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mari. La jeune femme échappe par la fuite à une surveillance ombrageuse et à de justes colères; elle abandonne son mari et sa fille pour venir vivre à Paris avec son amant. Malgré l'ardeur constante de cet amour adultère, elle ne peut être heureuse; le souvenir de sa fille et la pensée des jugements du monde la poursuivent; la nécessité de se cacher l'accable. Enfin la nouvelle de la mort de son enfant la frappe comme la foudre et lui ôte la raison. Son amant s'engage dans un régiment qui part pour la guerre d'Italie.

Cette seconde nouvelle est plus vigoureusement traitée que la première. La situation, sans se compliquer d'incidents, est approfondie; la fatalité qui pèse sur toutes les relations coupables de cet ordre produit ses conséquences naturelles. L'auteur n'en tire pas les conclusions morales; il n'empêche pas de les tirer. Il est de ces peintres ou de ces conteurs qui n'admetteut ni ne repoussent la moralité, mais pour qui elle n'existe pas. Le sentiment du devoir n'est pas foulé aux pieds par leurs « pécheurs » et leurs « pécheresses; » il leur est étranger. Une honnête femme perdue, un mari déshonoré, une maison ruinée, un enfant abandonné : rien de tout cela ne compte dans la balance de la passion. Il faut des aventures de police correctionnelle aux romans de ce genre, comme il en faut aux faits divers et aux comptes rendus judiciaires des journaux. La seule chose est de les bien conter. Les jeunes romanciers qui ont le tort de débuter dans cette littérature inférieure, ne doivent pas avoir celui de s'y arrêter. On peut proposer un but plus élevé même à de simples amusements littéraires. M. J. de Cénar a du moins prouvé, dans ce cadre trop bas et trop étroit, qu'il sait écrire. Son prologue et sa seconde nouvelle contiennent quelques pages bien senties. Qu'il renonce donc, ainsi que l'auteur d'une Drólesse, à chercher le succès d'un jour, d'une heure, par des séductions de mauvais aloi. Celui qui se sent de l'avenir doit

avoir, dès le début, assez de confiance en soi-même pour viser plus haut'.

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Roman historique, semi-historique et pseudo-historique. MM. Et.

Arago, Saintine, El. Berthet, A. Robert, A. Ponroy.

Le roman historique n'a plus aujourd'hui la même vogue qu'il y a un tiers de siècle. Et cependant les études historiques n'ont rien perdu de leur faveur ; elles sont encore et resteront longtemps la passion de notre époque. C'est peut-être même à la sincérité de notre amour pour l'histoire qu'il faut attribuer la désuétude où est tombé le roman historique. Nous cherchons si curieusement la vérité sur les hommes et les choses du passé, qu'elle n'a plus besoin pour se présenter à nous du voile de la fiction. D'un autre côté, nos historiens ont exposé avec tant de talent les résultats de leurs patientes investigations, que les inventions des romanciers ne sauraient offrir un intérêt dramatique égal à celui de nos grands ouvrages d'érudition moderne. Il n'y a pas de livre d'imagination qui puisse mieux populariser notre ancienne histoire que les Récits des temps mérovingiens. A côté d'Augustin Thierry, il n'y a point de place pour un Walter Scott français. Le roman historique est toutefois un genre littéraire qui a sa raison d'être et ne peut pas disparaitre complétement. Des romanciers de profession chercheront toujours dans l'histoire des drames tout faits, et les écrivains de parti ne priveront pas leurs opinions de ce moyen commode de vulgarisation ou d'apologie. .

1. Je ne sais si je dois placer au nombre des romans à titre provocant celui que M. André Léo a intitulé : un Mariage scandaleux. Le temps n'a manqué pour lire entièrement ce volume compacte de 500 p. Mais il me semble qu'il n'y a de scandaleux que le titre, et qu'il renferme des études assez soignées de la vie réelle.

Dans ce dernier ordre d'idées nous trouvons de M. Etienne Arago un roman déjà ancien, si l'on se reporte à son apparition en feuilletons, mais remanié récemment pour sa publication en volumes. Il a pour titre les Bleus et les Blancs! et pour sujet les guerres vendéennes. En voici un compte rendu par M. Frédéric Lock?, qui, soit comme analyse, soit comme appréciation, nous paraît mériter d'être reproduit:

Ce roman parut d'abord en feuilletons, dans la Réforme, et ne fut achevé qu'après la révolution de Février. L'auteur en avait puisé les éléments dans de longues et intéressantes conversations avec l'ancien adjudant général Savary (non point celui qui fut duc de Rovigo), qui avait pris personnellement part à toute la lutte contre les Vendéens, et qui en connaissait tous les détails ; il reçut du vétéran de la Révolution ces traits vivants qui donnent la vraie physionomie des événements. Plus tard, M. Arago lut encore avec profit les récits de Fr. Grille, de Benj. Fillon et d'autres acteurs de cette guerre sacrilége, au moyen desquels il put contrôler et rectifier les narrations plus épiques que véridiques mises sous les noms de Mmes de la Rochejaquelein et de Bonchamp. Avant de rééditer son roman en volumes, M. Et. Arago a examiné les nouveaux documents produits depuis douze ans, il a lu les ouvrages de Michelet et de Louis Blanc; tous ces témoignages ont confirmé l'exactitude des faits consignés dans son propre livre.

