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mon Dieu; pardonnez les bégaiements d'une langue qui ne peut s'abstenir de vous louer, et les défaillances d'un esprit que vous n'avez fait que pour admirer votre perfection. »

Rien ne ressemble moins à la méthode de Pascal que cette voie aplanie et aisée. On n'entend nulle part le cri de détresse, et Fénelon, en adorant la Croix, ne s'y attache pas comme Pascal à un mât dans le naufrage.

Pascal, tout d'abord, commence par rejeter les preuves de l'existence de Dieu tirées de la nature : « J'admire, dit-il ironiquement, avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adres-. sant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature. » Et continuant de développer sa pensée, il prétend que ces discours, qui tendent à démontrer Dieu dans ses æuvres naturelles, n'ont véritablement leur effet que sur les fidèles et ceux qui adorent déjà. Quant aux autres, aux indifférents, à ceux qui sont destitués de foi vive et de grâce, « dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles; et je vois, par raison et par expérience, que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris. »

On peut juger nettement par ce passage à quel point Pascal négligeait et même rejetait avec dédain les demi-preuves; et pourtant il se montrait ici plus difficile que l'Ecriture elle-même, qui dit dans un psaume célèbre : Cæli enarrant gloriam Dei :

Les Cieux instruisent la terre
A révérer leur Auteur, etc.

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Il est curieux de remarquer que la phrase un peu méprisante de Pascal : « J'admire avec quelle hardiesse, etc., >> avait d'abord été imprimée dans la première édition de ses Pensées, et la Bibliothèque Nationale possède depuis peu un exemplaire unique, daté de 1669, où on lit textuellement cette phrase (page 150). Mais bientôt les amis, ou les examinateurs et approbateurs du livre, s'alarmèrent de voir cette façon exclusive de procéder, et qui se trouvait ici en contradiction avec les Livres saints; ils firent faire un carton avant la mise en vente; ils adoucirent la phrase, et présentèrent l'idée de Pas•cal d'un air de précaution que le vigoureux écrivain ne prend jamais, même à l'égard de ses amis et de ses auxiliaires. La seule remarque sur laquelle je veuille insister ici, c'est l'opposition ouverte de Pascal avec ce qui sera bientôt la méthode de Fénelon. Fénelon serein, confiant et sans tourment, voit l'admirable ordonnance d'une nuit étoilée et se dit avec le Mage ou le Prophète, avec le pasteur de Chaldée : « Combien doit être puissant et sage celui qui fait des mondes aussi innoinbrables que les grains de sable qui couvrent le rivage des mers, et qui conduit sans peine, pendant tant de siècles, tous ces mondes errants, comme un berger conduit un troupeau! » Pascal considère cette même nuit brillante, et il sent par delà un vide que le géomètre en lui ne saurait combler; il s'écrie : « Le silence éternel de ces espaces infinis ni’effraie. » Comme un aigle sublime et blessé, il vole par delà le soleil visible, et, à travers ses rayons pâlis, il va chercher, sans l'atteindre, une nouvelle et éternelle aurore. Sa plainte et son effroi, c'est de ne rencontrer que silence et nuit.

Avec Bossuet, le contraste de la méthode ne serait pas moins frappant. Quand même, dans son Traité de la Connaissance de Dieu, le grand prélat ne s'adresserait pas au jeune Dauphin, son élève, et quand il parlerait à un lecteur quelconque, il ne ferait pas autrement. Bossuet prend la plume, et il expose avec une haute tranquillité les points de doctrine, la double nature de l'homme; la noble origine, l'excellence et l'immortalité du principe spirituel qui est en lui, et son lien direct avec Dieu. Bossuet professe comme le plus grand des évêques; il est assis dans sa chaire, il y est appuyé. Ce n'est pas un inquiet ni un douloureux qui cherche, c'est un maitre qui indique et confirme la voie. Il démontre et développe toute la suite de son discours et de sa conception sans lutte et sans effort : il ne souffre point pour prouver. Il ne fait en quelque sorte que promulguer et reconnaître les choses de l'esprit en homme sûr qui n'a pas combattu depuis longtemps les combats intérieurs; c'est l'homme de toutes les autorités et de toutes les stabilités qui parle, et qui se plaît à considérer partout l'ordre ou à le rétablir aussitôt par sa parole. Pascal insiste sur le désaccord et sur le désordre inhérent, selon lui, à toute nature. Là où l'un étend et déploie l'auguste démarche de son enseignement, lui , il étale ses plaies et son sang, et, dans ce qu'il a de plus outré, il est plus semblable à nous, il nous touche encore.

