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Rome, où elle devint veuve. « Elle était jeune, belle, de beaucoup d'esprit, avec beaucoup de monde, de grâce et de langage. » Elle recourut à la protection des cardinaux français, dont plus d'un ne fut pas insensible. Saint-Simon, qui nous l'a peinte à ravir dans sa première forme, nous la montre encore dans le plein de sa beauté et dans la grandeur de sa représentation, qu'elle sut soutenir à travers toutes les fortunes :

« C'était une femme plutôt grande que pelite, brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait, avec une taille parfaite, une belle gorge, et un visage qui, sans beauté, était charmant; l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, et des grâces si naturelles et si continuelles en tout, jusque dans les choses les plus petites ct les plus indifférentes , que je n'ai jamais vu personne en approcher, soit dans le corps, soit dans l'esprit, dont elle avait infiniment et de toutes les sortes ; flatteuse, caressante, insinuante, mesurée, voulant plaire pour plaire, et avec des charmes dont il n'était pas possible de se défendre quand elle voulait gagner et séduire ; avec cela un air qui, avec de la grandeur, attirait au lieu d'effaroucher; une conversation délicieuse, intarissable, et d'ailleurs fort amusante par tout ce qu'elle avait vu et connu de pays el de personnes ; une voix et un parler extrêmement agréables, avec un air de douceur ; elle avait aussi beaucoup lu, et elle était personne à beaucoup de réflexion. Un grand choix des meilleures compagnies, un grand usage de les tenir, et même une Cour; une grande politesse, mais avec une grande distinction, et surtout une grande attention à ne s'avancer qu'avec dignité et discrétion. D'ailleurs, la personne du monde la plus propre à l'intrigue, et qui y avait passé sa vie à Rome par son goût ; beaucoup d'ambition, mais de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes, et un désir pareil d'être et de gouverner. »

Je m'arrête dans la citation de ce portrait que l'inépuisable peintre ne termine pas si tot. Telle était la princesse des Ursins à Rome lorsqu'elle y eut épousé en secondes noces le prince de ce nom (Orsini), duc de Bracciano. Madame des Ursins s'appelait alors à Paris madame de Bracciano, elle y venait quelquefois, y faisait d'assez longs séjours; elle y donnait de petits bals, qui finissaient à dix heures du soir, pour les héritières à marier.. Mais sa résidence habituelle était l'Italie et Rome. Devenue veuve une seconde fois, et sans enfants, il ne semblait pas que ses qualités bien appréciées de ses amis dussent s'exercer sur un plus vaste théâtre que celui d'une brillante société, lorsqu'une nécessité imprévue vint la produire. Louis XIV, en acceptant la couronne d'Espagne pour son petit-fils, le maria à une princesse de Savoie, à une sœur de la duchesse de Bourgogne. Il fallut trouver à cette jeune reine, qui n'était encore qu'une enfant de treize ans, un guide, une conseillère expérimentée, pour la former, pour lui apprendre à ne rien choquer autour d'elle et à représenter avec dignité. Il se trouva que la princesse des Ursins réunissait seule les conditions difficiles de cet emploi : elle avait habité l'Espagne, en savait la langue et les usages, y jouissait de la grandesse par son mari. Le cardinal de Porto-Carrero, qui y était le personnage influent, avait été autrefois très - amoureux d'elle à Rome, aussi bien que beaucoup d'autres. Elle connaissait à fond toutes ces Cours du Midi et ceux qui y figuraient. On jugea donc que personne aussi bien que madame des Ursins n'était en état de remplir la place de Camarera mayor ou de Surintendante de la maison de la reine. Jusque-là ses ambitions et ses intrigues s'étaient dispersées sur des affaires accessoires et secondaires. Elle sentit que le jeu lui venait : elle ne parut point s'en saisir avec trop d'empressement; elle se fit même prier pour ce qui était l'objet de son secret désir (1). Elle n'avait pas moins de cinquante-neuf

(1) Il n'est plus permis de dire qu'il fallut la prier, quarid on a lu les Lettres publiées depuis par M. Geffroy, dans lesquelles elle sollicite et remue ciel et terre pour arriver à être choisie. (Voir, au tome XIV de ces Causeries, le complément du portrait de madame des Ursins.)

ans (1701) quand cette carrière s'ouvrit pour elle. Madame de Coulanges, en apprenant cette nouvelle, et tout en estimant madame des Ursins très-digne de son emploi, trouvait qu'à cet âge il n'y avait plus rien à imaginer d'agréable dans la vie : c'est qu'elle n'était que femme, et ne concevait de son sexe que les passions aimables et tendres. Madame des Ursins, qui y joignait les ambitions du nôtre, entra dans son rôle nouveau avec un zèle, une ardeur, une activité plus

que viriles.

