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dans un livre de cette nature. On sent sous un pastiche d'art grec des souvenirs de Rabelais.

Par la forme, M. A. Ponroy nous ramène au pseudohellénisme solennel et brillant de l'auteur des Martyrs; mais par le sujet, le Présent de noces, — titre singulier pour un roman mythologique! — rappelle de temps en temps les scènes familières à M. Paul de Kock. Et cependant le jeune héros, l'enfant divin autour duquel se concentre tout l'intérêt de cette légende, portera un grand nom, car c'est une légende de l'enfance d'Homère. En résumé, nous croyons que M. Arthur Ponroy dépense dans de pareilles œuvres beaucoup d'efforts et un incontestable talent; mais, comme nous l'avons déjà dit à propos des œuvres encore plus travaillées de M. J. Canonge ', ce genre de faux archaïsme est plein d'écueils : M. A. Ponroy court surtout le danger de s'y perdre par la lutte des courants contraires auxquels il se laisse aller tour à tour.

Il

Le roman pour l'enfance et d'éducation. Difficultés du genre. Mmes J. Lamber, C. du Dos d'Elbhecq; M. Poisle-Desgranges.

Le roman comporte un genre simple et honnête, accessible aux lecteurs du premier âge et auquel le mérite littéraire peut cependant ne pas être étranger. Mais ce genre a des écueils contre lesquels échouent la plupart de ceux que le désir d'être utiles à l'enfance engage à le traiter, A force de vouloir se mettre à la portée des plus petites intelligences, on descend à d'insignifiantes puérilités ; on fait consister la moralité dans la fadeur, et le besoin d'édifier tourne à la prédication. De nombreuses collections de

1. Voy. t. VI de l'Année Huémire, p. 10G-108.

livres pour l'enfance doivent à ces inconvénients de ne pas compter en littérature, quelque succès qu'ils aient dans les pensionnats ou dans le monde, comme livres d'étrennes ou de distributions de prix.

Parmi les rares volumes qui échappent à cette fatalité, nous citerons, cette année, les Récits d'une paysanne, par Mme Juliette Lamber1. Ils offrent un mélange de simplicité vraie et de naïveté. Les héros sont des paysans qui n'ont rien de grossier, tout en restant naturels; ils expriment des sentiments humains dans la langue de tout le monde. Avec des caractères réels, des aventures ordinaires, des dénoûments faciles à prévoir, et sans recourir à des ressorts disproportionnés aux effets voulus, Mme Juliette Lamber sait plaire et intéresser. Grégoire, le Journalier

Fagoum charmeront les enfants; Germain, la Fille du maçon, Jean et Sidonie intéresseront même les hommes.

Le désir d'exercer une action morale et religieuse nuit, en se montrant trop, aux livres les mieux intentionnés. J'en trouverai la preuve dans la Philosophie du cœur, ou la Semaine anecdotique de M. J. Poisle Desgranges *. Ce double titre désigne une suite d'histoires très-honnêtes, sous une forme médiocre, quoique recherchée, avec des exagérations de sensibilité et de vertu qui manquent le but en le dépassant Mais peut-être avons-nous tort de soumettre à une appréciation littéraire des livres où la question d'art est sacrifiée par l'auteur lui-même aux convenances de l'instruction morale et religieuse.

Nous ferions les mêmes remarques sur un petit roman pieux, recommandé comme l'un des meilleurs livres de lecture destinés à l'enfance chrétienne, le Père Fargeau, ou

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la Famille du peigneur de chanvre, par Mme C. du Bos d'Elbhecq '. C'est une de ces histoires à la fois villageoises et enfantines où la morale et le catéchisme prennent la place d'honneur, où les tableaux et les épisodes ne sont que des cadres de sermons, où non-seulement le prêtre et le curé prêchent, ce qui est dans leur rôle, mais où de simples bonnes gens et des enfants même répètent à qui mieux mieux des homélies édifiantes. Pour le fond, c'est la mise en pratique des devoirs du chrétien et le tableau imaginaire d'une perfection évangélique qui convient mieux au couvent qu'au monde.

La vraie morale, la morale universelle, a moins à gagner encore à ces sortes de livres que la littérature. Un certain soin de la forme suffit, dans tous les cadres et quel que soit le but, pour satisfaire la critique littéraire. Mais la philosophie, en matière d'éducation, demande davantage: elle veut que les livres écrits pour l'enfance le préparent à la société nouvelle que le progrès des idées nous a faite, et qu'ils tiennent compte des exigences du monde réel.

