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358 DIALOGUE DE SYLLA ET D'EUCRATE. diclature , vous avez donné l'exemple du crime que vous avez puni. Voilà l'exemple qui sera suivi, et non pas celui d'une modération qu'on ne fera qu’admirer.

Quand les Dieux ont souffert que Sylla se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils y ont peoscrit la liberté pour jamais. Il faudroit qu'ils fissent trop de miracles pour arracher à présent du coeur de tous les capitaines romains l’ayabilion de régner. Vous leur avez appris qu'il y avoit une voie bien plus sûre pour aller à la tyrannie ; et la garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d'une république trop riche et trop grande , le désespoir de pouvoir l'opprimer.

Il changea de visage et se tut un moment. Je ne crains , me dit-il avec émotion, qu'un homme, dans lequel je erois voir plusieurs Marius. Le hasard , bien un destin plus fort, me l'a fait épargner. Je le regarde sans cesse, j'étudie son âme : il y cache des desseins profonds. Mais s'il ose jamais former celui de commander à des hommes que j'ai faits mes égaux , je jure par les Dieux que je punirai son iusolence.

ou

LETTRES PERSANES.

Rica à Usbek.

HJER matin, comme j'étois au lit, j'entendis frapper rudement à ma porte , qui fut soudain ouverte ou enfoncée par uu homme avec qui j'avois lié quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.

Son habillement étoit beaucoup plus que modeste; sa perruque de travers n'avoit pas même été peignée ; il n'avoit pas eu le temps de faire recoudre son pourpoint noir, et il avoit renoncé pour ce jour-là aux sages précautions avec lesquelles il avoit coutume de déguiser le délabrement de son équipage.

Levez-vous, me dit-il, j'ai besoin de vous tout aujourd'hui ; j'ai mille emplettes à faire, et je serai bien aise que ce soit avec vous : il faut premièrement que vous allions rue Saint-Honoré parler à un notaire qui est chargé de vendre une terre de cinq cent mille livres; je veux qu'il m'en donne la préférence, En venant ici, je me suis arrêté un moment au faubourg Saint-Germain , où j'ai loué un hôtel deux mille écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.

Dès que je sus habillé, ou peu s'en falloit, mon homme me fit précipitamment descendre. Commencons, dit-il, par acheter un carrosse et établissons l’é

quipage. En effet, nous achetâmes non-seulement un carrosse, mais encore pour cent mille francs de marchandises en moins d'une heure : tout cela se fit

promptement, parce que mon homme ne marchanda rien, et ne compta jamais; aussi ne déplaça-t-il pas. Je rêvois sur tout ceci; et quand j'examinois cet homme, je trouvois en lui une complication singulière de richesse et de pauvreté; de manière que je ne savois que croire. Mais enfin je rompis le silence, et, le tirant à part, je lui dis : Monsieur, qui est-ce qui paiera tout cela ? Moi, dit-il; venez dans ma chambre , je vous montrerai des trésors immenses et des richesses enviées des plus grands monarques; mais elles ne le seront pas de vous qui les partagerez toujours avec moi. Je le suivis. Nous grimpons à son cinquième étage, et, par une échelle, nous nous guindons à un sixième , qui étoit un cabinet ouvert aux quatre vents, dans lequel il n'y avoit que dcux ou trois douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis levé de grand malin, me dit-il, et j'ai fait d'abord ce que je fais depuis vingtcinq ans, qui est d'aller visiter mon oeuvre : j'ai vu que le grand jour étoit venu qui devoit me rendre plus riche qu'homme qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille ? elle a à présent toutes les qualités que les philosophes demandent pour faire la transmutation des métaux. J'en ai tiré ces grains que vous voyez qui sont de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu imparfait par leur pesanteur. Ce secret , que Nicolas Flamel trouva , mais que Raimond Lulle et un million d'autres cherchèrent toujours , est venu jusqu'à moi, et je me trouve aujourd'hui un heureux adeple. Fasse le ciel que je ne me serve de tant de trésors qu'il n’a communiqués que pour sa gloire !

Je sortis el e descendis, ou plutôt je me précipilai

par cet escalier, transporté de colère, et laissai cet homme si riche dans son hôpital. Adieu, mon cher Usbek,

Rica à Usbek.

Je passois l'autre jour sur le Pont-Neuf avec un de mes amis; il rencontra un homme de sa connoissance qu'il me dit être un géomètre, et il n'y avoit rien qui n'y parût, car il étoit dans une rêverie profoude ; il fallut que mon aini le tirât long-Lemps par la manche, et le secouất pour le faire descendre jusqu'à lui , tant il étoit occupé d'une courbe qui le tourmentoit peutêtre depuis plus de huit jours. Ils se firent tous deux beaucoup d'honnêtetés, et s'apprirent réciproquement quelques nouvelles littéraires. Ces discours les menèrent jusque sur la porte d'un café, où j'entrai avec eux.

Je remarquai que notre géomètre y fut reçu de tout le monde avec empressement, et que les garçons du café en faisoient beaucoup plus de cas que de deux mousquetaires qui étoient dans un coin. Pour lui, il parut qu'il se trouvoit dans un lieu agréable, car il dérida un peu son visage, et se mit à rire comme s'il n'avoit pas eu la moindre teinture de géométrie.

Cependant son esprit régulier loisoit tout ce qui se disoit dans la conversation. Il ressembloit à celui qui, dans un jardin, coupoit avec son épée la tête des fleurs qui s'élevoient au-dessus des autres. Martyr de sa justesse , il étoit offensé d'une saillie, comme une vue délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien pour lui n'étoit indifférent pourvu qu'il fût vrai. Aussi sa conversation étoit-elle singulière. Il étoit arrivé ce jour-là de la campagne avec un homme qui avoit vu un chà.

18e siècle.

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teau superbe et des jardins magnifiques; et il n'avoit vu, lui, qu’un bâtiment de soixante pieds de long sur trente-cinq de large, et un bosquet barlong de dix arp ns : il auroit fort souhaité que les règles de la perspective eussent été tellement observées , que les allées des avenues eussent paru partout de même largeur; et il auroit donné pour cela une méthode infaillible. Il parut fort satisfait d'un cadran qu'il y avoit démêlé, d'une structure fort singulière; et il s'échauffa fort contre un savant qui étoit auprès de moi, qui malheureusement lui demanda si ce cadran marquoit les heures habyloniennes. Un nouvelliste parla du bombardement du château de Fontarabie, et il nous donna soudain les propriétés de la ligne que les bombes avoient décrite en l'air ; et, charmé de savoir cela, il voulut en ignorer entièrement le succès. Un homme se plaignoit d'avoir été ruiné l'hiver d'auparavant par une inondation. Ce que vous me dites là m'est fort agréable, dit alors le géomètre; je vois que je ne me suis pas trompé dans l'observation que j'ai faite, et qu'il est au moins tombé sur la terre deux pouces d'eau plus que l'année passée.

Un moment après il sortit, et nous le suivimes. Comme il alloit assez vite, et qu'il négligeoit de regarder devant lui, il fut rencontré directement par un autre homme; ils se choquèrent rudement, et de ce coup ils rejaillirent chacun de leur côté en raisou réciproque de leur vitesse et de leurs masses. Quand ils furent un peu revenus de Jeur étourdissement , cet homme, portant la main sur le front, dit au géomètre : Je suis bien aise que vous n'ayez heurté, car j'ai une grande nouvelle à vous apprendre : je viens de donner mon Horace au public. Comment! dit le géomètre , il y a deux mille ans qu'il y est. Vous ne m'entendez

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