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de costume qu'en cérémonie. On le vit une fois, en entendant chanter à un diner je ne sais quel air italien, éclater tout à coup en larmes. Il avait pu écrire à son frère, en un jour de forfanterie et dans un parti-pris de gaieté, ce mot significatif qui résume toute une philosophie d'abaissement et d'abandon : « Au surplus, portez-vous bien, et souvenez-vous qu'il n'y a que fadaises en ce bas-monde, distinguées en gaillardes, sérieuses, politiques, juridiques, ecclésiastiques, savantes, tristes, etc., mais qu'il n'y a que les premières, et de se tenir toujours le ventre libre, qui fasse vivre joyeusement et longtemps. » Cela est bon à dire et surtout à chanter; mais l'homme en lui n'était pas d'accord. Il avait eu longtemps un gros Plutarque qui ne le quittait jamais, disait-il; ce reste de Plutarque protestait contre le Rabelais. Celui qui avait eu pour guide l'honneur, un faux honneur trop souvent, mais enfin qui avait tenu à l'opinion et à l'estime de ses semblables, ne trouvait pas son compte sous ce turban de quatre livres qui lui pesait, et qu'il n'avait pris que comme un bonnet de nuit; il avait beau plaisanter, un fonds de remords et de regret lui disait qu'il avait mal usé de si beaux dons naturels et que sa vie avait totalement échoué. Parvenu à sa soixante-dixième année, il écrivait au marquis de Bonneval, son frère, avec qui il avait eu souvent contestation, mais sans jamais rompre : «. Je suis souvent bien loin de moi par des réflexions fatigantes; de fréquentes attaques de goutte, d'autres infirmités réelles, me forcent à vous demander conseil, comme au chef de la maison, sur un parti à prendre. » Le marquis lui répondit cette fois en frère, l'engageant à prendre le parti le meilleur et lui promettant de tout son pouvoir de lui aider. Il s'agissait, pour Bonneval, de s'évader de Turquie, et, en s'embarquant sur une frégate napolitaine qui croiserait dans l'Archipel, de venir à Rome cher

cher un asile, un lieu de réparation honorable et de repos. La mort le prévint le 23 mars 1747, jour même de la naissance de Mahomet, comme le dit son épitaphe à Constantinople. Il avait soixante-douze ans.

L'exemple de Bonneval nous prouve, ce semble, qu'il faut quelque point d'arrêt, quelque principe, je dirai même quelque préjugé dans la vie : discipline, subordination, religion, patrie, rien n'est de trop, et il faut de tout cela garder au moins quelque chose, une garantie contre nous-même. Dès sa retraite chez l'Empereur, Bonneval s'accoutume à être renégat et à ne suivre pour loi qu'un prétendu honneur personnel dont il se fait juge, et qui n'est que la vanité exaltée. Cela le mène, de cascade en cascade, lui si brillant d'essor et si chevaleresque, à sa mascarade finale et à dire : Tout est farce, et la moins sérieuse est la meilleure. Il est vrai qu'il garde, à travers tout, de l'honnête homme, c'està-dire de l'homme aimable; mais cet honnête homme, à quoi sert-il ? quelle trace utile a-t-il laissée? dans quel pays, dans quel ordre d'idées et de société put-on dire de lui, le jour de sa mort, ce mot qui est la plus enviable oraison funèbre : C'est une perte.

Nous avons toutefois à Bonneval une obligatíon, c'est de nous avoir fait connaître la douce, la pure et touchante figure de sa femme. La comtesse de Bonneval a sa physionomie à part dans la série des femmes françaises qui ont laissé, sans y songer, l'image de leur âme en quelques pages (1).

