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tuation délicieuse où je me trouvois. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnans spectacles; le plaisir de ne voir autour de soi

que

des objets tout nouveaux, des viscaux étranges, des plantes hizarres et inconnues, d'observer en quelque sorle une autre nature, et de se trouver daus un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l'air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapproche tous les points de vue, les distances paroissant moindres que dans les plaines où l'épaisseur de l'air couvre la terre d'un voile, où l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir. Enfin, ce spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l'esprit et les sens : on oublie tout, on s'oublie soi-même, on ne sait plus où l'on est.

J'aurois passé tout le temps de mon voyage dans le seul enchantement du paysage si je n'en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitans. Vous trouverez dan ma description un léger crayon de leurs moeurs, de leur simplicité, de leur égalité d'âme, et de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par l'exemption des peines , plutôt que par le goût des plaisirs. Mais ce que je n'ai pu vous peindre et qu'on ne peut guère imaginer, c'est leur humanité désintéressée, et leur zèle hospitalier pour tous les étrangers que le hasard ou la curiosité conduisent chez eux. J'en fis une épreuve surprenante , moi qui n'étois covnu de personne, et qui ne marchois qu'à l'aide d'un conducteur. Quand j'arrivois le soir dans un bameau , chacun venoit avec tant d'empressement m'offrir sa maison , que j'étois embarrassé du choix; et celui qui oblenoit la préférence en paroissoit si content,

que la première fois je pris cette ardeur pour de l'avidité; mais je fus bien étonné quand, après en avoir use chez mon hôte à peu près comme au cabarel, il refusa le lendemain mon argent, s'offensant même de ma proposition, et il en a partout été de même. Ainsi c'étoit le pur amour de l'hospitalité, communément assez tiède, qu'à sa vivacité j'avois pris pour l'âpreté du gain. Leur désintéressement fut si complet, que, dans tout le voyage, je n'ai pu trouver à placer un patagon. En effet, à quoi dépenser de l'argent dans un pays où les maîtres ne reçoivent point le prix de leurs frais, ni les domestiques celui de leurs soins, et où l'on ne trouve aucun mendiant! Cependant l'argent est fort rare dans le haut Valais; mais c'est pour cela que les habitans sont à leur aise : car les denrées y sont abondantes, sans aucun débouché au dehors, sans consommation de luxe au dedans, et sans que le cultivateur montagnard, dont les travaux sont les plaisirs, devienne moins laborieux. Si jamais ils ont plus d'argent, ils seront infailliblement plus pauvres; ils ont la sagesse de le sentir, et il y a dans le pays des mines d'or qu'il n'est pas permis d'exploiter.

J'étois d'abord fort surpris de l'opposition de ces usages avec ceux du bas Valais, où, sur la route d'lLalie, on rançonne assez durement les passagers, et j'avois peine à concilier dans un même peuple des manières si différentes. Un Valaisan m'en expliqua la raison. Dans la vallée , me dit-il, les étrangers qui passent sont des marchands et d'autres gens uniquement occupés de leur négoce et de leur gain; il est juste qu'ils nous laissent une partie de leur profit, et nous les traitons comme ils traitent les autres. Mais ici où nulle affaire n'appelle les étrangers , nous sommes sûrs que leur voyage est désintéressé ; l'accueil qu'on leur fait

l'est aussi : ce sont des hôtes qui nous viennent voir parce qu'ils nous aiment, et nous les recevons avec amitié. Au reste, ajouta-t-il en souriant, cette hospitalité n'est pas coûteuse, el peu de gens s'avisent d'en profiter. Ah! je le crois, lui répondis-je, que feroit-on chez un peuple qui vit pour vivre, non pour gagner, ni pour briller ? Hommes lieureux et digues de l’être , j'aime à croire qu'il faut vous ressembler en quelque chose pour se plaire au milieu de vous !

