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les autres ,

et ils

pas, reprit l'autre, c'est une traduction de cet aucien auteur que je viens de mettre au jour. Il y a vingi ans que je n'occupe à faire des traductions.

Quoi! monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez pas ! vous parlez pour pensent pour vous. Monsieur, dit le savant, croyezvous que je n'aie pas revdu un grand service au public de lui rendre la lecture des bons auteurs familière ? Je ne dis pas tout-à-fait cela ; j'estime autant qu'un autre les sublimes génies que vous travestissez : mais vous ne leur ressemblerez point; car, si vous traduisez toujours ou de vous traduira jamais.

Les traductions sont comme ces monnoies de cuivie qui ont bien la même valeur qu'une pièce d'or, et même sont d'un plus grand nsage pour le peuple ; mais elles sont toujours foibles et d'un mauvais aloi.

Vous voulez , dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres morts ; et j'avoue que vous leur donvez bien un corps , mais vous ne leur rendez pas la vie ; il y manque toujours un esprit pour les animer.

Que ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles vérités qu’un calcul facile nous fait découvrir' tous les jours ? Après ce petit conseil, ils se sé- , parèrent, je crois , très-mécontens l'un de l'autre.

Rica à ***

Je te parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle les Nouvellistes , qui s'assemblent dans un jardin magnifique où leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très-inutiles à l'Etat, et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de celui!

qu'auroit pu produire un silence aussi long; cependant ils se croieut considérables , parce qu'ils s'entretiennent de projets magnifiques et traitent de grands intérêts.

La base de leurs conversations est une curiosité frivole et ridicule; il n'y a point de cabinet si mystétieux qu'ils ne prétendent pénétrer; ils ne sauroient consentir à ignorer quelque chose ; ils savent combien notre auguste sultan a de femmes, combien il fait d'enfans toutes les années; et, quoiqu'ils ne fassent aucune dér en espions , ils sont instruils des mesures qu'il prend pour humilier l'empereur des Turcs et celui des Mogols.

A peine ont-ils épuisé le présent, qu'ils se précipitent dans l'avenir ; et, marchant au-devant de la Providence, ils la préviennent sur toutes les démarches des hommes. Ils conduisent un général par la main ; et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites , ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas.

Ils font voler les arınées comme les grues, et tomber les murailles comme des cartons; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes , des magasins immenses dans les sables brûlans : il pe leur manque que le bon sens.

DESCRIPTION DU VALAIS

ET

DE SES HABITANS.

Jo gravissois lentement et

pied des sentiers assez rudes, condui: par un homme que j'avois pris pour être mon guide, et dans lequel, durant toute la route , j'ai trouvé plutôt un ami qu'un mercenaire. Je voulois rêver, et j'en étois toujours détourné par quelque spectacle inattendu : tantôt d'immenses roches pendoient en ruines au - dessus de ma tête ; tantôt de hautes et bruyantes cascades m'iuondoient de leur épais brouillard; tantôt un torrent éternel ouvroit à mes côtés un abîme dont les yeux n'osoient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdois dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois en sortant d'u: gouffre une agréable prairie réjouissoit tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montroit partout la main des hommes où l'on eût cru qu'ils n'avoient jamais pénétré ; à côté d'une caverne on trouvoit des maisons; on voyoit des pampres secs où l'on n'eût cherché

des rences,

des vignes dans des terres éboulées, d'excellens fruits sur des rochers et des champs dans des précipices.

que

Ce n'étoit pas seulement le travail des hommes qui rendoit ces pays étranges, si bizarrement contrastés, la nature sembloit encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même , lant on la trouvoit différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l'automne, au nord les glaces de l’hiver : elle réunissoit toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol , et formoit l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des monis différemment éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidens de lunière qui en résultoient le matin et le soir ; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d'attirer mon admiration, et qui sembloient m'être offertes en un vrai théâtre; car la perspective des monts étant verticale , frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissamment que celle des plaines qui ne se voit qu'obliquement, en fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre.

J'attribuai, durant la première journée , aux agrémens de cette variété le calme que je sentois renaitre en moi. J'admirois l'empire qu'ont sur nos passions les plus vives les êtres les plus insensibles, et je méprisois la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur l'âme qu’une suite d'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu'il avoit encore quelqu'autre cause qui ne m'étoit pas connue. J'arrivai ce jour-là sur des moutagnes moins élevées; et, parcourant eusuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui étoient à ma portée. Après m'être promené dans les nuages , j'atteignois un séjour plus serein, d'où l'on

voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessus de soi; image trop vaine de l'âme du sage, dont l'exemple n’exista jamais, ou n'existe qu’aux mêmes lieux d'où l'on en a tiré l'emblême.

Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvois la véritable cause du changement de mon humeur. En effet, c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, quoiqu'ils ne l'observeut pas tous , que sur les hautes montagnes, où l'air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps , plus de sé révité dans l'esprit; les plaisirs y sont moins ardens , les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime , proportionné aux objets qui nous frappent , je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes on y Jaisse tous les sentimens bas el terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'àme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d'être et de penser : tous les désirs trop vifs s'émoussent ; ils perdent ceite pointe aiguë qui les rend douloureux; ils ne laissent au fond du coeur qu'une émotion légère et douce; et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des moutagnes ne soient pas un des grands remèdes de la inédecine et de la morale.

Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, et vous aurez quelque idée de la si

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