Les auteurs de quelques-uns de nos meilleurs livres enfantins oublient parfois eux-mêmes les caractères et les nécessités de la vie moderne : c'est ainsi que dans la Semaine des Enfants, l'un des recueils les plus populaires de ce genre, Mme de Ségur a donné tour à tour les Mémoires d'un Ane, cette charmante fantaisie pleine d'intérêt et de sel, et Pauvre Biaise, cette fade homélie en roman dont le héros, petit paysan d'une dizaine d'années, domine jusqu'à la haute société par l'ascendant d'une vertu impossible et l'autorité d'une éloquence invraisemblable. C'est un des caractères des époques de transition comme la nôtre, que la difficulté de faire des livres pour l'enfance. Entre la synthèse du passé qui n'est pas encore entièrement morte, et celle de l'avenir qui n'a pas fini d'éclore, la société tâtonne, et l'homme mûr, incertain de sa propre direction, hésite bien davantage sur celle qu'il doit imprimer à ses propres enfants.

1. Hachette et C", in-18.

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Le roman chrétien , catholique ou protestant. Ses écueils. MM. RouiFerrand, A. Massé; Mme Bourdon.

Le roman ne se fait pas seulement livre d'instruction amusante pour les enfants, il est, au besoin, un instrument d'édification et de propagande religieuse auprès des hommes. Ni les catholiques, ni les protestants ne dédaignent de recourir, pour la plus grande gloire de Dieu, à ce genre d'artifice littéraire. M. Roux-Ferrand, grave auteur d'une HUtoire des progrès de la civilisation en Europe, en six volumes, a essayé le roman chrétien, comme il l'appelle lui-même, sous ce titre : Sacrifice et résignation, Éludes de mœurs, Bcrry-Champagjie '. Il s'est proposé d'éviter les deux écueils auxquels le roman ne peut guère échapper à Ja fois : la passion et l'ennui. Il faut, selon lui, que l'auteur religieux emprunte à ce genre littéraire les séductions pour gagner les âmes à la vertu, comme ce jeune missionnaire qui attirait les sauvages par les sons d'un violon caché sous sa robe noire, puis leur parlait de l'Évangile. M. Roux-Ferrand espère réaliser par deux récits empruntés au règne de Louis XVI et à l'Empire ses projets d'évangélisation littéraire. Ces récits, où je trouve une opposition assez vive de la simplicité de la vie de province avec le luxe dévorant de Paris, ne répondent que très-imparfaitement au programme, et ne s'élèvent guère au-dessus de cette médiocrité honnête de pensées et de style trop ordinaire, suivant l'auteur lui-môme, au roman chrétien.

1 - Epernay, Noël Boucard; in-18, 276 p.

Dans un roman pieux qu'elle intitule Marthe Blondel, ou l'Ouvrière de fabrique ', Mme Bourdon (Mathilde Froment) recherche un remède ou du moins un palliatif contre les maux qui naissent de la réunion des femmes dans les ateliers industriels. L'auteur a un sentiment assez vif de ces maux : c'est aller contre la nature, contre la Providence, que d'arracher la jeune fille ou la femme à la famille dont elles sont les anges, pour les enfermer au milieu de nos machines modernes, dans ces grandes casernes qu'on appelle les manufactures. Mme Bourdon met en action, dans son roman, le beau livre d'économie sociale, l'Ouvrière de M. Jules Simon. On est effrayé des dangers au milieu desquels une jeune fille doit garder son innocence et des misères auxquelles peut succomber une famille honnête et laborieuse. La piété chrétienne sauve l'héroïne de Mme Bourdon et ses malheureux parents. Mais ce secours est d'une efficacité exceptionnelle; il protège quelques individus, il ne garantit pas la masse. Que les fabriques deviennent des couvents ou des prisons, les maux que l'auteur de Marthe Blondel déplore n'en subsisteront pas moins; il s'agit d'élever la femme pour la famille et de la conserver à la famille. Il y a une chose qui vaudra toujours mieux qu'un petit autel de la Vierge dans un coin de l'atelier, c'est le berceau de l'enfant auprès du foyer paternel.

Les romanciers protestants ne sont pas beaucoup plus heureux, littérairement parlant, que les romanciers catholiques. Comme exemple des livres d'imagination inspirés chaque année par l'esprit de la Réforme, je citerai : Pas encore! roman de la vie privée, par Arthur Massé, avec

1. Putois-Cretté, in-18, 224 p.

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