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« et tous ensemble, afin de plaire au ministre, faisaient de si fortes exagérations quand ils en parlaient, qu'elle devint enfin ennuyeuse aux personnes modérées dans les paroles. » Madame de Motteville était de ces personnes modérées, et elle nous donne là le ton de son âme. Ainsi, quand je dis qu'elle était, par le goût, un peu contemporaine de Corneille, on voit dans quel sens il faut l'entendre, et qu'elle y corrigeait l'exagération.

Bien que madame de Motteville aimat à se rappeler et à citer ces vers galants de son oncle :

Et constamment aimer une rare beauté,
C'est la plus douce erreur des vanités du monde,

elle avait le cour plus fait pour l'amitié que pour l'amour; elle était faite en tout pour les sentiments réguliers et justes, et pour une égalité heureuse; elle en a exprimé le veu en plus d'un endroit. Elle avait puisé dans sa belle Normandie l'amour de la campagne et de la nature, mais elle n'en savait pas jouir en courant : « La campagne, disait-elle, n'est belle qu'avec le repos et la solitude, quand on y peut goûter les plaisirs innocents que la beauté de la nature nous fournit dans les bois et auprès des rivières. » Elle disait encore en parlant des rois : « J'estime bien heureux celui qui ne les connaît que par le respect qu'on doit à leur nom, et qui peut jouir de la vie douce et tranquille d'un bon citoyen qui est homme de bien, qui a de quoi vivre, et qui n'est point empoisonné par l'ambition. Voilà où toute âme raisonnable doit chercher la véritable félicité, obscure, il est vrai, mais tranquille et innocente. » Ce væeu de vie privée revient bien des fois chez elle, et avec un accent de sincérité qui ne se peut méconnaître. Elle conclurait volontiers sur le chapitre de la Cour comme a fait La Bruyère : « Un esprit sain puise à la Cour le goût de la solitude et de la retraite. »

Elle aime dans ses Mémoires à moraliser, à donner des réflexions sérieuses qu'elle relève de citations agréables; elle cite volontiers les poëtes espagnols ou italiens, quelquefois Sénèque, plus souvent l'Écriture. În a trouvé ces réflexions trop multipliées et trop longues, ce qui peut être vrai pour la dernière partie des Mémoires; mais elle sait d'ordinaire les entremêler aux circonstances mêmes qui les lui inspirent. Dans de très-belles pages sur le caractère, les artifices et les talents du cardinal Mazarin, elle le représente, pendant un séjour qu'il fait à Paris (mai 1647), s'enfermant pour

le travail et faisant attendre les plus grands du royaume dans son antichambre, sans qu'ils puissent pénétrer jusqu'à lui. Le murmure éclatait de toutes parts; mais le ministre sort et tout se tait":

« Lorsqu'il monta en carrosse pour s'en aller, toute la cour du Palais-Royal était pleine de cordons bleus, de grands seigneurs, de gens de cette qualité, qui, par leur empressement, paraissaient s'estimer trop heureux de l'avoir pu regarder de loin. Tous les hommes sont naturellement esclaves de la fortune; et je puis dire n'avoir guère vu personne à la Cour qui ne fût flatteur, les uns plus, les autres moins. L'intérêt qui nous aveugle nous surprend et nous trahit dans les occasions qui nous regardent ; il nous fait agir avec plus de sentiment que de lumières, et il arrive même assez souvent qu'on a honte de ses faiblesses; mais on ne le peut apercevoir que par la sage réflexion que chacun se doit à soi-même, et après que l'occasion de mieux faire est passée, »

Elle sait ce que signifient trop souvent ces grands airs d'indépendance que prennent ceux que la faveur repousse, ces bruyantes fiertés qui se fondent à la moindre avance et tournent à la bassesse. Madame de Sénecé, que le cardinal avait jusque-là maltraitée et qui faisait la haute, est choisie par lui pour garder ses nièces lorsqu'elles arrivent d'Italie, et la voilà tournée en un jour :

« Tel parait vaillant conlre le favori qui , au moindre adoucissement de sa part, devient poltron; et d'ordinaire cette hauteur se termine à une véritable bassesse que la rage d'en avoir été méprisé lui a fait colorer de générosité, de vertu et d'amour du bien public,

Mazarin, qui ne peut faire de madame de Motteville, auprès de la reine, la créature à lui qu'il aurait voulue, la chicane, l'inquiète quelquefois, la tient sur le quivive? c'est sa maxime quand il ne se croit pas sûr des gens :

« Comme il ne connaissait pas mes intentions, et qu'il jugeait de moi sur l'opinion qu'il avait de la corruption universelle du monde, il ne pouvait s'empêcher de me soupçonner de me mêler de beaucoup de choses contraires à ses intérêts. Il me dit un jour qu'il était persuadé de cela, parce que je ne lui disais jamais rien des autres, que j'écoutais parler les mécontents, que j'étais dans leur confidence... »

