. Il respire dans cette pièce un profond sentiment de la justice que la postérité accorde aux æuvres durables et aux monuments élevés avec lenteur :

Flatlé de plaire aux goûts volages,
L'Esprit est le dieu des instants.
Le Génie est le dieu des âges :
Lui seul embrasse tous les temps.

Le Brun ne perd aucune occasion d'exprimer son dédain suprême pour le jargon des petits vers de société, si en vogue à son moment, « ces petits vers mièvres et délicieux dont on surcharge les sophas jonquille. » Il. vise lui-même à remplir quelques-unes de ces conditions difficiles qu'il impose au génie; il sait qu'une muse n'atteindra jamais aux beautés sévères, « si elle n'a point le courage d'acquérir dans le silence littéraire cette mâle vigueur que ne sauraient énerver ni le bon ton ni la bonne compagnie :

Ceux dont le présent est l'idole
Ne laissent point de souvenir :
Dans un succès vain et frivole
Ils ont usé leur avenir.
Amants des roses passagères,
Ils ont les grâces mensongères
Et le sort des rapides fleurs :
Leur plus long règne est d'une aurore ;
Mais le Temps rajeunit encore
L'antique laurier des neuf Seurs.

Il est fâcheux que ces neuf Sours viennent là finalement affaiblir d'une locution usée une pensée si ferme. - Après Buffon, celui que Le Brun admirait le plus dans son siècle, c'était Montesquieu : il l'a rangé quelque part avec Bossuet au premier rang des génies lyriques, si tous deux avaient voulu l'étre. Peignant l'Envie s'attaquant à Montesquieu vivant, il ajoute :

Mais quand la Parque inexorable
Frappa cet homme irréparable,
Nos regrets en firent un dieu.

Cet homme irréparable! c'est une de ces expressions neuves, de ces alliances hardiment heureuses, comme Le Brun les cherche toujours et les rencontre quelquefois. C'est ainsi qu'il a dit encore des âmes de gloire effrénées, des navires effrénés, et tant d'autres expressions qui lui ont été reprochées si souvent. Mais ici, en parlant de Montesquieu, il est à la fois dans le vrai de la poésie et de la langue. Il dira dans la même ode, et toujours dans le même sentiment:

Vivant, nous blessons le grand homme;
Mort, nous tombons à ses genoux :
On n'aime qué la gloire absente;
La mémoire est reconnaissante,
Les yeux sont ingrats et jaloux.

Voilà de beaux vers, surtout les derniers, et qui se gravent d'eux-mêmes. Le Brun, qui y vise tant, a trop peu de ces mots pleins, faciles et « amis de la mémoire. »

Honneur pourtant à lui, quoi qu'on puisse dire bientôt à sa charge, et quoi que nous allions dire nousmême, honneur au poëte pour avoir conçu, en ce siècle de raisonnement et de bel-esprit, à cette époque de cabale et d'enrôlement universel, une telle idée d'une vocation calme, sereine et recueillie! Il avait terminé en 1787 cette ode qu'on imprime d'ordinaire à la fin des siennes, et qu'il appelait son Exegi monumentum. Il s'y promet l'immortalité comme s'il devait sûrement y atteindre, et il a mérité, ne fût-ce que par ce cri énergique, de n'y pas demeurer étranger. Il sentait, du reste, tout ce qu'il y avait de discordant dans un tel võu rapproché des circonstances où il le proférait : « Comment parler d'avenir, disait-il, à des gens que le présent dévore? >>

Quand on n'a lu que ces quelques strophes de Le Brun, on s'explique peu la stérilité générale de son cuvre, l'avortement de tant de hauts desseins, et on a besoin d'en chercher les raisons autre part encore que dans son talent. Osons toucher et sonder ses plaies : elles sont dans sa vie et dans son caractère.

Il s'était marié, ai-je dit, en septembre 1759, avec une femme d'esprit (Marie-Anne de Surcourt), qu'il a célébrée dans ses élégies sous le nom de Fanny. Il avait alors trente ans. Mais une année à peine s'était écoulée,

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