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pourtant d'intérêt ni de talent; le Violon de faïence, spécialement, est la peinture très-étudiée et très-vive d'une manie, celle du collectionneur, poussée jusqu'à la plus folle passion. Mais quel que soit son objet, la passion, par cela seul qu'elle est profonde, sincère, ne peut manquer d'inspirer, dans le roman comme dans la vie, de la sympathie pour ses héros ou de la pitié pour ses victimes.

Les romans de débutants : empreinte personnelle.

MM. Edm. Thy, Arm. Renaud.

Il y a des romans dont on peut dire, sans connaitre l'auteur, que ce sont des livres de début; on y reconnait un homme jeune encore qui se met tout entier dans un premier essai, avec son expérience précoce, incomplète et pourtant toute dogmatique. Ce premier livre vaut souvent mieux que tous ceux qui viendront après; il est le seul qui ait une valeur personnelle. C'est un de ces livres que nous croyons voir dans lApprentissage de la vie de M. Edmond Thy 4. L'auteur se montre triste et désolé jusqu'à la mort. Il rit amèrement de la comédie humaine; il en dénigre les intérêts, les passions, avec une affectation de brutalité. Ses études sur l'amour et le désamour sont comme la psychologie de la désillusion. Le dégoût ou le désespoir attend le poëte qui n'a pas le sens de la vie et qui cherche des chemins de traverse au milieu des grandes routes du monde. Il finira peut-être par l'abrutissement volontaire au sein de la débauche et de l'ivresse. Il y a « des natures qui finissent plus mal que les autres pour avoir voulu mieux commencer qu'elles. » C'est toujours le mot de Pascal sur l'ange et la bête. Malgré toutes les imperfections d'un livre

1. Havard, in-18, 318 p.

mal composé, malgré la trivialité de certaines peintures et les inégalités d'un style tour à tour trop imagé ou prétentieusement simple, lApprentissage de la vie de M. Edmond Thy n'est pas le roman du premier venu. Un accent de vérité semble indiquer ici non les aventures mêmes de l'auteur, au moins des impressions et des sentiments personnels. Or, sentir vivement et par soi-même est un secret pour intéresser qui supplée à l'expérience littéraire et peut être même plus efficace.

C'est aussi sans doute un premier roman que la Griffe rose de M. Armand Renaud'. L'auteur avait déjà député comme poēte par un volume très-favorablement accueilli de toute la presse, les Poèmes de l'amour. Avec un titre qui fait rêver de choses gracieuses, la Grisse rose est une sombre histoire. Une épigraphe de quatre vers nous le fait entrevoir à travers une ombre de poésie nuageuse qu'il ne faut pas trop presser, de peur de faire évanouir l'idée qu'elle semble contenir :

Griffe de femme douce à voir;
Une charmante et fine chose.
Mieux vaudrait l'informe et le noir.
C'est de sang humain qu'elle est rose.

Le sujet se devine facilement. C'est l'amour entre un bourreau et une victime. Le bourreau c'est une femme, belle, mais égoïste et insensible, ayant plus besoin d'être courtisée qu'aimée; la victime c'est un pauvre jeune homme naif, sincère, ardent et désintéressé dans la passion. Il n'y a entre eux qu'une situation ; peu ou point d'intrigue; pas de complications d'événements. Des sphères élevées où regne la grande dame, elle torture le pauvre coeur qui s'est

1. Dentu, in-18.
2. Voy. 1. III de l'Année littéraire, p. 52-53.

donné à elle, jusqu'à ce que, brisé par la douleur, par la pauvreté, par les deuils domestiques dont sa funeste passion est cause, l'amour trouve un refuge dans la mort. Sa persécutrice cherchera une expiation dans la pénitence. La Grisse rose témoigne d'un talent d'analyse psychologique qui n'est pas à dédaigner dans le roman; on peut seulement reprocher à l'auteur de donner trop souvent des peintures d'amour sensuel là où il avait promis et annoncé des études morales. Malgré ses qualités et malgré ses défauts qui sont des concessions à des tendances funestes, je ne crois pas que le jeune romancier obtienne un succès qui l'encourage à sortir de sa première voie poétique, et je l'en félicite.

Romans de début : Psychologie fantastique.

