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qui la Nature à dit, en les créant, de courir à travers le monde et d'y faire leur chemin, en étant les bienvenus de tous et en les servant, sans s'oublier eux-mêmes. Le mobile qu'il comprend le mieux, le seul même qu'il semble admettre, c'est l'intérêt : pourtant le sentiment, la fidélité, la reconnaissance, des parties suffisantes d'honnête homme s'y mêlent; il a bon cæur. La grande morale, d'ailleurs, n'est pas son fort et ne le préoccupe que médiocrement; il est de ceux dont on ne saurait dire précisément qu'ils. la violent, car ils l'ignorent. Gourville, en un mot, c'est le type le plus complet et le plus parfait de l'homme d'affaires; il y a, par-ci parlà, un reste de subalterne en lui; il y a du galant homme aussi, et même des commencements de l'homme d'État. Tout cela se vérifie à ravir dans ses charmants Mémoires, écrits avec aisance et naturel, qui enchantaient madame de Coulanges et qui désennuyaient madame du Deffand.

On a dit que c'était à Gourville que La Bruyère avait pensé dans la page célèbre qui commence par ces mots : «Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire... >> Le peintre moraliste y montre les palais et les magniticences de bâtiments d'une grande reine, ne paraissant pas encore dignes de lui à un enrichi qui n'achète cette royale maison que pour l'embellir. Gourville, en effet, de retour en France, et au terme de ses aventures, demanda au prince de Condé de lui accorder la jouissance, sa vie durant, de la capitainerie de Saint-Maur, et il y fit de la dépense en bâtiments et en jardins : ce genre de folie, remarque-t-il en s'en confessant légèrement atteint, était une des maladies qui couraient de ce temps-là. Mais il y a loin de ces travaux d'embellissement, qui l'engagèrent plus qu'il n'aurait voulu d'abord, au laborieux tableau tracé par La Bruyère; et j'aime à penser que, si l'observateur moraliste avait songé à Gourville, ç'aurait été plutôt pour peindre ce

personnage naturel et original, par les côtés vraiment singuliers et caractéristiques qui en font un individumodèle dans son espèce.

Gourville commence ses Mémoires par nous dire naïvement en quelles circonstances il a eu l'idée de les écrire. Vieux, devenu gros et replet, il eut une faiblesse de jambes dont il se traita d'abord assez mal; il en résulta un affaiblissement même de l'esprit : « Comme je fus longtemps privé de tout commerce, dit-il, le bruit se répandit que mon esprit n'était plus comme auparavant, et peut-être sur quelque fondement. Mes amis, dont le nombre était grand, me vinrent voir une fois ou deux chacun; maïs, jugeant que je ne pouvais plus être bon à rien, ils se contentèrent d'envoyer pendant quelque temps savoir de mes nouvelles : cependant un petit nombre de mes amis particuliers continuèrent à me voir. » Il profite d'un moment de mieux pour faire ce que tout bon serviteur et fidèle sujet faisait alors : de même qu'il s'arrange pour se réconcilier avec Dieu, Gourville veut voir une dernière fois le roi; il se fait conduire sur son passage à Versailles, reçoit de lui un dernier mot d'attention et de bonté, et, ce devoir accompli, il rentre dans sa chambre pour n'en plus sortir. Ainsi, ces Mémoires de Gourville, où il y a en général si peu de révérence et de sentiment de respect, débutenț, comme tout ce qui s'écrivait alors, par un acte de dévotion envers le roi.

Gourville commença à dicter ses Mémoires le 15 juin 1702, à l'âge de soixante-dix-sept ans; il les termina en quatre mois et demi, ayant trouvé grande satisfaction à se ressouvenir ainsi de toute sa vie comme en courant. Il mourut en juin 1703, sans avoir eu le temps de les retoucher ni de les gâter. - Né le 11 juillet 1625 à La Rochefoucauld, placé d'abord chez un procureur à Angoulême, il en revint pour entrer comme valet de · chambre chez l'abbé de La Rochefoucauld, frère de l'auteur des Macimes; c'est là que ce dernier, qu'on appelait alors le prince de Marsillac, le trouva, et il l'emprunta à son frère pour en faire son maître d'hôtel dans la campagne de 1646. Gourville ne fait rien pour dissimuler ses origines; il avait porté la livrée, une casaque rouge avec des galons; il ne s'en vante ni ne s'en excuse. Admis plus tard au jeu du roi, traité en pays étranger avec considération par les gouverneurs et les souverains, il est le premier à rappeler la médiocrité et plus que médiocrité de sa condition première ; il s'en souvient, ce qui fait que chacun l'oublie volontiers en lui parlant. Saint-Simon lui-même lui a rendu cet hommage que, sans gêner sa nature et se mettant partout à son aise, il ne se méconnait pas.

