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suader; l'un supposoit ses auditeurs attentifs , dociles, favorables ; l'autre savoit leur inspirer l'attention, docilité et la bienveillance. L'austérité des moeurs, la sévérité du discours, l'exacte rigueur du raisonnement, faisoient admirer le philosophe : la douceur d'esprit , ou naturelle, ou étudiée, les charmes de la parole, le talent de l'insinuation faisoient aimer l'orateur. L'esprit étoit pour l'un, et le coeur étoit pour l'autre . Mais le coeur se révoltoit souvent contre les vérités dont l'esprit étoit convaincu : l'esprit, au contraire, ne refusoit jamais de se soumettre aux sentimens du coeur, et le philosophe , roi légitime , se faisoit souvent craindre comme un tyran, au lieu que l'orateur exerçoit une lyrannie si douce et si agréable, qu'on la prenoit pour la domination légitime.

Ce fut dans le premier âge de l'éloquence que la Grèce vit autrefois le plus grand de ses orateurs jeter les fondemens de l'empire de la parole sur la connoissance de l'homme, et sur les principes de la morale. En vain la nature, jalouse de sa gloire, lui refuse ses talens extérieurs; cette éloquence muette, cette autorité visible qui surprend l'âme des auditeurs, et qui attire leurs voeux avant que l'orateur ait mérité leurs suffrages ; la sublimité de son discours ne laissera pas à l'auditeur, transporté hors de lui-même, le temps et la liberté de remarquer ses défauts : on sentira son impétuosité; mais on ne verra point ses démarches : on le suivra comme un aigle dans les airs , sans savoir comment il a quitté la terre. Censeur sévère de la conduite de son peuple, il paroîtra plus populaire que ceux qui le flatlent; il osera présenter à ses yeux la triste image de la veriu pénible et laborieuse; et il le por. tera à préférer l'honnête difficile, et souvent même malheureux, à l'utile agréable, et aux douceurs d'une indi

gne prospérité. La puissance du roi de Macédoine redoutera l’éloquence de l'orateur athénien; le destin de la Grèce demeurera suspendu entre Philippe et Dé. mosthène; et comme il ne peut survivre à la liberté de sa patrie, elle ne pourra jamais expirer qu'avec lui.

D'où sont sortis ces effets surprenans d'une éloquence plus qu'humaine? Quelle est la source de tant de prodiges, dont le simple récit fait encore , après tant de siècles, l'objet de notre admiration? Ce ne sont point des armes préparées dans l'école d'un déclamateur : ces foudres, ces éclairs qui font trembler les rois sur leur trône sont formés dans une région supérieure. C'est dans le sein de la sagesse qu'il avoit puisé cette politique hardie et généreuse, cette liberté constante et intrépide, cet amour invincible de la

patrie; c'est dans l'étude de la morale qu'il avoit reçu des mains de la raison même cet empire absolu, cette puissance souveraine sur l'âme de ses auditeurs. Il a fallu un Platon pour former un Démosthène, afin que le plus grand des orateurs fit hommage de toute sa réputation au plus grand des philosophes.

Que si, après avoir porté les yeux sur ces vives lumières de l'éloquence, nous pouvons encore soutenir la vue de nos défauts, nous aurons du moins la consolation d'en connoître la cause , et d'en découvrir le remède.

Ne nous étonnons point de voir en nos jours cette décadence prodigieuse de la profession de l'éloquence , nous devrions être surpris , au contraire, si elle étoit florissante. · Livrés dès notre enfance aux préjugés de l'éducation et de la coutume, le désir d'une fausse gloire nous empêche de parvenir à la véritable ; et par une ambia

tion qui se précipite en voulant s'élever, on veut agir avant d'avoir appris à se conduire, juger avant d'avoir connu, et, si nous osons même le dire, parler ayant d'avoir pensé.

On méprise la connoissance de l'homme comme une spéculation stérile, plus propre à dessécher qu'à enrichir l'esprit; comme l'occupation de ceux qui n'en ont point, et dont le travail , quelque éclatant qu'il soit par la beauté de leurs ouvrages, n'est regardé que comme une illustre et laborieuse oisiveté. Mais l'éloquence se venge elle-même de cette témérité : elle refuse son secours à ceux qui la veulent réduire à un simple exercice de parole; et, les dégradant de la dignité d'orateurs , elle ne leur laisse que le nom de déclamateurs frivoles , ou d'historiens souvent infidèles du différent de leurs parties.

