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cette vie , & le mérite de la pauvreté pour l'autre. Hélas, Philothée! Jamais personne ne confefle qu'il soit avare , & chacun defavouë cette baflefle d'ame: On s'excuse sur le nombre des enfans, & sur les regles de la prudence, quidemandent qu'on se fafie un établissement solide : Jamais on n'a trop de bien, & il se trouve toûjours des nécessitez nouvelles d'en avoir davantage : Les plus avares ne pensent pas en leur conscience qu'ils le soient : L'avarice est une prodigieuse fiévre , qui se rend dautant plus imperceptible , qu'elle devient plus violente & plus ardente. Moïse vit un buillon brûler du feu du ciel, sans en être consumé : Mais au contraire le feu prophane de l'avarice dévore & consume Pavare sans le brüler; du moins il n'en sent pas les ardeurs, & l'alcération violente qu'elles luy caufent , ne luy paroist qu'une foif fort douce, & toute naturelle.

Si vous desirez ardemment , longtemps , & avec inquiétude les biens que vous n'avez pas ; croyez que véritablement vous étes avare , quoique disiez,

, que vous ne voulez pas les avoir injustement: En la même maniére qu'un malade qui desire ardem, que de l'eau.

vous

iment de boire , & le desire long-temps,

& avec inquiétude , fait bien voir qu'il a la fiévre , quoiqu'il ne veüille boire

. O Philothéc, je ne sçay fi c'est un desir bien juste, que celuy d'avoir par des

voyes justes ce qu'un autre possede avec justice : Car il semble que nous voulions nous accommoder aux dépens de l’incommodité d'autruy. Celuy qui posséde un bien justement, n'a-t-il

pas plus de raison de le garder justement, que nous n'en avons de delirer de l'avoir justement : Par quelle raison donc étendrons-nous nos defirs sur la commodité,

pour

l'en priver : Quand ce desir seroit jufto , certainement, il ne seroit pas charitable : Et nous ne voudrions pas , qu'un autre fe permist ce même defir à nôtre égard. Ce fut le péché d'Achab , de vouloir avoir justement la vigne de Naboth , qui la vouloit encore plus justement garder : Ce Roy la desira ardemment, long-temps, & avec inquiétude.; parrant il offensa Dieu.

Attendez , Philothée , å desirer le bien du prochain,quand il commencera à desirer de s'en défaire ; & alors fon delar rendra le võţre juste & charitable :

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Duy , je consens que vous vous appliquiez à l'augmentation de votre bien, pourvcû que ce soit avec autant de charité que de justice.

Si vous aimez les biens que vous avez , s'ils occupent vôtre prudence avec empressement , fi vôtre esprit y eft, fi vôtre cæur y tient, si vous fentez une crainte vive & inquiéte de les perdre; croyez-moy, vous avez encore quelque sorte de fiévre, & le feu de l'avarice n'est pas éteint : Car les fébricitans boivent l'eau qu'on leur donne, avec une certaine avidité, application, & joye, qui ne sont ni naturelles , ordinaires' aux personnes faines ; & il n'est pas possible de se plaire beaucoup à une chose , sans

у grand attachement. Si dans quelque perte de biens, vous sentez vôtre ceur affligé & desolé; croyez-moy encore; Philothée, vous y avez beaucoup d'affection :Puisque rien ne marque mieux l'attachement

que

l'on avoit à ce que l'on a perdu, que l'aAliction de la perte.

Ne defirez donc point d'un desir entiérement formé, le bien que vous n'avez pas ; ne plongez point vôtre cour dans celuy que vous avez ; ne vous des solez point des pertes qui vous arrive

ni

que l'on

ait un

font:

font: Alors vous aurez quelque sujer de croire non-seulement qu'étant riche en effet , vous ne l'étes point d'affe&tion ; mais encore , que vous étes pauvre d'esprit, & par conséquent du nombre des bienheureux, puisque le Royaume des Cieux vous appartient.

CHAPITRE XV.

La maniére de pratiquer la Pauvreté réelle dans la poselion

des Richeffes.

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L

E célébre peintre Patrhasius fit un

portrait du peuple Athénien, que l'on trouva d'une invention trés-ingénieuse : Car pour le peindre avec tous les traits de fon naturel léger, variable & inconstant , il représenta dans plufieurs figures d'un même tableau , des caracteres fort opposez de vertus & de vices.; de colére & de douceur, de clémence & de sévérité, de fierté & d'humilité, de courage & de lâcheté, de civilité & de rusticité. C'est à peu prés ainsi que je voudrois, Philothée, faire entrer dans votre cœur, la richeffe & La pauvreté, un grand soin , & un

M

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grand mépris des biens temporels

. Ayez beaucoup plus d'application à faire valoir vos biens, que n'en ont même les mondains: Car, dites-moy, je vous prie ; ceux à qui les grands Princes donnent l'intendance de leurs jardins, n'ont-ils pas plus d'attention à les cultiver , & plus de foin d'avoir tout ce qui peur servir à les embellir," que s'ils leur appartenoient en propre ? Pourquoy cela ? C'est qu'ils considérent ces jardins, comme ceux de leurs Princes & de leurs Rois , à qui ils veulent plaire ? Philothée , les biens que nous avons, ne sont pas à nous; & Dieu qui les a confiez à notre administration, prétend que nous les faflions bien vaJoir : c'est donc luy rendre un service agréable ; quc d'en avoir un grand soin; mais il faut que ce soin soit plus folide, & plus grand , que celuy des mondains ; parce qu'ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes , & que nous devons travailler pour l'amour de Dieu. Or comme l'amour de foi-meme est un amourempresfé, turbulent , & violent; le soin qui en tire son origine, eft plein de trouble, de chagrin & d'inquiétude : Et comme l'amour de Dieu porte dans le cæur la douceur, la

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