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Paris rejoindre Robespierre, vers lequel il s'était senti poussé dès longtemps par une affinité secrète, et à qui il avait écrit dès le 19 août 1790 : « Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme! Vous n'êtes point seulement le député d'une province, vous êtes celui de l'humanité et de la République. » Ces deux hommes, dont l'un avait dix ans de moins que l'autre, se convenaient par un caractère également sombre, méfiant, concentré, une ambition froide, un orgueil implacable, une personnalité cruelle, un appareil d'intégrité et de respect d'eux-mêmes qui les distinguait et les isolait des autres chefs de la démocratie. Du moment qu'ils ne se heurtaient pas et que l'un devenait le séide de l'autre, ils se complétaient par leurs talents et leurs aptitudes diverses à la tyrannie et au crime. Leurs deux fanatismes s'amalgamèrent et formèrent une puissance terrible, indivisible. Dans ce mélange obscur et ténébreux, la part de Saint-Just passe pour avoir été au moins égale à celle de l'autre : il inspirait souvent, il imposait ses résolutions, il ne cédait jamais. « Calmetoi donc, disait-il un jour en avertissant Robespierre qui s'était laissé emporter à un moment de colère dans une séance de comité, l'empire est au flegmatique. »

Le premier début éclatant de Saint-Just à la Convention fut son discours dans le procès de Louis XVI. Il vint y poser, avec un cynisme audacieux, sa doctrine sauvage. Il pense que Louis XVI peut être jugé, et qu'il ne doit être considéré ni comme roi inviolable ni comme simple citoyen, c'est-à-dire qu'on ne lui doit accorder aucun garantie :

« L'unique but du Comité (de législation) fut de vous persuader que le roi devait être jugé en simple citoyen ; et moi, je dis que le roi doit être jugé en ennemi, et que nous avons moins à le juger qu'à le combattre. »

Il cite l'exemple de César , immolé en plein sénat sans autre formalité que vingt-deux coups de poignard :

« Et aujourd'hui, s'écrie-t-il, l'on fait avec respect le procès d'un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la main dans le crime, »

Un de ces crimes de Louis XVI et que dénoncera Saint-Just dans un second discours, c'est, au 10 août, de s'être réfugié au sein de l'Assemblée législative, accompagné de quelques soldats et serviteurs fidèles :

« Il se rendit au milieu de vous, s'écrie l'énergumène hypocrite ; il s'y fit jour par la force... ll se rendit dans le sein de la Législaure ; ses soldats en violèrent l'asile. Il se fit jour, pour ainsi dire, coups d'épée dans les entrailles de la patrie pour s'y cacher. »

Pauvre Louis XVI, accusé d'avoir tiré l'épée au moment même où il la rendait !

Ce premier discours de Saint-Just dans le procès de Louis XVI fournit quantité de ces axiomes et aphorismes dont la parole de l'orateur est habituellement tissue, et qui vont devenir la théorie conventionnelle la plus pure :

« De peuple à roi je ne connais plus de rapport naturel... Pour moi je ne vois point de milieu : cet homme doit régner ou mourir.

« Juger un roi comme un citoyen, cela étonnera la postérité froide. Juger, c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice : quel rapport de justice y a-t-il donc entre l'humanité et les rois ?... On ne peut point régner innocemment, etc., etc, »

Et il revient avec un appareil logique à la doctrine qu'il ne faut juger Louis XVI que selon le droit des gens, c'est-à-dire comme on repousse la force par

la force, comme on jugeait un étranger, un ennemi, un barbare, un vaincu prisonnier de guerre, dans le temps où l'on égorgeait les prisonniers et les vaincus. Ce premier acte d'iniquité et de cruauté, il en fait audacieusement la pierre fondamentale de toute l'æuvre nouvelle :

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« Je ne perdrai jamais de vue que l'esprit avec lequel on jugera . le roi sera le même que celui avec lequel on établira la République. La théorie de votre jugement sera celle de vos magistratures ; et la mesure de votre philosophie dans ce jugement sera aussi la mesure de votre liberté dans la Constitution, »

La philosophie politique de Saint-Just était déjà tout entière, en effet, dans ce premier discours.

