Images de page
PDF
ePub
[graphic][ocr errors][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small]

PRÉCÉDÉES DE LA VIE DE MOLIÈRE PAR VOLTAIRE,

ET DE SON ÉLOGE PAR CHAMFORT.

[merged small][merged small][graphic]

A PARIS,
CHEZ TARDIEU-DENESLE, LIBRAIRE,

QUAI DES GRANDS AUGUSTINS, n° 37.

[blocks in formation]

COURONNÉ A L'ACADÉMIE FRANÇAISE;

PAR CHAMFORT.

en

LE

nom de Molière manquoit aux fastes de l'Académie. Cette foule d'étrangers que nos arts attirent parmi nous, voyant dans ce sanctuaire des lettres les portraits de tant d'écrivains célèbres, a souvent demandé : est Molière ? Une de ces convenances que la multitude révère, et que le sage respecte, l'avoit privé pendant sa vie des honneurs littéraires, et ne lui avoit laissé que les applaudissemens de l'Europe : l'adoption éclatante que vous faites aujourd'hui, Messieurs, de ce grand homme, venge sa mémoire, et honore l'Académie. Tant qu'il vécut, on vit dans sa personne un exemple frappant de la bizarrerie de nos usages : on vit un citoyen vertueux, réformateur de sa patrie , désavoué par sa patrie, et privé des droits de citoyen; l'honneur véritable séparé de tous les honneurs de convention, le génie dans l'avilissement, et l'infamie associée à la gloire : mélange inexplicable à qui ne connoîtroit point nos contradictions, à qui ne sauroit point que le théâtre, respecté chez les Grecs, avili chez les Romains, ressuscité dans les états du souverain pontife (a), redevable de la première tragédie à un archevêque (6), de la première comédie à un cardinal (c), protégé en France par deux cardinaux (d), y fut à la fois anathéma

(a) Léon x.
(6) La Sophonisbe, de l'archevêque Trissino.
(c) La Calandra , du cardinal Bibiena.
(d) Les cardinaux de Richelieu et Mazarin.
1.

tisé dans les chaires, autorisé par un privilege du roi, et proscrit dans les tribunaux. Je n'entrerai point à ce sujet dans une discussion où je serois à coup sûr contredit, quelque parti que je prisse. D'ailleurs, Molière est si grand, que cette question lui devient étrangère : toutefois je n'oublierai pas que je parle de comédie; je ne cacherai point la simplicité de mon sujet sous l'emphase monotone du panegyrique, et je n'imiterai pas les comédiens françois, qui ont fait peindre Molière sous l'habit d’Auguste.

Le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire. Les poètes comiques ont toujours peint, même involontairement, quelques traits du caractère de leur nation. Des maximes utiles, répandues dans leurs ouvrages, ont corrigé peut-être quelques particuliers; les politiques ont même conçu que la scène pouvoit servir à leurs desseins. Le tranquille Chinois, le pacifique Péruvien, alloient prendre au théâtre l'estime de l'agriculture, tandis que les despotes de la Russie , pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche dont ils vouloient saisir l'autorité, le faisoient insulter dans des farces grotesques. Mais que la comédie dût être un jour l'école des moeurs, le tableau le plus fidèle de la nature humaine, et la meilleure histoire morale de la société ; qu'elle dût détruire certains ridicules, et que pour en retrouver la trace il fallût recourir à l'ouvrage même qui les a pour jamais anéantis, voilà ce qui auroit semblé impossible avant que Molière l'eût exécuté.

Jamais poète comique ne rencontra des circonstances si heureuses. On commençoit à sortir de l'ignorance; Corneille avoit élevé les idées des François. Il y avoit dans les esprits une force nationale, effet ordinaire des guerres civiles, et qui peut-être n'avoit pas peu contribué à former Corneille lui-même. On n'avoit point, à la vérité, senti encore l'influence du génie de Descartes, et jusque-là sa patrie n'avoit

le temps de le persécuter; mais elle respectoit un peu

eu que

moins des préjugés combattus avec succès, à peu près comme le superstitieux qui, malgré lui, sent diminuer sa vénération pour l'idole qu'il voit outrager impunément. Le goût des connoissances rapprochoit des conditions jusqu'alors séparées. Dans cett

crise, les meurs et les lumières anciennes contrastoient avec les manières nouvelles, et le caractère national, formé par des siècles de barbarie, cessoit de s'assortir avec l'esprit nouveau qui se répandoit de jour en jour : Molière s'efforça de concilier l'un et l'autre. L'humeur sauvage des pères et des époux , la vertu des femmes qui tenoit un peu de la pruderie, le savoir défiguré par le pédantisme, génoient l'esprit de société qui devenoit celui de la nation. Les médecins, également attachés à leur robe, à leur latin et aux principes d'Aristote, méritoient presque tous l'éloge que M. Diafoirus donne à son fils de combattre les vérités les plus démontrées. Le mélange ridicule de l'ancienne barbarie et du faux bel esprit moderne, avoit produit le jargon des précieuses; l'ascendant prodigieux de la cour sur la ville avoit multiplié les airs, les prétentions, la fausse importance dans tous les ordres de l'état, et jusque dans la bourgeoisie. Tous ces travers et plusieurs autres se présentoient avec une franchise et une bonne foi très commodes pour le poète comique. La société n'étoit point encore une arène où l'on se mesurât des yeux avec une défiance déguisée en politesse; l'arme du ridicule n'étoit point aussi affilée qu'elle l'est devenue depuis, et n'inspiroit point une crainte pusillanime digne elle-même d'être jouée sur le théâtre. C'est dans un moment si favorable que fut placée la jeunesse de Molière. Né, en 1620, d'une famille attachée au service domestique du roi, l'état de ses parens lui assuroit une fortune aisée. Il eut des préjugés à vaincre, des représentations à repousser pour embrasser la profession de comédien; et cet homme, qui a obtenu une place distinguée parmi les sages, parut faire une folie de jeunesse en obéissant à l'attrait de

« PrécédentContinuer »