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au gros de ses opinions. Il passa à une coalition avec les libéraux, avec les Benjamin Constant, les Casimir Périer, et finalement nous l'avons vu collaborateur du journal le Temps avec M. Coste, et même du National sous Carrel (1).

Jugeant la politique, absurde selon lui autant qu'ingrate, qui avait scindé et désaffectionné les royalistes vers 1823, il disait : « Je ne suis jamais trop sévère contre les bassesses du ceur humain, je le connais trop pour cela, mais je ne pardonne jamais la bassesse quand elle est en dehors de l'intelligence, quand elle est stupide. » Il avait fini par se détacher complétement des personnes en fait de gouvernement, et il ne se souciait plus, disait-il, que des peuples : « Les peuples vont, non parce qu'on les gouverne, mais malgré qu'on les gouverne. »

Son bon moment de royalisme avait été lorsqu'il venait le matin dans le cabinet de M. de Chateaubriand aux Affaires étrangères : il y rencontrait M. Bertin l'aîné et quelques autres amis intimes. Étendu sur un canapé (tandis que M. de Chateaubriand était censé travailler), M. Fiévée y donnait cours à toute sa veine. Il essayait, il. trouvait sur la situation quantité de mot fins, épigrammatiques, de ces définitions commodes et vives

(1) Les articles de M. Fiévée au National sont continuels dans les derniers mois de 1830 et pendant les années 1831-1832. Veut-on que j'en cite quelques-uns au hasard : Faire du pouvoir 16 janvier 1831). - « Le système politique qui règne aujourd'hui est tout à fait dans le genre classique, etc. » (12 janvier 1831).

Commerce, crédit public , amortissement (14 janvier). L'opposition doit vouloir rester minorité (18 janvier). Juste milieu (10 février). Qu'est-ce qu'un député sans mandat? (27 mai). — « Quand on réfléchit sur le sort de toates les constitutions , etc. » ( 6 juillet 1831). Et précédemment : Intervention morale (9 novembre 1830). - De la modération en politique ( 21 novembre). Naïveté (21 novembre), etc., etc. Il aime ces titres un peu piquants et même un peu pointus, il en met même à de simples entre-filets.

qui circulaient et qu’on répétait ensuite, qu'il répétait lui-même. En l'écoutant, il était aisé de voir qu'il aimait l'esprit avant tout; c'est encore ce qu'il aimait le mieux dans le monde.

Après 1830, sous sa forme dernière et toute désintéressée, sous sa forme que j'appellerai quasi-républicaine, il était le même. Il avait besoin tous les matins d'avoir son avis, son mot sur les choses, et de le dire : c'est comme le thermomètre qui ne peut s'empêcher de marquer la température. C'était sa manière, à lui, d'être et de produire. Quand sa réflexion n'allait pas jusqu'au volume d'une brochure, il lui fallait un journal pour y verser son courant et son trop-plein, « pour y confondre, comme il disait, ses pensées du moment avec les circonstances du moment. » Vers la fin, tout ne portait pas, il y avait du triage à faire. Il ne se fâchait pas qu'un autre fit le choix. Par penchant et par habitude, il était encore plus homme de presse qu'il ne l'avait été de consultation et de cabinet : « Comme écrivain, disait-il, entre m'adresser au public ou à un souverain, fût-il dix fois plus élevé que la colonne de la place Vendôme, je n'hésiterai jamais à préférer le public; c'est lui qui est notre véritable maître. »

En laissant dans l'ombre les côtés faibles et ce qui n'est pas du domaine du souvenir, et à le considérer dans son ensemble et sa forme d'esprit, je le trouve ainsi défini

par moi-même dans une note écrite il n'y a pas moins de quinze ans :