M. Eug. Lataye.

Un roman de début, curieux, étrange, et à plusieurs égards très-remarquable, est la Conquête d'une áme par M. Eug. Latayer. C'est l'histoire toute psychologique d'un premier amour qui prend dans une jeune âme une telle place, qu'aucun autre sentiment n'y pénétrera plus, si ce n'est comme reflet, comme mirage, comme douloureuse illusion. Le héros ou plutôt la victime de cette passion absorbante passe de la rêverie à l'idée fixe, de l'idée fixe à l'hallucination. C'est à une morte qu'il raconte ses sentiments, mais à une morte pour ainsi dire vivante et présente auprès de lui, qui l'entend, qui répond à sa voix, qui sent ses caresses et s'en montre heureuse. C'est pour sceller encore mieux cette union de la vie et de la mort que Thierry fait à l'âme visible de sa bien-aimée le récit fidèle de ce qu'ils ont éprouvé ensemble et de ce qu'il a éprouvé sans elle et loin d'elle : car avant d'être séparés par la mort, les deux amants l'ont été par un malentendu de sentiment, qui est le seul ressort tragique de leur aventure.

1. Hetzel, in-18, 326 p.

Cette aventure n'est pas longue à analyser. Pauvres tous deux, Thierry et Joséphine sortaient à peine de l'enfance quand ils se sont épris l'un de l'autre. Pendant que le fiancé lutte contre les premières difficultés de la vie, la jeune fille s'ouvre à tous les sentiments qui feront d'elle sa digne compagne. Leur amour réciproque n'a pas d'autres bornes que leur commun avenir. Mais tout à coup la perspective de la misère effraye la jeune fille, qui craint de ne pas suffire seule au bonheur de son amant. Celui-ci s'irrite de cette défiance, et les deux jeunes gens s'éloiguent froidement au moment où ils s'aiment le plus. D'amères souffrances les attendent. Thierry, arrivé à une position honorable, est dévoré de regrets, sans' vouloir, par orgueil, revenir sur ses pas. Il vit dans une famille étrangère et s'abandonne un instant à deux nouvelles passions ensemble qui ne peuvent le guérir de la première. Sur le point d'épouser une charmante jeune fille qu'il croit amer et dont il se sait aimé, il est arrêté subitement par la recrudescence de ses souvenirs. De son côté, sa première fiancée s'éteint consumée par sa secrète douleur, et Thierry ne revient auprès d'elle que pour recueillir son dernier soupir. Rendu plus que jamais à son amour par la douleur même, il vit dans un commerce intime et mystique avec l'âme de sa fiancée et lui donne ce que l'auteur appelle l'immortalité, c'est-à-dire la survivance dans la pensée de l'ètre aimé.

Il y aurait bien des réflexions à faire sur le livre de M. Lataye, et j'avoue que bien des romans d'écrivain en vogue sont moins dignes d'arrêter la critique que ce premier essai d'un auteur inconnu. Un des mérites de la Conquête d'une ame, c'est le talent d'observation intérieure pour

lequel une situation unique devient un monde, un sujet d'étude inépuisable. Les auteurs qui ont le don de cette analyse intime peuvent se passer d'événements, d'intrigue, de péripéties, de coups de théâtre, en un mot des éléments ordinaires du drame. Ils ont leur monde à eux, monde invisible mais réel, dont les ressorts sont aussi simples que puissants et dont les révolutions silencieuses compteni plus de victimes et causent plus de vraies douleurs que tous les bouleversements plus bruyants de la fortune et de la vie.

Le héros de M. Lataye, sinon M. Lataye lui-même, -- comme pourrait le faire croire ce mot souligné de son épigraphe : meum est, — est de la famille de Jean-Jacques Rousseau, famille encore si nombreuse au commencement de ce siècle où tant de rêveurs se faisaient tant de mal avec leurs propres pensées; Thierry tient même moins de Saint-Preux que du héros même des Confessions. Sa passion est moins ardente, moins emportée que celle de l'amant de Julie et plus prompte à la désillusion. Il est plus mystique et moins philosophe; il déclame moins, mais il sent davantage. Son amour, si éthéré qu'il soit, n'est pas pur de l'égoïsme de la passion; il ne peut vaincre non plus une fierté déplacée, cause de tous ses malheurs. Ses souffrances, réelles quoique sortant de l'imagination, n'inspirent qu'une médiocre pitié. Il lui est permis de se rendre malheureux à plaisir et de savourer ses regrets à outrance; mais il est odieux d'associer ceux qui vous aiment à ces sombres caprices. Thierry fait deux victimes, avec cette belle passion à laquelle il voue sa vie, et, en définitive, il a plus d'amour dans la tête que dans le cœur.

Je ne parle pas des incidents extérieurs de sa vie, si peu nombreux et pourtant encore invraisemblables, de cette séparation sans motifs, de ce malentendu d'amour que l'auteur fait durer deux ans et qu'une effusion de tendresse, un baiser, une larme aurait dû emporter en un

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