On ne saurait avoir moins de dispositions que lui à être un fat : à la guerre, Gourville ne songe pas non plus à devenir un héros. Il voit souvent le feu de près, mais il ne s'y jette pas. Quand il a peur, il le dit. Une nuit, au siége de Mardick, « je pris mon temps, dit-il, pour aller seul à la tranchée, et voir à quel point j'aurais peur. Ne m'en étant pas beaucoup senti, je me fis un plaisir d'être toujours auprès de M. le prince de Marsillac, quand il y allait la nuit avec beaucoup d'autres pour soutenir les travailleurs. » Une nuit, un coup de canon vint donner contre l'endroit où il était appuyé, et le couvrit de terre : « On crut que j'étais tué, mais j'en fus quitte pour la peur. » Ainsi Gourville n'est pas une nature héroïque; il a même de légères ironies sur les braves et sur les terreurs paniques dont ils ne sont pas exempts. Il fut témoin dans sa vie de deux de ces terreurs paniques, et il les note. Dans l'une, il fut des cinq ou six qui ne se sauvèrent pas. A la bataille de Senef, étant à côté du prince de Condé, il reçoit une balle dans sa culotte, et il croit prudent de se mettre à couvert dans une grange, d'où sortent à l'instant deux braves jeunes officiers qui s'y étaient mis, et qui n'y veulent plus rester dès qu'on les ý voit. Pour lui, Gourville, il sent bien que, s'il lui arrirait quelque accident dans une si chaude mêlée où il n'a que faire, cela ne lui attirerait que des railleries. A cette rude bataille, c'est lui qui se trouve chargé, à un certain moment, de garder les prisonniers; on le charge même (honneur insigne dont il ne paraît pas autrement fier!) de rapporter au roi la masse de drapeaux et d'étendards pris sur l'ennemi, et qu'on emballe du mieux qu'on peut derrière son carrosse.

Mais j'anticipe sur les temps. Gourville n'étant encore que maitre d'hôtel du prince de Marsillac est un jour envoyé par lui à M. d'Émery, contrôleur général des finances, au sujet de quelque affaire. Il en parla si bien que, peu de jours après, le prince de Marsillac ayant envoyé son intendant à M. d'Émery, celui-ci lui dit à la première rencontre : « Quand vous aurez quelque chose à me faire dire, envoyez-moi la casaque rouge (c'était Gourville en livrée) qui m'a déjà parlé une fois de votre part. » Cela donne occasion à Gourville de faire ses premières affaires auprès de M. d'Émery, tout à l'avantage et au profit de son maître : il y gagne luimême un pot-de-vin, qui revient à deux mille livres sur dix mille. Il va remettre le tout au prince de Marsillac, qui lui confirme le don de deux mille livres. Mais bientôt la somme, à peu près entière, passa au service du prince. Voilà bien Gourville, le plus honnête des domestiques entendus, dévoué et ne séparant point son intérêt de celui du maître qu'il sert.

Dans les dangers que va courir M. de Marsillac pendant la guerre de la Fronde, il fera de même, bien décidé à ne le point quitter dans les traverses, et, dans le cas où son maître aurait la tête tranchée, ne marchandant pas pour son compte à se faire pendre.

Des années se passent, et ce même Gourville, devenu l'homme du roi à l'étranger, initié dans les intérêts et les caractères des personnages les plus influents des Pays-Bas et de la Hollande, est l'un des premiers à deviner le jeune prince Guillaume d'Orange, futur roi d'Angleterre, à lui donner des conseils, à le voir venir dans sa lutte couverte contre M. de Witt et à l’y applaudir; et plus tard, quand l'habile prince a pris le dessus et est devenu seul arbitre dans son pays, Gourville, qui le visite au passage et qui en est très-caressé, sait lui tenir tête en dissimulation, ne se livrer qu'autant qu'il faut, l'écarter doucement avec badinage et respect, comme il convient à celui qui représente désormais des intérêts contraires. Les débuts de Gourville doivent ainsi se compléter toujours par cette considération dernière qu'il s'était acquise et qui nous le montre, dans ses conditions successives, comme l'un des êtres les plus naturellement doués de l'art et de la prudence des Ulysses (1).

Les troubles civils, qui mêlent toutes les conditions, et qui mettent le savoir-faire et l'industrie de quelques-uns en lumière, l'aidèrent fort à se produire. Il fit en ce temps-là, et dans l'intérêt de ceux auxquels il s'était voué, des choses fort diverses et dont quelquesunes lui paraissaient étranges à lui-même, quand il s'en ressouvenait sous le gouvernement régulier de Louis XIV. Un jour, c'était dans la seconde Fronde, le

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(1) « Ne pourriez-vous pas l'employer comme ambassadeur? écrivait au directeur Carnot Bonaparte, général de l'armée d'Italie, en parlant d'un personnage qu'il venait de rencontrer et de manier. I a la connaissance des hommes et de l'extension morale. » Cette expression heureuse et neuve m'a toujours frappé ; elle s'appliquerait bien à Gourville.

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