Cette même philosophie se retrouve dans le procès de la reine. Dans un rapport fait à la Convention, le 16 octobre 1793 (le jour même où l'on exécutait MarieAntoinette), à propos de la prohibition des marchandises étrangères, prohibition qu'il était d'avis d'appliquer aux seules marchandises anglaises, il ajoutait :

« Votre Comité a pensé que la meilleure représaille envers l’Autriche était de mettre l'échafaud et l'infamie dans sa famille, et d'inviter les soldats de la République à se servir de leurs baïonnettes dans la charge. »

Ainsi l'échafaud de Marie-Antoinette est mis sur la même ligne que le courage de nos armées. Et à propos de ce procès encore, dans un dîner donné par Barère, et où l'on vint à parler des infâmes questions d'Hébert adressées à la reine sur son jeune fils, tandis que d'autres paraissaient irrités contre l'imbécillité d'Hébert qui avait ménagé un triomphe à sa victime, Saint-Just osa dire ce mot qu'un des convives a recueilli : « En somme, les meurs gagneront à cet acte de justice nationale. »

Saint-Just, malgré la fièvre de fanatisme qui l'avait saisi, méprisait les hommes. Voulant créer une république, il sentait bien que, s'il ne faisait passer dans les autres quelque chose du même fanatisme dont il était animé depuis ces derniers mois, il ne réussirait jamais. Il n'était pas sans se rendre compte des difficultés :

« Tout le monde, disait-il; veut bien de la république, personne ne veut de la pauvreté ni de la vertu... Il s'agit de faire une répu- . blique d'un peuple épars avec les débris et les crimes de sa monarchie; il s'agit d'établir la confiance; il s'agit d'instruire à la vertu les hommes durs qui ne vivent que pour eux. Ce qu'il y a d'étonnant dans cette Révolution, c'est qu'on a fait une république ayec des vices; faites-en avec des vertus : la chose n'est pas impossible.

»

Elle n'était pas impossible à ses yeux, moyennant des institutions draconiennes, soutenues pendant longtemps de la guillotine en permanence : il se réservait tout un lointain de clémence et d'âge d'or dans le fond.

Dans un discours sur les subsistances (novembre 1793), il a des lueurs de justesse et des aperçus qui se rattachent encore à l'expérience :

« Il faudrait interroger, deviner tous les cours et tous les maus , et ne point traiter comme un peuple sauvage un peuple aimable , spirituel et sensible (toujours de la sensibilité : c'est encore un des mots favoris du temps), dont le seul crime est de manquer de pain, »

Mais quel moyen employer dans les circonstances violentes où l'on s'est placé ? Saint-Just sent très-bien de bonne heure qu'il n'y a qu'un gouvernement fort qui puisse porter remède aux désastres de l'anarchie, et en cela il s'élève au-dessus du commun des démagogues : « Lorsqu'un peuple n'a point un gouvernement prospère, c'est un corps délicat pour qui tous les aliments sont mauvais. » Ce gouvernement meilleur et plus ferme, il va le chercher non dans la Convention même où l'on parle trop pour cela (et il est impossible, pense-t-il, que l'on gouverne sans laconisme), mais dans les Comités, en les résumant le plus possible dans la personne de deux ou trois chefs influents, parmi lesquels il se compte. Ici le fanatisme reparaît et se donne carrière; il s'agit, en effet, de refaire un pays de fond en comble, d'infuser dans les veines de tous ce qui n'est que le délire et la fièvre de quelques-uns. Saint-Just n'en désespère pas; l'échafaud de Louis XVI est le pre

mier moyen :

« La République, dit-il, ne se concilie point avec des faiblesses : faisons tout pour que la haine des rois passe dans le sang du peuple ; tous les yeux se tourneront alors vers la patrie. »

A part cette idée de gouvernement fort, dont il abuse et qu'il pervertit au gré de ses sophismes et de sa passion, toute la doctrine politique de Saint-Just n'est qu'un délire. On a recueilli ses Fragments et pensées sur les Institutions républicaines, trouvés dans ses papiers : en ce qui est de l'éducation, du mariage, de la pénalité, des fêtes-et de toute l'organisation sociale, c'est une parodie sérieuse de la République de Platon, des lois de Lycurgue ou de celles de Minos. Il semble que ce membre du Comité de salut public soit allé dormir et rêver dans la grotte d'Épiménide. Par exemple :

« Les hommes qui auront toujours vécu sans reproche, porteront une écharpe blanche à soixante ans. Ils se présenteront, à cet effet, dans le Temple, le jour de la Fête de la Vieillesse, au jugement de leurs concitoyens ; et, si personne ne les accuse, ils prendront l'écharpe.

« Le respect de la vieillesse est un culte dans notre patrie. Un homme de l'écharpe blanche ne peut être condamné qu'à l'exil. »

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Et autres folies, renouvelées, mais considérablement augmentées, du Télémaque et du royaume de Salente.

Mais qu'ai-je fait en venant nommer Fénelon ? En ce qui est de la morale commune et appréciable à tous, ce sont des sentences roides, bizarres, stoïques, telles que celles-ci :

« Le bien même est souvent un moyen d'intrigue. Soyons ingrats, si nous voulons sauver la patrie. »

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