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prince aussi grand que César, mais plus maîlre de luimême; qui se rend , non à l'éloquence , mais à la justice , et qui ne partage avec personne la gloire de savoir se vaincre lui-même, sans trouble , savs efforts, par la supériorité d'une vertu, qui a tellement dompté les passions, qu'elle règne sans violence, et qu'elle triomphe saus combat !

Heureux les orateurs qui parlent devant des juges animés de cet esprit, et soutenus par ce grand exemple!

Vous savez qu'ils sont juges, et c'est en savoir assez pour les connoître parfaitement. Ils n'ont point d'autres caractères que celui qu'ils portent dans le tribunal de la justice souveraine; aucun mélange de passions , d'intérêt, d'amour-propre, n'a jamais troublé la pureté des fonctions de leur ministère : on les a définis quand on a défini la justice; et la personne privée ne se laisse jamais entrevoir sous le voile de la personne publique.

Ne travaillez donc point à concilier leur attention par les vaines figures d'une déclamation étudiée; un motif plus noble et plus élevé, une vue plus sainte et plus efficace les rend altentifs. Ne recherchez point leur faveur par des artifices superflus, la raison seule peut la mériter : la bienséance à leur égard est la même chose que le devoir ; et rien n'est plus éloquent auprès d'eux la vertu.

Assurés de leur approbation, ne doutez point de celle du public. Ce peuple, cette multitude qui, dans le temps qu'elle exerçoit elle-même les jugemens, se faisoit craindre aux parties par son caprice, n'est plus terrible qu'aux orateurs par la juste sévérité d'une censure rigoureuse. Ceux qui abusoient de leur ministère dans le temps qu'ils étoient juges, ne se trompent presque plus depuis qu'ils sont devenus simples spec

que

324 CONNOISSANCE DE L'HOMME, tateurs;

et le caractère d'infaillibilité est presque toujours attaché au sentiment de la multitude.

C'est donc ce jugement, cette approbation du public qui doune le privilége de l'immortalité à vos ouvrages. Vous jouissez auprès de lui du même avantage qu'auprès de vos juges. Incapable d'être corrompu , il n'applaudit constamment qu'au véritable mérile; mais il lui applaudit toujours. Un grand orateur n'accuse jamais son siècle d'injustice. La connoissance de l'homme lui fait mépriser ces goûts passagers qui n'enraînent que les orateurs et les auditeurs médiocres ; elle lui inspire ce goût général et universel, ce goût de tous les temps et de tous les pays; ce goût de la nature , qui, malgré les efforts d'une fausse éloquence , est toujours sûr d'enlever l'estime des hommes, et de forcer leur admiration.

La chaste sévérité de son éloquence se contente de ne pas déplaire à l'auditeur, en attaquant avec violence une erreur qui le flatte ; mais elle ne cherche jamais à lui plaire par des vices agréables. Elle trouve une route plus sûre pour arriver à son coeur; et, redressant son goût sans le combattre, elle lui met de

yeux
les véritables beautés

pour

lui apprendre à rejeter les fausses.

C'est ainsi que la connoissance de l'homme rend l'orateur supérieur aux jugemens des hommes : c'est par là qu'il devient l'arbitre du bon goût, le modèle de l'éloquence, l'honneur de son siècle et l'admiration de la postérité : enfin, c'est

par

que son coeur, aussi élevé que son esprit, réunit la science de bien vivre à celle de bien parler, et qu'il rétablit entre elles cette ancienne intelligence, sans laquelle le philosophe est inutile aux autres hommes , et l'orateur à soi-même.

vant les

.

DISCOURS DE RÉCEPTION

A L'ACADEMIE FRANÇOISE,

Le 25 août 1753.

Messieurs, vous m'avez comblé d'honneur en m’appelaut à vous; mais la gloire n'eɛ « un bien qu'autant qu'on en est digne ; et je ne me persuade pas que quelques essais écrits 'saus art et sans autre ornement que celui de la nature, soient des titres suffisans pour oser prendre place parmi les maîtres de l'art, parmi les hommes éminens qui représentent ici la splendeur littéraire de la France, et dont les noms, célébrés aujourd'hui par la voix des nations, retentiront encore avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux. Vous avez eu , messieurs, d'autres motifs en jetant les

yeux sur moi; vous avez voulu donner à l'illustre compagnie (1) à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir depuis long-temps une nouvelle marque de considération : ma reconnoissance , quoique partage e, n'en sera pas moins vive. Mais comment satisfaire au devoir qu'elle m'im

(1) L'académie royale des sciences. M. de Buffon y avoit été reçu en 1733, dans la classe de mécanique. 18° siècle.

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votre

pose en ce jour ? Je n'ai, messieurs, à vous offrir que

propre bien : ce sont quélques idées sur le style que j'ai puisées dans vos ouvrages; c'est en vous lisant , c'est en vous admirant, qu'elies ont été conçues ; c'est en les soumettant à vos lumières qu'elles se produiront avec quelque succès.

Il s'est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole. Ce n'est néanmoins que dans les siècles éclairés que l'on a bien écrit et bien parlé. La véritable éloquence suppose l'exercice du génie et la culture de l'esprit. Elle est bieu différente de cette facilité daturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte. Ces hommes sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au-dehors ; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle au corps; tous les mouvemens, tous les sigues concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner? Que faut – il pour ébranler la plupart même des autres hommes et les persuader ? Un tou véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquens, des paroles i apides et sonnantes. Mais pour le petit nombre de ceux, dont la tête est ferme, le goût délicat, et le seus exquis, et qui, comme vous, messieurs, comptent pour peu le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées , des raisons; il faut savoir les présenter, Jes nuancer, les ordonner : il ne suffit pas de frapper l’oreille et d'occuper les yeux ; il faut agir sur l'âme, ti toucher le cour en parlant à l'esprit.

Le style a’est que l'ordre et le mouvement qu'on

met dans ses pensées, Si on les enchaine étroitenient, si on les serre , le style devient serme , nerveux et concis; si on les laisse se succéder lentement, et de se joindre qu'à la faveur des mots, quelque élégans qu'ils soient, le style sera diffus, lâche et traînant.

Mais, avant de chercher l'ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s'en être fait un autre plus général et plus fixe, où ne doivent entrer

que
les

premières vues et les principales idées : c'est en marquant leur place sur ce premier plan qu’un sujet sera circonscrit, et que l'on en connoîtra l'étendue ; c'est en se rappelant sans cesse ces premiers linéamens qu'on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées principales, et qu'il naîtra des idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir. Par la force diz génie, on se représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vue ; par une grande finesse de discernement, on distinguera les pensées stériles des idées fécondes; par la sagacité que donne la grande habitude d'écrire, on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces opérations de l'esprit. Pour peu que le sujet soit vasle ou compliqué, il est bien rare qu'on puisse l'embrasser d'un coup d'ail, ou le pénétrer en entier d'un seul et premier effort de génie ; et il est rare encore qu'après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. On ne peut donc trop s'en occuper; c'est même le seul moyen d'affermir, d'étendre et d'élever ses pensées : plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l'expression.

Ce plan n'est pas encore le style, mais il en est la base : il le soutient, ij le dirige , il règle son mouvea ment, et le soumet à des lois ; sans cela, le meilleur écrivaiu s'égare; sa plume marche sans guide, et jette

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