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à sa Correspondance, il a vraiment du mérite d'avoir dit au premier Consul, en l'engageant à se conserver pour mener à bonne fin et accomplir toute sa destinée: «Que l'homme de nos jours ne ressemble pas aux hommes fameux de l'Antiquité, qui n'ont fait que donner au monde une grande secousse dont le monde s'est ensuite tiré comme il a pu. » Cette Correspondance, dans ces premières pages, résume ce qu'il y a eu d'honorable et de digne de souvenir dans la vie de M. Fiévée.

Il est loin de déconseiller la méthode de ralliement et d'absorption appliquée aux anciens Conventionnels et aux révolutionnaires, mais c'est à condition de les réduire à l'inaction et à la nullité d'influence :

« Qu'on puisse dire du premier Consul que, s'il engraisse les vieux philosophes et les vieux révolutionnaires, c'est pour les mettre hors de cause, à peu près comme les athlètes dans la Grèce étaient forcés de renoncer aux combats quand ils avaient trop d'embonpoint. »

S'inquiétant des généralions à venir, il est des premiers à conseiller de recueillir les débris de l'ancienne Université, et d'en tirer quelque parti à l'égard de la jeunesse qui est en proie aux charlatans et qui s'élève au hasard. Il signale, à cette date, l'absence de toute règle et de toute direction dans les écoles du Gouvernement: « En ne considérant que les résultats, on trouverait que le Gouvernement paye aujourd'hui pour que l'on instruise des hommes qui deviendront de plus en plus difficiles à gouverner. » Toutes ces idées de M. Fiévée n'étaient que des indications qu'il appartenait à une tête plus gouvernante de féconder et de coordonner.

Nous qui nous contentons de le lire sans y chercher autre chose que des esquisses pleines de netteté et de finesse, nous y relèverions quantité de pensées dignes de souvenir. Un certain M. Graner ou Grauer, de Ber

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lin, un utopiste, avait conçu le projet d'une association destinée à assurer ni plus ni moins) la prospérité et la sûreté de tous les États de l'Europe, et il était venu à Paris

pour y organiser son idée. M. Fiévée, qui sait le monde, se méfie même des plus grandes folies, comme pouvant avoir action sur les cerveaux :

! On a pris l'habitude, dit-il, de monter les esprits si haut par de grands projets et d'incroyables découvertes, que, si demain les journaux annonçaient qu'on a trouvé le secret de refaire le monde sur un plan tout neuf, la moitié de l'Europe ajouterait foi au miracle, et se soulèverait pour en hâter l'accomplissement. »

Aussi ce projet du Berlinois l'inquiète en un sens :

« Si les têtes légères françaises parviennent à trouver un point de contact avec les têtes creuses allemandes, il est sûr qu'il faudra une société cosmopolite pour gouverner l'Europe; les chefs de nation niy pourront plus suffire. »

Faisant sentir le danger des sociétés libres et des Clubs qui, nés en Angleterre et sans inconvénient dans leur pays natal, en ont beaucoup dans le nôtre :

« L'établissement des Clubs en France, dit-il, a précédé la Révolution de quelques années. Pour s'exalter, les hommes n'ont besoin que d'un point de réunion : quand ils l'ont, ils bravent, ils dominent l'opinion publique... Les héros de ces rassemblements finissent trop souvent par être plus amis du genre humain que de leur patrie, plus amis de leurs systèmes que du genre humain. L'enthousiasme d'un homme peut aisément être combattu; l'enthousiasme qui s'empare d'une réunion d'hommes, pour quelque objet que «e soit, brave le ridicule et séduit presque toujours la multitude, »

Sur ce chapitre du ridicule il a des observations fines et qui sont d'un vrai moraliste. On disait autrefois qu'en France personne ne résistait au ridicule; cela a bien changé depuis : « Est-ce qu'il y a du ridicule, en effet, quand il n'y a plus de mours fixées ? Le ridicule serait aujourd'hui un moyen de succès s'il aidait un homme à sortir de la foule. »

Qualifiant l'influence alors régnante, la double influence inverse, mais également dangereuse, de Rousseau et de Voltaire, il dit :

« Les Français vivant sur deux opinions également dangereuses, l'une formée par un éloquent écrivain qui a grandi toutes les petites choses, l'autre formée par un écrivain railleur qui s'est plu à dégrader tout ce qui était grand , il faut s'écarter avec soin de l'une et de l'autre route, pour refaire l'opinion publique et en revenir, comme au vieux temps, à la simplicité et au sérieux. »

Il a donné quelque part le taux, et pour ainsi dire, le cours de la réputation de Voltaire, laquelle est en hausse ou en baisse, selon qu'on est dans un état régulier de société ou dans une veine d'humeur frondeuse :