(1) Ces articles du Lundi ont souvent provoqué des éditions et réimpressions d'ouvrages dont j'avais parlé avec éloge; cette fois s'a été mieux, et il en est sorti toute une aimable inspiration, tout un roman : La Comtesse de Bonneval, Histoire du temps de Louis XIV, par lady Georgina Fullarton, livre délicat dans lequel une plume toute française, qu'on dirait contemporaine des personnages qu'elle produit, s'est plu à retracer, à restituer l'enfance de Judith de Biron, à nous raconter les sentiments de la jeune fille avant son mariage avec le comte de Bonneval, de telle sorte que les lettres qu'on a d'elle n'en soient plus qu'une suite naturelle et qu'on y arrive tout préparé. Cette explication d'une âme virginale et passionnée est fort ingénieuse et d'une grande délicatesse. On se croirait reporté au temps des Caylus et des Simiane, autant par la fleur des sentiments que par celle du langage. Il ne se pouvait rien de plus flatteur pour ma rapide esquisse que d'avoir inspiré l'idée d'un si agréable et si touchant tableau.

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PENSÉES DE PASCAL

ÉDITION NOUVELLE AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

PAR M. E. HAVET (1).

J'ai, pour écrire quelques pages sur Pascal, un désavantage, c'est d'avoir fait moi-même autrefois tout un gros volume dont il était presque uniquement le sujet. Je tâcherai , en parlant cette fois, devant tout le monde, d'un livre qui a rang parmi nos classiques, d'oublier ce que j'en ai écrit de trop particulier, et de me borner à ce qui peut intéresser la généralité des lecteurs. L'excellent travail que j'ai sous les yeux, et où M. Havet a tenu compte de tous les travaux antérieurs, m'y aidera.

Pascal était un grand esprit et un grand cour, ce que ne sont pas toujours les grands esprits : et tout ce qu'il a fait dans l'ordre de l'esprit et dans l'ordre du cæur, porte un cachet d'invention et d'originalité qui atteste la force, la profondeur, une poursuite ardente et comme acharnée de la vérité. Né en 1623 d'une famille pleine d'intelligence et de vertu, élevé librement par un père qui était lui-même un homme supérieur, il avait reçu des dons admirables, un génie spécial pour les calculs et pour les concepts mathématiques,

(1) Dezobry, 1852.

et une sensibilité morale exquise qui le rendait passionné pour le bien et contre le mal, avide de bonheur, mais d'un bonheur noble et infini. Ses découvertes dès l'enfance sont célèbres; partout où il portait son regard, il cherchait et il trouvait quelque chose de nouveau; il lui était plus facile de trouver pour son compte que d'étudier d'après les autres. Sa jeunesse échappa aux légèretés et aux déréglements qui sont l'ordinaire écueil : sa nature, à lui, était très-capable d'orages; ces orages, il les eut, il les épuisa dans la sphère de la science, et surtout dans l'ordre des sentiments religieux. Son excès de travail intellectuel l'avait de bonne heure rendu sujet à une maladie nerveuse singulière qui développa encore sa sensibilité naturelle si vive. La rencontre qu'il fit de Messieurs de Port-Royal fournit un aliment à son activité morale, et leur doctrine, qui était quelque chose de neuf et de hardi, devint pour lui un point de départ d'où il s'élança avec son originalité propre pour toute une reconstruction du monde moral et religieux. Chrétien sincère et passionné, il conçut une apologie, une défense de la religion par une méthode et par des raisons que nul n'avait encore trouvées, et qui devait porter la défaite au caur même de l'incrédule. Agé de trente-cinq ans, il se tourna à cette æuvre avec le feu et la précision qu'il mettait à toute chose : de nouveaux désordres plus graves, qui survinrent dans sa santé, l'empêchèrent de l'exécuter avec suite, mais il y revenait à chaque ins tant dans l'intervalle de ses douleurs; il jetait sur le papier ses idées, ses aperçus, ses éclairs. Mort à trenteneuf ans (1662), il ne put en ordonner l'ensemble, et ses Pensées sur la Religion ne parurent que sept ou huit ans après (1670), par les soins de sa famille et de ses amis.

Qu'était cette première édition des Pensées, et que

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