On peut donc tenir pour complétement authentiques tous les faits de guerre racontés dans les Bleus et les Blancs. Il serait superflu d'ajouter que M. Etienne Arago prend, et très-nettement, parti pour la Révolution, pour la République contre les Vendéens; mais nous voulons constater que sa foi personnelle ne le rend pas injuste pour ses ennemis, et que s'il flétrit avec indignation les supercheries par lesquelles les Vendéens furent poussés et retenus dans la révolte, les horribles cruautés dont ils donnèrent l'exemple, il ne méconnait ni le courage des

1. Dentu, 2 vol. in-18, 376-410 p. 2. Voir le journal le Temps du 4 septembre 1862.

paysans dans le combat, ni les chevaleresques qualités de quelques-uns de leurs chefs.

Nous ne pouvons analyser le livre de M. Etienne Arago; ce serait refaire l'histoire entière de la guerre vendéenne. Il a tracé de ce sombre épisode un tableau plein d'un intérêt douloureux, mais saisissant. Il montre au vrai ce que furent ces bandes, toujours indisciplinées, victorieuses quand, supérieures en nombre, elles se jetaient comme un torrent sur les détachements républicains; ne connaissant d'autre tactique que cette irruption en masse, ou la dispersion dans les genêts et les rochers; pillant, brûlant les villes envahies, égorgeant les prisonniers. A côté des la Rochejaquelein, des d'Elbée, des Lescure, des Bonchamp, dont nous louerions volontiers l'héroisme, si l'héroisme était permis contre la patrie, M. Arago place les Stofflet, les Charette, les Souchu, les Six-Sous, qui ont légitimé par leurs cruautés la cruauté des représailles; les curés Bernier, Barbotin, le faux évêque d'Agra, ces fauteurs criminels d'une rébellion à laquelle ils ne demandaient que la satisfaction de leur ambition personnelle.

M. Arago n'est pas moins véridique dans la peinture des hommes de la Révolution. Sa profonde sympathie pour la cause elle-même ne l'empêche de signaler ni les violences qui ont malheureusement répondu à d'autres violences, ni l'impéritie, l'infatuation de certains hommes qui ont plus d'une fois compromis l'intérêt public et subordonné le devoir a de mesquines passions. Mais, en regard de ces inévitables faiblesses humaines, il met en relief le courage vraiment héroique des gardes nationales urbaines qui, presque seules, soutinrent le premier choc des bandes insurgées, et furent de précieux auxiliaires pour l'armée de Mayence et les troupes régulières que la Convention envoya dans la suite contre la Vendée; Kléber, Marceau, Westermann, Hoche, Merlin (de Thionville), Turreau, Savary représentent l'union du dévouement civique et de la valeur militaire.

Si l'intérêt patriotique, si la joie des triomphes donnent de l'attrait au récit des guerres soutenues pour la défense de la patrie, le récit de la guerre civile ne donne que de tristes émotions. C'est afin de reposer l'esprit et d'intéresser le cæur de ses lecteurs que M. Arago a mêlé au tableau de la révolte vendéenne une fable romanesque. Le fond en est l'amour de deux jeunes républicains pour deux jeunes Vendéennes, l'une simple paysanne, l'autre de famille noble, toutes deux seurs de lait.

Mais, tandis que Jeanne, la paysanne, se convertit bientôt à la cause de la Révolution, Mathilde de Sainte-Croix reste jusqu'à la fin asservie plutôt que fidèle aux sentiments de sa famille.

Nous ne croyons pas différer d'avis avec M. Etienne Arago en mettant la partie historique de son livre au-dessus de la partie romanesque. Mais, en somme, les Bleus et les Blancs offrent une lecture tout à la fois instructive et attachante que nous recommandons particulièrement aux lecteurs qui ne connaitraient pas encore bien nettement l'histoire de la révolte de la Vendée.

C'est aussi un roman historique que M. X. B. Saintine a entrepris d'écrire sous un titre qui ne sent guère l'histoire: la Belle Cordière et ses trois amoureux 1. Ce sont des épisodes de cette époque si agitée où la France disputait à l'Italie l'honneur et l'avantage d'être le siège de la cour pontificale. Au début, Philippe le Bel fait de l'archevêque de Bordeaux un pape, et en retour Clément V s'engage sous de terribles serments à servir les desseins du roi. Le premier était que le saint-siége serait transporté en France; le dernier et le cinquième, que l'archevêque jura d'accomplir sans le connaître, était l'extermination des templiers.

L'événement principal qui domine le drame romanesque de M. Saintine est la tentative de restauration républicaine faite à Rome, en l'absence des papes, par le tribun Rienzi, si célèbre par ses talents, si fierté de caractère et ses malheurs. Une intéressante figure de femme, Odette ou a la belle Cordière » traverse ce spectacle mouvant de trou. bles, de grandeurs éphémères et de chutes terribles. C'est par elle surtout que la fiction se mêle à l'histoire et la domine; elle est le centre des principales aventures et en relie les divers personnages.

Comme tableau historique, la Belle Cordière nous paraît de

1. Hachette et ce, in-18, 316 p.

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