Ce qui me paroissoit le plus agréable dans leur accueil, c'étoit de n'y pas trouver le moindre vestige de gêne , ni pour eux ni pour moi. Ils vivoient dans leurs maisons comme si je n'y eusse pas été , et il ne tenoit qu'à moi d'y être comme si j'y eusse été seul. Ils ne connoissent point l'incommode vanité d'en faire les honneurs aux étrangers, comme pour les avertir de la présence d'un maître dont on dépend, au moins en cela. Si je ne disois rien, ils supposoient que je voulois vivre à leur manière ; je n'avois qu’à dire un mot pour vivre à la mienne sans éprouver jamais de leur par! la moindre marque de répugnance ou d'étonnement. Le seul compliment qu'ils me firent, après avoir su que j'étois Suisse, ful de me dire que nous étions frères, et que je n'avois qu'à me regarder chez eux comme étant chez moi, puis ils ne s'embarrassèrent plus de ce que je faisois, n’imaginant pas même que je pusse avoir le moindre donte sur la sincérité de leurs offres , ni le moindre scrupule à m'en prévaloir. Ils en usent entre eux avec la même simplicité; les enfans en âge de raison sont les égaux de leurs pères ; les domestiques s'asseyent à table avec leurs maîtres; la même liberté règne dans les maisons et dans la république, et la famille est l'image de l'État.

LE DUEL

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QU'Y A-T-il de commun entre la gloire d'égorger un homme et le témoignage d'une âme droite? El quelle prise peut avoir la vaine opinion d'autrui sur l'honneur véritable, dont toutes les racines sont au fond du coeur ? Quoi ! les vertus qu'on a réellement périssent-elles sous les mensonges d'un calomniateur ? et l'honneur du sage seroit-il à la merci du premier brutal qu'il peut rencontrer ? Me direz - vous qu'un duel témoigne qu'on a du coeur, et que cela suffit pour effacer la honte ou le reproche de tous les autres vices? Je vous demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision , et quelle raison peut la justifier ? A ce compte , un fripon n'a qu'à se battre pour cesser d'être un fripon; les discours d’up menteur deviennent des vérités sitôt qu'ils sont soutenus à la pointe de l'épée ; et si l'on vous accusgit d'avoir lué un homme, vous en iriez tuer un second pour prouver que cela n'est pas vrai. Ainsi, vertu , vice, honneur, insamie, vérité, mensonge , tout peut tirer sou être de l'événement d'un combat: une salle d'armes est le siége de toute justice ; il n'y a d'autre droit que la force, d'autre raison que le meurtre; toute la réparation due à ceux qu'on outrage est de les tuer, et toute offense est également bien lavée dans le sang de l'offenseur ou de l'offense. Dites, si les loups sa voient raisonner, au

votre propre

roient-ils d'autres maximes? Jugez vous-même , par le cas où vous êtes, si j'exagère leur absurdité. De quoi s'agit-il ici pour vous? d'un démenti reçu dans une occasion où vous mentiez en effet. Pensez-vous donc tuer la vérité avec celui que vous voulez punir de l'avoir dite? Songez-vous qu'en vous soumettant au sort d'un duel vous appelez le ciel en témoignage d'une fausseté, et que vous osez dire à l'arbitre des combats : Viens soutenir la cause injuste et faire triompher le mensonge ? Ce blasphême n'a-t-il rien qui vous épouvante ? Cette absurdité n'a-t-elle rien qui vous révolte? Eh Dieu ! quel est ce misérable honneur qui ne craint pas le vice, mais le reproche, et qui ne vous permet pas d'endurer d'un autre un démenti reçu d'avance de

cour! Cherchez si l'on vit un seul appel sur la terre quand elle étoil couverte de héros. Les plus vaillaos hommes de l'antiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers ? César envoya-t-il un cartel à Caton , ou Poinpée à César pour tant d'affronts réciproques ? Et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer du bâton ? D'autres temps, d'autres moeurs, je le sais; mais n'y en a-t-il que de bonnes ? Et n'oseroit-on s'enquérir si les moeurs d'un temps sont celles qu'exige le solide honneur ? Non, cet honneur n'est point variable; il ne dépend vi des temps, ni des licux, ni des préjugés; il ne peut ni passer ni renaître; il a sa source éternelle dans le coeur de l'homme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre n'ont point connu le duel, je dis qu'il n'est pas une institution de l'honneur, mais une mode affreuse et barbare , digne de sa féroce origine. Reste à savoir

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