« Fiévée, publiciste, moraliste, observateur, écrivain froid, aiguisé et mordant, très-distingué; une Pauline de Meulan en homme (moins la valeur morale); sans fraîcheur d'imagination, mais avec une sorte de grâce quelquefois à force d'esprit fin; - de ces hommes secondaires qui ont de l'influence, con 'S-nés mêlés à bien des choses, à trop de choses, meilleurs que leur réputation, échappant au mal trop grand et à la corruption extrême par l'amour de l'indépendance, une certaine modération relative de désirs, et de la paresse; travaillant aux journaux plutôt par goût que par besoin, aimant à avoir action sur l'opinion, même sans qu'on le sache; Machiavels modérés, dignes de ce nom pourtant par leur vue froide, ferme et fine; assez libéraux dans leurs résultats plutôt que généreux dans leurs principes ; sentant à merveille la société moderne, l'éducation moderne par la société, non par les livres ; n'ayant rien des Anciens, ni les études classiques, ni le goût de la forme, de la beauté dans le style, ni la morale grandiose, ni le souci de la gloire, rien de cela, mais l'entente des choses, la vue nelte, précise, positive, l'observation sensée, utile et piquante, le tour d'idées spirituel et applicable; non l'amour du vrai, mais une certaine justesse et un plaisir à voir les choses comme elles sont et à en faire part; un coup d'æil prompt et sûr à saisir en toute conjoncture la mesure du possible; une facilité désintéressée à entrer dans l'esprit d'une sitúation et à en indiquer les inconvénients et les ressources : gens précieux, avec qui tout Gouvernement devrait aimer causer ou correspondre pour entendre leur avis après ou avant chaque crise. »

C'est ainsi que m'apparaît encore aujourd'hui M. Fiévée, un peu embelli peut-être, mais ressemblant; tel il se dessine surtout quand on se borne à le connaître par sa Correspondance avec Bonaparte (1).

(1) Comme il m'est arrivé de parler bien des fois des mêmes hommes et que c'est par suite de ce commerce réitéré que je me hasarde ainsi à les juger en définitive, j'indiquerai encore quelques lignes de moi sur la nature de talent et d'esprit de M. Fiévée, à l'occasion d'une de ses brochures, dans le journal le Globe du 31 août 1830.

Lundi, 22 décembre 1851.

LE CARDINAL DE RETZ

(MÉMOIRES, ÉDITION CHAMPOLLION.)

Je voudrais revenir sur le cardinal de Retz et sur ses Mémoires, dont j'ai déjà parlé une fois (1). Je suis étonné qu'on y ait surtout cherché des excitations au trouble et à l'intrigue séditieuse; bien lus, ils seraient plutôt faits pour en dégoûter. Mais chacun lit avec son humeur et avec son imagination encore plus qu'avec son jugement, et ce qui est si bien raconté séduit, bien que la chose racontée soit fort laide, et que le narrateur, après le premier moment d'enthousiasme passé, ne prétende pas à l'embellir.

Ne nous en tenons pas au début des Mémoires de Retz comme beaucoup de gens le font : allons plus avant et suivons l'habile factieux au delà de cette lune de miel de la Fronde. Que d'embarras ! que d'impossibilités! que de misères et de hontes! Le lendemain des Barricades, la reine, le jeune roi et Mazarin avec la Cour une fois enfuis de Paris (janvier 1649), que va faire le Coadjuteur, tribun du peuple, maître du pavé, ayant pour allié d'un côté le Parlement, cette machine peu commode à conduire, et de l'autre ceux des princes du

(1) Voir au présent volume, page 40.

sang et des grands du royaume (les Bouillon, les Conti, les Longueville) qui se sont engagés dans la faction avec des vues toutes personnelles ?

Parmi les nombreux pamphlets publiés à cette date, il en est un assez curieux, et d'un caractère officiel, qui a pour titre : Contrat de Mariage du Parlement avec la Ville de Paris. C'est une espèce de Charte sous forme de contrat, et en style de notaire. On y lit le væu et le programme de ces premiers moments. Au nom de Dieu le Créateur, il est déclaré « qu'illustre et sage seigneur le Parlement de Paris y prend pour sa femme et légitime épouse puissante et bonne dame la Ville de Paris, comme pareillement ladite dame prend, etc., etc., pour être lesdits seigneur et dame joints et unis perpétuellement et indissolublement. » Les conjoints se promettent, à cet effet, d'être dorénavant « uns et communs en tous leurs désirs, actions, passions et intérêts généralement quelconques, » le tout pour le plus grand bien de l'État et la conservation du roi et du royaume. Suit une liste des principaux articles convenus entre les contractants :

a Que Dieu sera toujours servi et honoré, craint et aimé comme il se doit.

" Que les athées, impies, libertins et sacriléges seront punis exemplairement et exterminés incessamment.

Que les vicés, les péchés et les scandales seront corrigés autant qu'il se pourra, etc.

« Que le bien de l'État et la conservation du roi et du royaume, elc., etc,

J’abrége. Mais derrière ces premiers articles, qui sont d'affiche et de montre, arrivent les autres plus essentiels, à savoir qu'en la tendresse de l'âge du jeune roi, le Parlement de Paris présentera pour le gouvernement de l'État des personnes illustres, tirées des ordres du clergé, de la noblesse et de la magistrature,

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