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teur. En entrevoyant ces témoignages d'énergie, de hardiesse, et d'une capacité qui pouvait utilement s'appliquer à l'État, on se reprend à déplorer le malheur des temps qui engagea ces tribuns précoces dans les tempêtes civiles, et qui les jeta tout d'abord dans le volcan. Ils furent des hommes féroces avant d'avoir eu le temps d'être des hommes distingués. Certes, il est des natures violentes et dures qui peuvent vigoureusement s'appliquer aux grandes mesures d'ordre et d'administration militaire; témoin Louvois et Davout, qui, à ce que j'ai ouï dire, n'étaient pas tendres. Mais le nom de Saint-Just, même quand il s'y joindrait plus de preuves dans ce genre, ne peut convenablement se rapprocher d'aucun des noms estimés qu'enregistre l'Histoire; il a trop décidément commencé par le crime.

Et c'est par là aussi qu'il a fini. Dans les derniers mois, sa présence au Comité de salut public, quand il était à Paris, n'avait pour objet que de faire triompher les rancunes de Robespierre et les siennes, et de saisir pour eux seuls le pouvoir. Ils en auraient fait ensuite un usage dont leur passé nous répond. On a dit, et luimême annonçait à ses amis, qu'encore un dernier coup de collier, la clémence allait être mise à l'ordre du jour. Je félicite ceux qui admettent cette arrière-pensée de clémence qu'il faut aller chercher par delà des mares de sang. Ce qu'il y a de triste et d'amer, c'est de voir à quel point le sophisme avait dépravé cette âme superbe, hypocrite et malade. Les notes qu'on a trouvées dans ses papiers ne parlent que de vertu, de justice et d'innocence. Ce ne sont qu'apostrophes à la Providence et appels à la postérité :

« Les circonstances, dit-il dans ses Notes, ne sont dificiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau. Je l'implore, le tombeau, comme un bienfait de la Providence, pour n'être plus témoin des forfaits ourdis contre ma patrie et l'humanité.

« Certes, c'est quitter peu de chose qu'une vie malheureuse, dans laquelle on est condamné à végéter, le complice ou le témoin impuissant du crime...

« Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et la faire mourir, cette poussière; mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les Cieux !... »

Il disait encore, à propos de la vigilance perpétuelle et de l'infatigable activité qu'il s'imposait à lui et aux autres :

« Ceux qui font les Révolutions dans le monde, ceux qui veulent faire le bien, ne doivent dormir que dans le tombeau. »

Sa conduite au 9 thermidor, au moment de la chute et du supplice, répondit à cette prévision funèbre qu'il avait eue de longue main. « Je sais où je vais, » répétait-il souvent. Il prétendait savoir où il allait, s'il avait réussi : il le savait plus certainement s'il ne réussissait pas. Il fut calme, taciturne, dédaigneux. On ne cite de lui aucune parole depuis le moment de la défaite, durant ces dernières heures d'insulte et d'agonie; il n'exprima ni indignation, ni regrets, ni remords.

Agé de vingt-cinq ans moins un mois, que peut-on conclure de sa vie et de sa mort ensanglantées ? C'est que les révolutions, à tant d'égards fatales, le sont particulièrement en ce qu'elles soumettent à la plus redoutable épreuve des âmes qui, dans un ordre plus régulier, parviendraient à franchir d'une manière moins funeste pour le monde et pour elles-mêmes les détroits orageux de la jeunesse. Ces organisations, composées d'éléments douteux et sombres, échapperaient du moins à cette première fièvre violente de fanatisme, qui les altère à jamais et les dénature. Elles arriveraient à la maturité peut-être, et là, se surmontant à force de

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travail par des motifs d'intérêt personnel plus puissants et mieux compris, elles deviendraient utilement applicables à la société, qu'elles bouleversent autremnent, qu'elles ravagent et qu'elles déshonorent. L'esprit de l'homme est si faible, si imitateur, si enclin aux contagions, que l'exemple de Saint-Just, le croirait-on ? est devenu pour plusieurs une émulation et un culte. Il y a de jeunes fous et de vieux philosophes qui ont mis dans leur oratoire, au nombre de leurs saints, ce jeune homme atroce et théâtral, auquel on est même embarrassé, quand on embrasse sa courte et sinistre carrière, d'appliquer'une seule fois le mot humain de pitié (1).