« Voltaire a été véritablement le chef spirituel de l'Europe pendant le dix-huitième siècle. Pour séduire une société en dissolution, il fallait plus d'esprit , d'ironie, d'immoralité, que de raisonnements dogmatiques ou profonds. Cet écrivain tombera à mesure que les choses sérieuses reprendront de l'ascendant et autant que la société se trouvera bien gouvernée; mais toutes les fois qu'elle entrera en opposition contre le Gouvernement, quel qu'il soit, Voltaire retrouvera tout son crédit, parce qu'il est fort amusant à lire pour ceux qui sont mécontents. »

Cette sorte de loi qui préside à la réputation de Voltaire s'est assez vérifiée jusqu'ici: il était très en hausse sous la Restauration, il est en baisse pour le moment, depuis qu'on sait où mènent les oppositions et les Frondes. Au reste, dans toutes ces citations, je ne prétends pas endosser les passages que j'emprunte: je m'attache, comme toujours, à faire valoir et à faire connaître l'auteur que j'analyse par ses meilleurs côtés, laissant au lecteur la balance du tout et l'arbitrage.

Toutes les parties de cette Correspondance ne sont pas également intéressantes et dignes de mention. M. Fiévée est quelquefois subtil et tortillé d'expression, et par là obscur. Il a des raffinements de pensées

et de tour. La Correspondance en avançant se gâte un peu; l'inconvénient de n'être qu'un homme d'esprit se montre. Cette qualité de correspondant de l'Empereur devient un peu une prétention et une profession. Enfin, au lieu de sa liberté des premières années, l'auteur se classe dans la hiérarchie; il devient maître des requêtes, préfet. Aussi les Notes les plus vraiment remarquables qu'il ait écrites sont celles de 1802 à 1804.

M. Fiévée avait le goût et la spécialité des correspondances. Lors de la première Restauration, en 1814, on le voit en entretenir une du même genre avec le comte de Blacas, ministre et favori de Louis XVIII. On regrette que le premier Consul auquel il avait eu le mérite de s'adresser avec tant de bon sens, et qui lui faisait l'honneur de l'écouter, devienne alors, sous sa plume presque injurieuse, Buonaparte au lieu de Bonaparte. M. Fiévée fut pris en 1814, et surtout en 1815, d'une fièvre de royalisme plus vive que celle même qu'il avait sentie sous le Directoire. Sous prétexte de vouloir toujours les mêmes choses fondamentales, telles que l'institution des libertés communales qu'il oppose à la monarchie administrative, il entra dans toutes les ardeurs et les agressions violentes des partis. Il y porta toujours beaucoup d'esprit, un ton de raison froide et piquante, un grain de gaieté, d'agrément ou même d'impertinence dans le raisonnement, qui contrastait avec les furieuses colères d'alentour. Il fit la guerre en volontaire des plus actifs dans le Conservateur, sous le drapeau de M. de Chateaubriand. Il eut son procès de presse en 1818, et sa condamnation à quelques mois de prison qu'il fit dans une maison de santé. Il ne lui manqua rien de ce qui constituait alors un royaliste comme il faut, et il s'arrêta à temps pour pouvoir ensuite reparaître un constitutionnel libéral. Sans doute plus d'une des causes secrètes qui le firent agir alors et varier, lui qui se pique toujours si fort d'indépendance et de paresse, nous échappe aujourd'hui : tenonsnous à l'ensemble des idées.

M. Fiévée appartenait à cette bourgeoisie éclairée qu'on pouvait appeler le tiers-état royaliste. Il préférait la forme monarchique comme donnant à la société plus de garantie. Jugeant la noblesse avec indifférence, sans l'envier, sans l'aimer ni la haïr, il se mit à la servir très-activement durant ces premières années de la Restauration. Aspirait-il, lui homme de plume et de dialectique, à être le publiciste, l'organe, le chef spirituel écouté de cette noblesse de province qui n'avait pas son représentant dans la presse? Il est permis sans injure de lui supposer une telle ambition; il avait contre la centralisation administrative et sur le gouvernement des Communes par elles-mêmes une doctrine qui allait naturellement à cette armée de gentilshommes de province. Mais à un moment, et lorsque le parti royaliste ultrà , dont il était un des libres meneurs, arriva au pouvoir avec MM. de Villèle et Cor

bière, M. Fiévée s'aperçnt qu'il avait travaillé pour » d'autres, et que le ministère tombait sous la domi

nation d'une coterie politique et d'une congrégation religieuse, auprès desquelles il avait peu de chances de se faire écouter et compter pour ce qu'il valait. « Ces gens-là s'imaginent que nous sommes des palissades, » disait-il de ceux qui s'étaient rangés derrière lui dans la mêlée, et qui passaient outre après la victoire.

M. Fiévée fit donc comme plusieurs membres influents du parti royaliste, M. de Chateaubriand en tête : il se retourna. Il se souvint de ce mot profond du cardinal de Retz, « qu'il faut souvent changer d'opinion pour rester toujours de son parti. » Lui, au contraire, il changea de parti, apparemment pour rester fidèle

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