Et en effet, plus d'un mécontent ne craignait pas de se confier à madame de Motteville sans même qu'il y ellt intimité, et on lui parlait « comme à une personne qui était en réputation de savoir se taire. » C'était précisément ce qui déplaisait à Mazarin et ce qui le faisait se plaindre : « Ce reproche, ajoute-t-elle, marquait assez de défiance naturelle, et combien nous étions malheureux de vivre sous la puissance d'un homme qui aimait la friponnerie, et avec qui la probité avait si peu de valeur qu'il en faisait un crime. » A ces reproches du cardinal, qui ne laissaient pas de transpirer, elle tâchait de remédier par quelque bonne parole de la reine, qui en réparât les impressions devant tous; « car à la Cour, remarque-t-elle, il est aisé d'éblouir les spectateurs, et il ne leur faut jamais donner le plaisir de savoir que nous ne sommes pas si heureux qu'ils se l'imaginent, ou que nous sommes si malheureux qu'ils le souhaitent. »

Dans toutes ses remarques sur la Cour, sur ce délicieux et méchunt pays, « que l'on hait souvent par raia son, mais que l'on aime toujours naturellenrent, » je crois, en écoutant madame de Motteville, entendre parler Nicole, mais un Nicole femme, plus agréable et adouci.

Elle rencontre.pourtant des expressions bien belles de vigueur et d'énergie morale. A un bal que donne le cardinal Mazarin aux jours gras de 1647, elle nous décrit, l'une après l'autre, les principales beautés et reines de la fête, après quoi elle fait défiler les comparses, et qui ne sont pas les moins prétentieuses ni les moins bruyantes : « Les filles de la reine, Pons, Guerchy et Şaint-Mégrin, tâchèrent de faire quelques conquêtes naturelles, par le soin qu'elles eurent de s'embellir par toutes sortes de voies; heureuses si, parmi tant d'amants, elles eussent pu attraper des maris selon leur ambition et le déréglement de leurs désirs ! » Ce n'est là qu'un trait piquant; mais bientôt, parlant plus en détail de mademoiselle de Pons, aimée du duc de Guise, qui va conquérir Naples à son intention, et, avec cela , non contente ni rassasiée d'une telle proie : « Cette âme gloutonne de plaisirs, dit-elle, n'était pas satisfaite d'un amant absent qui l'adorait, et d'un héros qui, pour la mériter, voulait se faire souverain... L'ambition et l'amour ensemble n'étaient pas des charmes assez puissants pour occuper son cæur; il fallait, pour la satisfaire, qu'elle allât se promener au Cours, et qu'elle reçût de l'encens de toutes ses nouvelles conquêtes. » Une âme gloutonne de plaisirs ! c'est le sentiment de l'honnêteté qui communique ici au style de madame de Motteville cette expression

de dégoût.

Ses nuances habituelles sont plus ménagées; l'âcreté n'approche pas de cette plume décente. Si, auprès de la reine, elle et ses compagnes sont privées par l'ava‘rice du cardinal de bien des résultats effectifs et positifs de la faveur, elle se borne à en plaisanter avec une légère et souriante ironie. Il n'y a rien dans ces Mémoires de madame de Motteville qui rappelle ces autres Mémoirės si distingués, mais si amers, de madame de Staal De Launay, femme de chambre de la duchesse du Maine; c'est qu'aussi la situation était toute différente. Madame de Motteville était dans une grande et véritable Cour, auprès d'une reine qui, avec un esprit de médiocre étendue, mais commode et agréable, avait un cour noble et généreux, et qui payait les services par l'estime. S'il fallait trouver une parenté historique à madame de Motteville, je la trouverais plutôt dans les Mémoires du sage chambellan Philippe de Commynes qu'elle aime à citer, et dont elle rappelle parfois les fruits de saine et judicieuse expérience.

Ses Mémoires deviennent plus sérieux et prennent un caractère historique plus élevé à mesure qu'on avance dans le mouvement des agitations civiles et dans les troubles de la Fronde. Madame de Motteville les a bien jugés, et, en ne se donnant que le rôle d'une femme timide, elle a des réflexions qu'il serait à souhaiter qu'eussent faites alors beaucoup d'hommes. Les longues conversations particulières qu'elle avait eues avec la reine d'Angleterre, l'avaient éclairée sur la portée de ces périls qui souvent ne semblent au début qu'une ébullition folle et un sujet à risée. Marquant avec une vigoureuse justesse l'illusion des gens du Parlement et leur insatiable exigence qui les faisait résister à toutes les offres premières d'accommodement et de conciliation, elle en conclut hardiment « que la corruption des hommes est telle, que, pour les faire vivre selon la rai

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