Vous qui aspirez à la gloire de relever votre ordre, et à rappeler en nos jours du moins l'ombre et l'image de l'ancienne éloquence, ne rougissez point d'emprunter des philosophes ce qui étoit autrefois votre propre bien; et, avant d'approcher du sanctuaire de la justice, contemplez avec des yeux attentifs ce spectacle continuel que l'homme présente à l'homme même.

Que son esprit attire vos premiers regards, et attache pour un temps toute votre application.

La vérité est son unique objet; il la cherche dans ses plus grands égaremens; elle est la source ippocenic de ses erreurs; et même le mensonge ne sauroit lui plaire que sous l'image et sous l'apparence trompeuse de la vérité. L'orateur n'a qu'à la montrer, il est sûr de la victoire ; il a rempli le plus noble de ses devoirs quand il a su éclairer, instruire, convaincre l'esprit, et présenter aux yeux de ses auditeurs une lumière si

vive et si éclatante, qu'ils ue puissent s'empêcher de reconnoître à ce caractère auguste la présence de la vérité.

Qu'il ne se laisse pas éblouir par le succès passager de cette vaine éloquence qui cherche à surprendre les suffrages par des grâces étudiées, et non à les mériter par les beautés solides d’un raisonnement victorieux: l'auditeur, flatté sans être convaincu, condamne le jugement de l'orateur dans le temps qu'il loue son imagi: nation; et lui accordant à regret le triste éloge d'avoir su plaire sans avoir su persuader, il préfère sans hésiter une éloquence grossière et sauvage, mais convaincante et persuasive, à une politesse languissante, énervée, et qui ne laisse aucun aiguillon dans l'âme des auditeurs.

Celui qui aura bien connu la nature de l'esprit humain saura trouver un juste milieu entre ces deux extrémités. Instruit dans l'art difficile de inontrer la vérité aux hommes, il sentira que,

leur plaire, il n'est pas de moyen plus sûr que de les convaincre; mais il saura ménager la superbe délicatesse de l'auditeur, qui veut être respecté dans le temps même qu'on l'instruit, et la vérité ne dédaignera pas d'emprunter dans sa bouche les ornemeus de la parole. Il la dévoilera avec lant d'art que ses auditeurs croiront qu'il n'a fait que dissiper le nuage qui la cachoit à leurs yeux ; et ils joindront au plaisir de la découvrir celui de se flatter en secret qu'ils partajent avec l'orateur l'honneur de cette découverte.

Persuadé que, sans l'art du raisonnement, la rhétorique est un fard qui corrompt les beautés naturelles, le parfait orateur en épuisera toutes les sources, et il découvrira tous les canaux par lesquels la vérité penit entrer dans l'esprit de ceux qui l'écoutent; il ne négligera pas même ces sciences abstraites que le commun des hommes ne méprise que parce qu'il les ignore.

même pour

La coupoissance de l'homme lui apprendra qu'elles sont comme les routes Daturelles, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, les avenues de l'esprit bumain. Mais attentif à ne pas confondre les moyens avec la fin, il we s'y arrêtera pas trop long-temps; il se hâtera de Les parcourir avec l'empressement d'un voyageur qui retourne dans sa patrie; on ne s'apercevra point de la sécheresse des pays par où il aura passé; il pensera comme un philosophe, et il parlera comme un oraleur. Par un secret enchaînement de propositions également simples et évidentes, il conduira l'esprit de vérités en vérités sans jamais lasser oi partager son attention; et dans le temps même que ses auditeurs s'attendent encore à une longue suite de raisonuemens, ils seront surpris de voir que par un artifice innocent la simple méthode a servi de preuve, et que l'ordre seul a produit la conviction.

Mais ce sera peu pour lui de convaincre , il voudra persuader, et il découvrira d'abord dans l'étude du coeur humain les caractères différens de la conviction et de la persuasion.

Pour convaincre, il suffit de parler à l'esprit; pour persuader, il faut aller jusqu'au coeur. La conviction agil sur l'entendement, et la persuasion sur la volonté : l'une fait connoître le bien; l'autre le fait aimer: la première n'emploie que la force du raisonnement; la dernière y ajoute la douceur du sentiment, et si l'une règne sur les pensées, l'autre étend son empire sur les actions mêmes.

Tous les cours sont capables de sentir et d'aimer; tous les esprits ne le sont pas de raisonner et de connoître.

Pour apercevoir distinctement la vérité, il faut quelquefois autant de lumières que pour la découvrir aux autres. La preuve devient inutile si l'esprit de

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