Images de page
PDF
ePub

Les Indiens, frappés de l'éclat et du feu que rendent les couleurs de ces brillans oiseaux , leur avoient donné les noms de rayons ou cheveux du soleil. Pour le volume, les petites espèces de ces oiseaux sont au-dessous de la grande mouche asyle (le taon) pour la grandeur , et du bourdon pour la grosseur. Leur bec est une aiguille fine, et leur langue un fil délié; leurs petits yeux noirs ne paroissent que deux points brillans; les plumes de leurs ailes sont si délicates qu'elles en paroissent transparentes. A peine aperçoit-on leurs pieds tant ils sont courts et menus; ils en funt peu d'usage, et ils ne se posent que pour passer la puit, et se laissent, pendant le jour, emporter dans les airs; leur vol est continu, bourdonnant et rapide; on compare le bruit de leurs ailes à celui d'un rouet. Leur battement est si vif, que l'oiseau , s'arrêtant dans les airs, paroit non-seulement immobile, mais tout-à-fait sans actiov. On le voit s'arrêter ainsi quelques instans devant une fleur, et partir comme un trait pour

alier à une autre; il les visite toutes, plongeant sa petite langue dans leur sein, les flaltant de ses ailes, sans jamais s'y fixer; mais aussi sans les quitter jamais. Il ne presse ses inconstances que pour mieux suivre ses amours et multiplier ses jouissances innocentes, car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens, sans les flétrir ; il ne fait que pomper leur miel , et c'est à cet usage que sa langue paroît uniquement destinée : elle est composée de deux fibres creuses, formant un petit canal, divisé an hout en deux filets; elle a la fornie d'une trompe, dont elle fait les fonctions; l'oiseau la darde hors de son bec, et la plonge jusqu'au fond du calice des fleurs pour en tirer les sucs.

Rien n'égale la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n'est leur courage, ou plutôt leur audace. On les voit

poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu'eux, s'attacher à leurs corps, et se laissant emporter par leur vol, les béqueter à coups redoublés jusqu'à ce qu'ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois même ils se livrent entre eux de très-vifs combats : l'impatience paroît être leur âme ; s'ils s'approcheut d'une fleur, et qu'ils la trouvent fanée , ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. Ils n'ont point d'autre voix qu'un petit cri fréquent et répété ; ils le font entendre dans les bois dès l'aurore, jusqu'à ce qu'aux premiers rayons du soleil tous prennent l'essor et se dispersent dans les campagues.

[merged small][ocr errors]

DIALOGUE

DE

SYLLA ET D'EUCRATE.

Quelques

UELQUES jours après que Sylla se fut démis de la dictature, j'appris que la réputation que j'avois parmi les philosophes lui faisoit souhaiter de me voir. Il étoit à sa maison de Tibur, où il jouissoit des premiers momens tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant Jui le désordre où nous jette ordinairement la préseuce des grands hommes. Et dès que nous fùmes seuls : Sylla , lui dis-je , vous vous êtes douc mis vous-même dans cet état de médiocrité qui afflige presque tous les humains? Vous avez renoncé à cet empire que votre gloire et vos vertus vous donnoient sur tous les hommes? La fortune semble être gênée de ne plus vous élever aux honneurs.

Eucrate, me dit-il, si je ne suis plus en spectacle à l'univers, c'est la faute des choses humaines , qui ont des bornes, et non pas la mienne. J'ai cru avoir rempli ma destinée, dès que je n'ai plus eu à faire de grandes choses. Je n'étois point fait pour gouverner tranquillement un peuple esclave. J'aime à remporter

des victoires, à fonder ou détruire des états, à faire des ligues, à punir un usurpateur : mais pour ces minces détails de gouvernement où les gevies médiocres ont tant d'avantages , cette lente exécution des lois , cette discipline d'une milice tranquille, mon âme ne sauroit s'en occuper.

Il est singulier, lui dis-je, que vous ayez porté tant de délicatesse daus l'ambition. Nous avons bien vu de grands hommes peu touchés du vain éclat de la pompe qui entoure ceux qui gouvernent: mais il y en a bien peu qui n'ayent été sensibles au plaisir de gouverner , et de faire rendre à leur fantaisie le respect qui n'est dù qu'aux lois.

Et moi, me dit-il, Eucrate , je n'ai jamais été si pen content que lorsque je me suis vu maître absolu dans Rome; que j'ai regardé autour de moi, et que je n'ai trouvé ni rivaux, ni ennemis.

J'ai cru qu'on diroit quelque jour que je n'avois châtié

que

des esclaves. Veux-tu , me suis-je dit, que dans ta patrie il n'y ait plus d'hommes qui puissent être touchés de ta gloire ? Et puisque tu établis la

tyrannie , ne vois-tu pas bien qu'il n'y aura point après toi de prince si lâche, que la flatterie ne t'égale , et de pare de tou nom, de tes titres et de tes vertus même?

Seigneur, vous changez toutes mes idées, de la façon dont je vous vois agir. Je croyois que vous aviez de l'ambition, mais aucun amour pour la gloire : jevoyois bien que votre âme étoit haute , mais je ne soupçonnois pas qu'elle fût grande; tout dans notre vie sembloit me montrer un homme dévoré du désir de commander, et qui, plein des plus funestes passions, se chargeoit avec plaisir de la honte, des remords et de la bassesse même attachés à la tyrannie. Car enfin, vous avez lout sacrifié à votre puissance ; vous vous êtes rendu redou

table à tous les Romains; vous avez exercé sans pitié les fonctions de la plus terrible magistrature qui fut jamais. Le sénat ne vit qu'en tremblant un défenseur si impitoyable. Quelqu'un vous dit : Sylla , jusqu'à quand répandras-tu le sang romain? Veux-tu ne commanrler qu'à des murailles ? Pour lors, vous publiâtes ces tables qui décidèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen.

Et c'est tout le sang que j'ai versé qui m'a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions ? Si j'avois gouverné les Romains avec douceur, quelle merveille que l'ennui, que le dégoût , qu’un caprice m'eussent fait quitter le gouvernement ! Mais je me suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y avoit pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que la dictature étoit mon seul asile. J'ai paru de vant les Romains, citoyen au milieu de mes concitoyens, et j'ai osé leur dire : Je suis prêt à rendre compte de tout le sang que j'ai versé pour la république; je répondrai à tous ceux qui viendront me demander leur père, leur fils ou leur frère. Tous les Romains se sont tus devant moi.

Cette belle action, dont vous me parlez, me paroît bien imprudenie. Il est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains. Mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier, et de prendre pour juges des gens qui vous devoieut tant de vengeances ? Quand loutes vos actions n'auroient été

que

sévères pendant que vous étiez le mailre, elles devenoient des crimes affreux dès que vous ne l'étiez plus.

Vous appelez des crimes , me dit-il, ce qui a fait le salut de la république ? Vouliez-vous que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat , pour ce peu

« PrécédentContinuer »