Deux époques distinctes sont à marquer dans ses treize années d'influence en Espagne. Dès l'abord elle charme la jeune reine, une gracieuse et vraiment spirituelle élève, lui devient nécessaire, et par elle arrive à l'être au jeune roi, prince d'un esprit juste, brave à la guerre, mais d'un caractère timide, d'un tempérament impérieux, et par là dépendant étroitement de sa femme (uxorius), en un mot chaste, dévot et amoureux. Durant les trois premières années, madame des Ursins travaille à s'établir complétement dans l'esprit des deux personnes royales; elle écarte les influences rivales, les déjoue par tous les moyens, excite mille clameurs, et, faute d'assez de ménagement et de prudence, mérite de recevoir son rappel par ordre de Louis XIV (1704). Dans cette première disgrâce, elle déploie des qualités plus rares et plus difficiles qu'elle n'en eût certes prouvé dans un constant bonheur. Comme un bon général qui fait preuve de plus d'habileté dans une retraite, elle conduit si bien la sienne qu'elle obtient de Louis XIV, au lieu de partir pour l'exil d'Italie, d'être vue et entendue à Marly et à Versailles. Là, sur ce terrain, en personne, elle reconquiert son influence, en même temps qu'elle y comprend mieux la ligne de politique qu'elle doit désormais tenir Retournée à Madrid toute-puissante et autorisée (août 1705), elle y règne véritablement dans l'intérieur du palais, et s'attache pour l'avenir à demeurer en parfaite concorde avec la Cour et le Cabinet de Versailles, jusqu'à l'heure toutefois où ce Cabinet se mettra en désaccord avec les intérêts mêmes de l'Espagne. C'est à dater de son retour que nous trouvons la suite de ses Lettres à madame de Maintenon, dans lesquelles nous aimons à l'entendre et à l'étudier. Il nous arrive à nous-même presque comme à Louis XIV; madame des Ursins regagne dans notre esprit, du moment qu'elle parvient à être écoutée.

Nous dirons pourtant quelque chose de cette première période (1701-1704), sur laquelle il s'est fait tant de récits. Louville, l'un des principaux agents de l'influence française auprès de Philippe V avant l'arrivée de madame des Ursins, s'est montré injuste et injurieux contre elle, et en a parlé comme un rival évincé, avec toutes sortes d'outrages, dans les Mémoires qu'on a publiés sous son nom et d'après ses papiers : les Mémoires de Noailles, rédigés par l'abbé Millot, sont plus équitables. Sans nous engager dans le détail des intrigues, il demeure évident que madame des Ursins contribua dès les premiers temps à bien diriger la reine, à 'engager dans une voie où elle se fit bien venir de ses nouveaux sujets et chérir du peuple espagnol. Les grâces et l'esprit de cette reine enfant n'y auraient pas suffi sans les directions de ce guide continuel, et qui l'était aussi du jeune roi en bien des choses. Avec ce ton de raillerie supérieure qui lui est particulière, madame des Ursins est agréable à entendre là-dessus :

« Dans quel emploi, bon Dieu ! m'avez-vous mise ! écrivait-elle à la maréchale de No: les (12 novembre 1701). Je n'ai pas le moindre repos, et je ne trouve pas même le temps de parler à mon secrétaire. Il n'est plus question de me reposer après le dîner, ni de manger quand j'ai faim : je suis trop heureuse de pouvoir faire un mauvais repas en courant; et encore est-il bien rare qu'on ne m'appelle pas dans le moment que je me mets à table. En vérité madame de Maintenon rirait bien si elle savait tous les détails de ma charge. Dites-lui, je vous supplie, que c'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre du roi d'Espagne lorsqu'il se met au lit, et de la lui donner avec ses pantoufles quand il se lève, jusque-là je prendrais patience; mais que tous les soirs, quand le roi entre chez la reine pour se coucher, le comte de Benavente (le grand-chambellan) me charge de l'épée de Sa Majesté, d'un pot de chambre, et d'une lampe que je renverse ordinairement sur mes habits, cela est trop grotesque. Jamais le roi ne se lèverait si je n'allais tirer son rideau ; et ce serait un sacrilége si une autre que moi entrait dans la chambre de la reine quand ils sont au lit. Dernièrement la lampe s'était éteinte, parce que j'en avais répandu la moitié. Je ne savais où étaient les fenêtres, parce que nous étions arrivés de nuit dans ce lieu-là ; je pensai me casser le nez contre. la muraille, et nous fùmes, le roi d'Espagne et moi, près d'un quart d'heure à nous heurter en les cherchant. Sa Majesté s'accommode si bien de moi, qu'elle a quelquefois la bonté de m'appeler deux heures plus tôt que je ne voudrais me lever. La reine entre dans ces plaisanteries; mais cependant je n'ai point encore attrapé la confiance qu'elle avait aux femmes de chambre piémontaises. J'en suis étonnée, car je la sers mieux qu'elles, et je suis sûre qu'elles ne lui laveraient point les pieds et qu'elles ne la déchausseraient point aussi proprement que je fais. »

Il lui fallait passer par ces soins domestiques pour arriver aux affaires d'État et pour y conduire peu à peu ce jeune couple. Pendant la campagne d'Italie que voulut faire Philippe V, madame des Ursins, selon les devoirs et les prérogatives de sa charge, ne quitta pas un seul instant la reine : elle assistait chaque fois avec elle aux séances de la Junte, et, sous prétexte de l'initier aux affaires, elle-même elle en pénétrait le secret. Elle savait se servir de l'étiquette, la mettre en avant ou la modifier et la détendre selon ses intérêts. Elle comprit quel genre de concessions commandait le génie de la nation espagnole, et quelles réformes aussi il permettait. Elle jugea du premier coup d'ail les esprits des grands et ne se fit aucune illusion sur le degré d'appui qu'on pouvait espérer d'eux : « Avec ces gens-ci, écrivait-elle à M. de Torcy, le plus sûr est de témoigner de

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