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rencontrer souvent les mêmes problèmes, ce n'est pas tout à fait à la région pacifique de M. de Laprade que je rattacherai deux poëtes, dont l'un est maintenant un politique, MM. Henri Chevreau et Laurent-Pichat, qui ont publié en commun un recueil de vers, les Voyageuses (4844), butin rapporté d'un voyage fait ensemble par les deux amis en Grèce et en Orient. M. LaurentPichat s'est détaché depuis et s'est fait remarquer par ses Libres Paroles (1847), où il a trouvé pour l'expression de ses sentiments, de ses doutes, de ses interrogations généreuses, plus d'un accent et d'un cri où l'on surprend comme un écho de Byron. J'ai sous les yeux de touchantes et cordiales stances adressées récemment par lui à son ami M. Chevreau, sur cette poésie qui fut leur premier rêve fraternel, que l'un cultive et embrasse toujours, et que tous deux aiment encore (1).

Un poëte que j'apprécie infiniment et dont l'élévation est aussi le caractère, M. Lacaussade, 'auteur d'une très bonne traduction d'Ossian et d'un Recueil de poéşies qu'il est en train de surpasser, a su se faire une sorte de domaine à part : il est de l'île Bourbon , de l'une de ces îles des Tropiques, patrie à demi orientale qu'a manquée Parny dans ses chants et que nous a divinement rendue Bernardin de Saint-Pierre. M. Lacaussade, qui sent profondément cette nature tropicale, a mis sa muse tout entière au service et à la dispo-. sition de son pays bien-aimé. Jeune, et déjà fait aux épreuves de la vie, il prend l'homme avec tous ses sentiments de père, de fils, d'époux, d'ami, et il le place dans le cadre éblouissant des Tropiques. Cette

(1) M. Laurent-Pichat s'est cru obligé, depuis, en vertu de ses principes politiques, de me rendre ce salut que je lui donnais au passage, et d'y répondre par des paroles d'offense et de dénigrement. Comme il s'agit d'un autre que moi encore, je remets de vider cette petite querelle à la fin du présent volume. (Voir à l'Appendice.)

seule nouveauté de situation produit dans l'expression des sentiments naturels et simples un véritable rajeunissement. Voulez-vous, par exemple, une variante de l'Hoc erat in votis d'Horace, de ce veu de tout poëte et de tout sage qui ne demande désormais au ciel que le plus humble bonheur ? Voici la petite pièce tout entière, dans sa simplicité relevée d'une bordure étincelante; elle est intitulée la Dumas, c'est le nom d'une rivière de l'ile Bourbon :

LA DUMAS.

Sous le tranquille azur du plus doux des climals,
Une humble maisonnette aux bords de la Dumas ;
Une hunible maisonnette aux persiennes blanches,
Sous un réseau fleuri de liane et de branches,
Où je puisse, à midi, rêvant au bruit des eaux,
Mêler ma poésie aux rimes des oiseaux ;
A droite, une rizière où le bengali chante;
D’un vieil arbre à mon seuil l'attitude penchante,
Où, tous les ans, viendront les martins au bec d'or
Suspendre leurs doux nids et couver leur trésor;
Un jardin clos d’un mur où rampe la raquette ;
Une ruche, et des fleurs dont l'oiseau vert becquette
La poudreuse étamine et l'odorant émail;
Des buissons d'orangine aux perles de corail ;
Un parterre où toujours j'aurai de préférence
Des roses du Bengale et des muguets de France ;
Une verte tonnelle à l'ombre des lilas,
Dont la fleur m'est si douce et meurt si vite, hélas !
Des livres, une femme, heureuse et jeune épouse,
Avec deux beaux enfants jouant sur la pelouse;
Et, fermant de mes jours le cercle fortune,
Le bonheur de mourir aux lieux où je suis né!

