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malgré des fautes trop fréquentes et de mauvaises habitudes de goût, jamais peut-être la vraie matière poétique en circulation n'a été plus abondante, jamais la main-d'ouvre plus vulgarisée, et plus à la portée de ceux qui en abusent comme de ceux qui en sauront profiter. J'ajouterais qu'on trouverait en ce moment bon nombre de poëtes particuliers très-distingués, et qu'on pourrait tirer de leurs peuvres un choix à la fois honorable et charmant. Ce qui manque, c'est une inspiration vive, passionnée , appropriée, qui mette les poëtes en communication directe avec le public, et qui force celui-ci à s'intéresser à leur art. Le jour où il plaira à Dieu et à la nature de produire un talent complet doué de cette puissance d'action et de sympathie, il trouvera pour ses créations un rhythme, des images, un style propre aux tons les plus divers, en un mot des éléments tout préparés.

Lundi, 16 février 1852.

LA PRINCESSE DES URSINS

LETTRES DE MADAME DE MAINTENON ET DE LA PRINCESSE DES URSINS (1)

Pendant les négociations de la paix des Pyrénées, Mazarin, s'entretenant avec le premier ministre d'Espagne, don Louis de Haro, lui parlait des femmes politiques de la Fronde, de la duchesse de Longueville, de la duchesse de Chevreuse, de la Princesse Palatine, comme étant capables chacune de renverser dix États:

« Vous êtes bien heureux en Espagne, ajouta-t-il; vous avez , comme partout ailleurs, deux sortes de femmes, des coquettes en abondance, et fort peu de femmes de bien : celles-là ne songent qu'à plaire à leurs galants, et celles-ci à leurs maris ; les unes ni les autres n'ont d'ambition que pour le luxe et la vanité; elles ne savent écrire, les unes que pour des poulets, les autres que pour leur confession : les unes ni les autres ne savent comment vient le blé, et la tête leur tourne quand elles entendent parler d'affaires. Les nôtres, au contraire, soit prudes, soit galantes, soit vieilles, jeunes, sottes ou habiles, veulent se mêler de toutes choses. Une femme de bien (je laisse au cardinal son langage) ne coucherait pas avec son mari, ni une coquette avec son galant, s'ils ne leur avaient parlé ce jour-là d'affaires d'État; elles veulent tout voir , tout connaître, tout savoir , et, qui pis est , tout faire et tout brouiller. Nous en avons trois entre autres ( et il nommait les trois dont je viens de parler), qui nous mettent tous les jours en plus de confusion qu'il n'y en eut jamais à Babylone.

« Grâce à Dieu, répondit peu galamment don Louis (je ne me

(1) 4 vol. in-8°, 1826.

fais pas garant de ce qu'il dit, et j'en demandé au contraire bien pardon aux dames espagnoles d'à présent), les nôtres sont de l'humeur dont vous les connaissez : pourvu qu'elles manient de l'argent, soit de leurs maris, soit de leurs galants, elles sont satisfaites, et je suis bien heureux de ce qu'elles ne se mêlent pas d'affaires d'État, car elles gâteraient assurément tout en Espagne comme elles font en France. »

Voilà de part et d'autre de dures paroles, et qui soulèveraient une terrible querelle si on les voulait discuter à fond. Il semble que le philosophe Condorcet se soit chargé formellement d'y répondre lorsque, dans une dissertation insérée au Journal de la Société de 89, plaidant pour l'admission des femmes au droit de cité, il alléguait à l'appui de leurs prétentions les grands exemples historiques de la reine Elisabeth d'Angleterre, de l'impératrice Marie-Thérèse, des deux impératrices Catherine de Russie; et il ajoutait en parlant des femmes françaises :

« La princesse des Ursins ne valait-elle pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise Du Châtelet n'eût pas fait une dépêche aussi bien que M. Rouillé ? Madame de Lambert aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles du garde-dessceaux d'Armenonville contre les Protestants, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les Nègres ? »