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(1) Comme je ne cherche que l'impartialité, voici pourtant sur Saint-Just un témoignage à décharge, que je tiens d’original et qui est trop singulier pour être omis :

« M. Biot, à dix-huit ans, soldat et canonnier, revenait de la bataille de Hondschoote : fort malade, ayant un commencement de plique, il ne pouvait se traîner. Il résolut pourtant de traverser le nord de la France avec un billet d'hôpital, sans passe-port, pour revenir au moins mourir chez sa mère. Entre Ham et Noyon, sur la grande route, se traînant comme il pouvait, appuyé sur son sabre, il entend venir une voiture : « Si c'est une charrette, se disait-il, je monterai dessus. » C'était un cabriolet : un jeune homme élégant était dedans, qui lui dit :

Mais, mon camarade, où allez-vous ? vous ne pouvez vous traîner. » M. Biot lui dit ce qu'il était et sa résolution. Le jeune homme lui offre une place dans son cabriolet; M. Biot accepte, et l'on cause... « Comment êtes-vous aux armées? quel est l'esprit de l'armée en face de l'ennemi? »

« Ils parlent allemand, et nous français ; ils nous tirent des coups de fusil, et nous leur répondons par des coups de canon. On nous envoie un journal, le Jacobin, que nous brûlons régulièrement tous les matins. » — « Mais, vous avez donc reçu de l'éducation? », — « Mais oui. » « Où avez-vous fait vos études ? » a A Louis-leGrand. » « Et moi aussi. » Et là-dessus de causer des professeurs. Arrivés à Noyon, le jeune homme conduit M. Biot dans sa famille, treg. aimable, et l'y installe; celui-ci couche dans un lit pour la première fois depuis des mois. Puis le lendemain, son bienveillant introducteur et guide lui offre une place pour Paris : M. Biot accepte encore. A chaque relais venaient des gendarmes pour demander des papiers ; un

simple mot du jeune homme les satisfaisait, et l'on passait. A Compiègne on fut retardé pourtant, le Comité révolutionnaire, sachant qu'il y avait uni militaire dans la voiture, exigea qu'il comparût. On descendit M. Biot de voiture, et on l'aida à monter, en lui donnant le bras, dans la salle du Comité. Mais là le jeune homme s'emporta contre le Comité, qui employait de tels procédés contre un soldat de la République ; il les traita comme des misérables, et ils le reconduisirent avec excuses, très-humblement. rivé à Paris, déposé à la porte de sa mère, M. Biot demande au jeune homme de savoir le nom de celui à qui il a tant d'obligations. Il lui fut répondu : Saint-Just,

avec l'adresse à un certain hôtel. Après un mois et plus de maladie, lorsque le convalescent put aller à l'adresse indiquée, Saint-Just n'y était plus, et M. Biot ne l'a jamais revu depuis.

(Raconté à moi par M. Biot, le 3 avril 1860). Maintenant l'on peut se demander, et M. Biot s'est demandé luimême : Était-ce bien Saint-Just, le terrible Saint-Just, qui joua ce rôle de bienfaiteur inconnu? Il y a à cela une petite difficulté : il ne paraît pas que Saint-Just ait jamais été, même une senle année, au Collége Louis-le-Grand. Mais il est vrai qu'à la date du retour de M. Biot, il était en mission dans le Nord et qu'il a pu le rencontrer. Il a pu aussi se dire ancien élève du Collége Louis-le-Grand pour mieux gagner la confiance du jeune soldat, qui l'avait intéressé dès l'abord. Il y a des moments pour l'humanité.

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Lundi, 2 février 1852.

MÉMOIRES

DE GOURVILLE

Gourville est quelque chose comme le Gil Blas et le Figaro du dix-septième siècle. Il avait commencé par être valet de chambre dans la maison de La Rochefoucauld, et il finit par être le confident intime, indispensable, une partie essentielle du grand Condé, traité des plus qualifiés sur le pied d'un ami, consulté des ministres, considéré et goûté des rois et puissants en France et en Europe, apprécié de tous comme un homme d'un esprit fécond, agréable et des plus utiles. Gourville, c'est l'homme à expédients, à moyens, à invention; il a de l'imagination, mais sans chimère; rien ne l'embarrasse : il n'est pas de ceux qui engendrent le doute et le scrupule. S'agit-il du service de ceux à qui il s'est donné, on le trouve dévoué, fidèle, hardi et prudent, risquant et calculant à propos, s'avisant de tout : il fait jaillir les ressources des difficultés mêmes. C'est un homme précieux, un homme d'or. Il est né heureux, il a une étoile; mais ce bonheur, on le sait, se compose toujours, chez ceux qui le possèdent, de mille finesses et adresses, de mille précautions imperceptibles dont les gens malencontreux ne se doutent pas. Gourville aime à s'entremettre, c'est sa vocation; il est de ceux à

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