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Son juge est dans son coeur, tribunal où réside
Le censeur de l'ingrat, du traître, du perfide.
Par ses affreux complots nous a-t-il outragés ?
La peine suit de près, et nous sommes vengés.
De ses remords secrets , triste et lepte victime,
Jamais un criminel ne s'absout de son crime.
Sous des lambris durés ce triste ambitieux
Vers le ciel, sans pâlir, n'ose lever les yeux :
Suspendu sur sa tête, un glaive redoutable
Rend fades tous les mets dont on couvre sa table.
Le cruel repentir ce le premier bourreau
Qui dans un sang coupable enfonce le couteau.
Des chagrins dévorans attachés sur Tibère
La cour de ses flat!eurs veut en vain le distraire..
Maître du monde entier, qui peut l'inquiéter ?:
Quel juge sur la terre a-t-il à redouter?
Cependant il se plaint , il gémit, et ses vices
Sont ses accusateurs, ses juges, ses supplices.
Toujours ivre de sang, et toujours altéré,
Enfin par ses forfaits au désespoir livré,
Lui-même étale aux yeux du sénat qu'il outrage
De son coeur déchiré la déplorable image :
Il périt chaque jour consumé de regrets,
Tyran plus malheureux que ses tristes sujets.

Ainsi de la vertu les lois sont éternelles.
Les peuples ni les rois ne peuvent rien contre elles;
Les dieux que révéra notre stupidité
N'obscurcissent jamais sa constante beauté :
Et les Romains, enfans d'une impure déesse ,
En dépit de Vénus, admirèrent Lucrèce.

Adorable vertu , que tes divins attraits, Dans un coeur qui te perd laissent de longs regrets !

De celui qui te hait ta vue est le supplice.
Parois : que le méchant te regarde et frémisse,
La richesse, il est vrai, la fortune te fuit;
Mais la paix t'accompagne et la gloire te suit;
Et, perdant tout pour toi, l'heureux mortel qui t'aime,
Sans biens, sans digoités, se suffit à lui-même.
Mais lorsque nous voulons sans toi nous contenter,
Importune vertu , pourquoi nous tourmenter?
Pourquoi par des remords nous rendre misérables?
Qui t'a donné ce droit de punir les coupables ?
Laisse-nous en repos, cesse de nous charmer,
Et qu'il nous soit permis de ne te point aimer.
Non, tu seras toujours, par ta seule présence,
Ou notre désespoir, ou notre récompense.

Quite pourra, grand Dieu, méconnoître à ces traits?
Tu nous parles sans cesse , et les hommes distraits
N’écoutent point la voix qui frappe leurs oreilles.
Tu fuis briller partout les dons et tes merveilles;
Mais sur la terre, hélas ! admirant tes bienfaits,
Nos regards jusqu'à toi ne remontent jamais :
Qui lque maître nouveau sans cesse pous entraîne,
Et d'objets en objets notre âme se promène,
Tandis

que

de toi seul nous restons séparés. Quel crime, quelle erreur nous a donc égarés ? Nos malheors, ô mon Dieu, seroient-ils sans ressource? Sondons leur profondeur, remontons à leur source. Que l'homme maintenant se présente à mes yeux ; Quand je l'aurai connu , je te connoitrai mieux.

LA CHARTREUSE,

PAR GRESSET.

A M. D. D. N.

Pourquor de ma sage indolence

OURQUOI
Interrompez-vous l'heureux cours?
Soit raison, soit indifférence,
Dans une douce négligence,
Et loin des muses pour toujours,
J'allois racheter en silence
La

perte de mes premiers jours.
Transfuge des routes ingrates
De l'infructueux Hélicon,
Dans les retraites des Socrates
J'allois jouir de ma raison,
Et m'arracher malgré moi-même.
Aux délicieuses erreurs
De cet art brillant et suprême
Qui, malgré les attraits flatteurs ,
Toujours peu sûr et peu tranquille ,
Fait de ses plus chers amateurs
L'objet de la haine imbécille
Des pédans, des prudes, des sota ,
Et la victime des cagots. .

Mais votre épître enchanteresse,
Pour moi trop prodigue d'encens ,
Des douces vapeurs du Permesse
Vient encore enivrer mes sens.
Vainement j'abjure la rime :
L'haleine légère des vents
Emportoit me: foibles sermens.
Aminte, votre goût ranime
Mes accords et ma liberté;
Entre Uranie et Terpsichore
Je revieus m'amuser encore
Au Pinde que j'avois quitté.
Tel, par sa pente naturelle,
Par une erreur toujours nouvelle ,
Quoiqu'il semble changer son cours,
Autour de la flamme infidèle
Le papillon revient toujours.

Vous voulez qu'en rimes légères
Je vous offre des traits sincères
Du gile où je suis transplanté.
Mais comment faire , en vérité ?
Entouré d'objets déplorables,
Pourrois-je de couleurs aimables
Egayer le sombre tableau
De mon domicile nouveau?
Y répandrai-je cette aisance,
Ces sentimens, ces traits divers,
Et cette molle négligence
Qui, mieux que l'exacle cadence,
Embellit les aimables vers ?
Je ne suis plus dans ces bocages
Où, plein de riables images,
J'aimai souvent à m'égarer;
Je n'ai plus ces fleurs , ces opabrages,

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Ni vous-même pour m'inspirer:
Quand , arraché de vos rivages
Par un destin trop rigoureux,
J'entrai daus ces manoirs sauvages;
Dieux ! quel contraste 'douloureux!
Au premier aspect de ces lieux',
Pénétré d'une horreur secrète ,
Mon coeur, subitement détri,
Dans une surprise muette
Resta long-temps

enseveli.
Quoi qu'il en soit, je vis encore;
Et, malgré vingt sujets divers
De regrets et de tristes airs,
Ne craignez point que je déplore
Mon inforlune dans ces vers.
De l'assoupissante élégie
Je méprise trop les fadeurs;
Phébus me plonge en léthargie
Dès qu'il fredonne des langueurs :
Je cesse d'estimer Ovide
Quand il vient sur de foibles tops
Me chanter, pleureur insipide,
De longues lamentations,
Un esprit mâle et vraiment sage,
Dans le plus invincible ennui,
Dédaignant le triste avantage
De se faire plaindre d'autrui,
Dans une égalité' hardie
Foule aux pieds la terre et le sort,
Et joint au mépris de la vie
Un égal mépris de la mort;
Mais sans cette åpreté stoïque,
Vainqueur du chagrin léthargiquc,
Par un heureux tour de penser,"
18e siècle.

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