La princesse des Ursins, à son tour, traitait moins solennellement et plus agréablement la même question dans une de ses lettres à madame de Maintenon. Celleci, se plaignant de la légèreté de paroles qui régnait plus que jamais à la Cour de Versailles, lui avait écrit, à la date du 5 décembre 1706 : « Oui, Madame, les plus grandes difficultés viennent du peu de ressource qu'on trouve dans les hommes; ils sont presque tous intéressés, envieux, de mauvaise foi, insensibles au bien public, et regardant les sentiments contraires aux leurs comme des vues romanesques et impraticables. » A quoi madame des Ursins répondait, le 20 décembre :

« Vous me faites un portrait de la plupart des hommes, qui n'est pas trop à leur avantage : ce que j'y trouve de pis, c'est qu'il me paraît assez naturel. Ils nous rendent bien la pareille; car, si on veut les en croire, nous avons la plupart de leurs imperfections, et peu de leurs bonnes qualités. Cependant il est certain qu'ils ont des petitesses méprisables, et qu'ils se déchirent les uns les autres plus encore que ne font les femmes... La connaissance que j'ai du monde m'attache encore davantage à vous : j'y trouve toutes les verlus et la bonté qui manque dans les autres. »

re

Voilà comment, tout en se complimentant, deux femmes politiques parlaient des hommes dans le têteà-tête, et prenaient leur revanche sur don Louis de Haro et sur Mazarin.

Pourtant, dans une lettre toute voisine de celle-là, la vérité perce, et je saisis un aveu qui prouve que la vanche n'est jamais complète, même aux yeux des héroïnes qui s'en donnent le plaisir. La reine d'Espagne, -forcée de quitter Madrid dans l'été de 1706 aux approches de l'ennemi, avait dû se séparer du gros des dames de sa suite : trois cents étaient restées à Madrid sans se soucier de l'accompagner, bien que plusieurs, avec un peu de bonne volonté, l'eussent pu faire; et elles étaient bientôt sorties du palais pour s'en aller, les unes dans leurs familles, les autres dans des couvents, enfin partout où elles avaient quelque inclination ou quelque intérêt. Au retour de la reine dans la capitale, trouvant ces dames absentes et dispersées, on pensa que l'occasion était bonne pour faire une économie; on avait plus besoin de soldats que de suivantes d'une fidélité douteuse. Madame des Ursins fit donc réformer du coup les trois cents ménines de la reine. On peut juger des hauts cris. Madame de Maintenon, pourtant, lui écrivait à ce propos, en la félicitant: « Comme je ne perds jamais vos intérêts de vue, je suis ravie que

vous n'ayez plus trois cents femmes à gouverner. » Ainsi elle-même, madame de Maintenon, croyait trois cents femmes plus difficiles à gouverner que trois cents hommes: Je ne lui en demande pas davantage.

La princesse des Ursins, qui m'a amené à toucher cette corde délicate, était une femme politique, non pas, je le crois, du premier ordre, mais bien supérieure comme telle à madame de Maintenon. Ayant joué en Espagne un rôle considérable pendant treize années, interrompues à peine par une première disgrâce, puis s'étant vue brusquement précipitée et comme déracinée en un clin d'oeil, sans laisser derrière elle de partisans ni de créatures, elle a excité des jugements contradictoires, et la plupart sévères. A moins d'être historien, on aurait peu l'idée d'entrer dans une appréciation plus particulière de sa renommée, si l'on n'avait d'elle presque toute sa Correspondance avec madame de Maintenon : c'est par là qu'il nous est permis de l'ap-. procher plus familièrement, de pénétrer dans son esprit, .ei de prononcer sur son compte avec plus d'estime qu'on ne fait d'ordinaire.

Malgré son nom et son rôle à l'étranger, madame des Ursins était toute Française, du sang de La Trimouille, fille de M. de Noirmoutier, si mêlé aux intrigues de la Fronde et si lié avec le cardinal de Retz, dont les Mémoires finissent par une plainte sur son infidélité. Et en même temps mademoiselle Anne-Marie de La Trimouille, par sa mère, était presque bourgeoise, une bourgeoise de Paris; sa mère, Aubry de son nom, appartenait à une ancienne famille de robe et de finances. On ne donne pas la date exacte de la naissance de madame des Ursins; elle dut naître vers 1642. Elle épousa en 1659 en premières noces le prince de Chalais, de la maison de Talleyrand. Un duel l'ayant forcé de quitter • le royaume, elle le suivit en Espagne, puis s'en alla à

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