Un autre poëte de l'île Bourbon (car cette race de créoles semble née pour le rêve et pour le chant), M. Leconte de Lisle, qui n'est encore apprécié que de quelques-uns, a un caractère des plus prononcés et des plus dignes entre les poëtes de ce temps. Jeune, mais déjà mûr, d'un esprit ferme et haut, nourri des études antiques

et de la lecture familière des poëtes grecs, il a su en combiner l'imitation avec une pensée philosophique plus avancée et avec un sentiment très-présent de la nature. Sa Grèce à lui, c'est celle d'Alexandrie, comme pour M. de Laprade; et M. de Lisle l'élargit encore et la reporte plus haut vers l'Orient. On ne saurait rendre l'ampleur et le procédé habituel de cette poésie, si on 'ne l'a entendue dans son récitatif lent et majestueux ; c'est un flot large et continu, une poésie amante de l'idéal, et dont l'expression est toute faite aussi pour des lèvres harmonieuses et amies du nombre. Je pourrais en détacher des tableaux pleins de suavité et d'éblouissement, les amours de Léda et du Cygne sur l'Eurotas, le Jugement de Paris sur l'Ida entre les trois déesses; mais j'aime mieux, comme indication originale, donner ici la pièce intitulée Midi. Le poëte a voulu rendre l'impression profonde de cette heure immobile et brûlante sous les climats méridionaux, par exemple dans la Campagne romaine. C'est la gravité solennelle d'un paysage du Poussin, avec plus de lumière :

MIDI.

Midi, roi des Étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine :
La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont point d'ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil :
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.

Non loin, quelques beufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Homme, si, le cœur plein de joie ou d'amertume,
Tu passais, vers midi, dans les champs radieux,
Fuis ! la nature est vide et le soleil consume :
Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,

Viens! ce soleil te parle en lumières sublimes;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin;
Et retourne à pas lents vers les cités intimes,
Le cæur trempé sept fois dans le néant divin !

Dans cette dernière partie, le poëte, en traduisant le sentiment suprême du désabusement humain, et en l'associant, en le confondant ainsi avec celui qu'il prête à la nature, a quitté le paysage du midi de l'Europe, et a fait un pas vers l'Inde. Qu'il ne s'y absorbe pas.

Chacun de ces poëtes que j'effleure en passant, mé-riterait une étude ; mais on doit comprendre maintenant qu'une poésie, dont la culture offre de ces variétés à chaque pas, n'est pas morte. Et pour ceux qui voudraient des vers gracieux et aimables, comme on disait autrefois, j'en sais aussi à leur indiquer; il est encore des vers spirituels et amoureux, vifs et légers, d'une gaieté nuancée de sentiment. Un jeune ami, qui n'est

pas loin de moi, et qui n'est encore connu du public que par une édition d'Hégésippe Moreau, M. Oc

tave Lacroix (1), m'en fournit tout un frais bouquet où je n'aurais qu'à choisir. En voici quelques-uns que j'en détache de préférence, parce qu'ils sont tout simples et naturels, et comme voisins de la source :

Dans leurs boutons ouverts, riantes et nouvelles,
Par les soleils de mai, Dieu ! que les fleurs sont belles !
Moi, comme un papillon, léger dès le matin,
Pour leur faire ma cour je descends au jardin,
Car elles ont souvent consolé mes tristesses,
Et, qui le sait? les Fleurs sont peut-être déesses.

Mais, ce jour-là, j'allais, des larmes dans les yeux
Et sans voir le soleil monter au bord des cieux,
Ni, tout humide encor de son bain de rosée,
Chaque fleur relever sa tête reposée.
Je pensais à ma sæur, et, rêvant loin de moi,
Je disais : Pauvre saur, mon âme est avec toi !

Oh! je rêvai longtemps. Puis, en souvenir d'elle
Et de nos jours si doux sous l'aile maternelle,
Avant de m'éloigner du jardin, je cueillis
Les fleurs de mes amours, une pervenche, un lis;
Du rosier couronné ployant la haute branche,
J'y cueillis une rose, et c'était la plus blanche;
Et quand j'eus fait ainsi le bouquet de ma seur,
Je le baisai trois fois et le mis sur mon caur.

C'est ainsi qu'on faisait des vers au printemps de 1851, c'est ainsi qu'on en fera encore au printemps de 1852. Comme je n'ai pas prétendu donner un Rapport sur la poésie à la date présente, je ne suis pas tenu de conclure. Si j'avais pourtant à le faire, je dirais que,

(1) Il était mon secrétaire quand j'écrivais cela. Il a fait représenter bientôt après, au Théâtre Français, une assez jolie petite comédie en vers, L'Amour et son train, mais il n'a pas continué. Il a passé depuis dans la presse de province, non sans avoir glissé auparavant dans la petite presse parisienne, anonyme ou pseudonyme, et dans la chronique clandestine : j'en sais quelque chose. Oh! 'ne regardez pas trop au fond de la littérature, vous tous qui l'aimez d'un amour virginal, honnête et simple!

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