Ce n'est pas que Pascal se mette complétement de pair avec celui qu'il ramène et qu'il dirige. Sans être évêque ni prêtre, il est lui-même sûr de son fait, il sait à l'avance son but, et laisse assez voir sa certitude, ses dédains, son impatience; il gourmande, il raille, il malmène celui qui résiste et qui n'entend pas : mais tout d'un coup la charité ou le franc naturel l'emportent; ses airs despotiques ont cessé; il parle en son nom et au nom de tous, et il s'associe à l'âme en peine qui n'est plus que sa vive image et la nôtre aussi.

Bossuet ne repousse point les lueurs ni les secours de l'antique philosophie, il n'y insulte point; selon lui, tout ce qui achemine à l'idée de la vie intellectuelle et spirituelle, tout ce qui aide à l'exercice et au développement de cette partie élevée de nous-mêmes, par laquelle nous sommes conformes au premier Être, tout cela est bon, et toutes les fois qu'une vérité illustre nous apparaît, nous avons un avant-goût de cette existence supérieure à laquelle la créature raisonnable est primitivement destinée. Dans son magnifique langage, Bossuet aime à associer, à unir les plus grands noms, et à tisser en quelque sorte la chaîne d'or par laquelle l'entendement humain atteint au plus haut sommet. Il faut citer ce passage d'une souveraine beauté :

« Qui voit Pythagore ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle, avec le carré de sa base, sacrifier une hécatombe en actions de grâces ; qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte, en oublier le boire et le manger; qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts, secondement dans la nature, et enfin dans leur source et dans leur principe, qui est Dieu ; qui voit Aristote louer ces heureux moments où l'âme n'est possédée que de l'intelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d'être éternelle, et d'être la vie de Dieu ; mais (surtout) qui voit les Saints tellement ravis de ce divin exercice de connaître, d'aimer et de louer Dieu, qu'ils ne le quittent jamais, et qu'ils éteignent, pour le continuer durant tout le cours de leur vie, tous les désirs ensuels : qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît da les opérations intellectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureuse. »

Ce qui porte Bossuet à Dieu, c'est plutôt le principe de la grandeur humaine que le sentiment de la misère. Il a une contemplation qui s'élève graduellement de vérité en vérité, et qui n'a pas à se pencher sans cesse d'abîme en abime. Il vient de nous peindre cette jouissance spirituelle du premier ordre, qui commence par Pythagore et par Archimède, qui passe par Aristote, et qui arrive et monte jusqu'aux Saints : il semble luimême, en l'envisageant dans ce suprême exemple, n'avoir fait que monter un degré de plus à l'autel.

Pascal ne procède point ainsi : il tient à marquer da vantage et d'une manière infranchissable la différence des sphères. Il méconnaît ce qu'il pouvait y avoir de graduel et d'acheminant au christianisme dans la philosophie ancienne. Le savant et modéré Daguesseau, dans un plan qu'il propose d'un ouvrage à faire d'après. les Pensées, a pu dire : « Si l'on entreprenait de mettre en æuvre les Pensées de M. Pascal, il faudrait y rectifier en beaucoup d'endroits les idées imparfaites qu'il y donne de la philosophie du Paganisme; la véritable religion n'a pas besoin de supposer, dans ses adversaires ou dans ses émules, des défauts qui n'y sont pas. » Mis en regard de Bossuet, Pascal peut offrir au premier moment des duretés et des étroitesses de doctrine qui nous choquent. Non content de croire avec Bossuet et Fénelon, et avec tous les chrétiens, à un Dieu caché, il aime à insister sur les caractères mystérieux de cette obscurité; il se plaît à déclarer expressément que Dieu « a voulu aveugler les uns et éclairer les autres. » Il va se heurter par moments, s’aheurter (c'est son mot) aux écueils qu'il est plus sage à la raison, et même à la foi, de tourner que de découvrir et de dénoncer à nu; il dira, par exemple, des prophéties citées dans l'Évangile : « Vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire. Non, c'est pour vous éloigner de croire. » Il dira des miracles : « Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner. » Comme un guide trop intrépide dans une course de montagnes, il côtoie exprès les escarpements et les précipices; on croirait qu'il veut braver le vertige. Pascal, contrairement à Bossuet, se prend aussi d'affection pour les petites églises, pour les petits troupeaux réservés d'élus, ce qui mène à la secte : « J'aime, dit-il,

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