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la Famille du peigneur de chanvre, par Mme C. du Bos d'Elbhecq”. C'est une de ces histoires à la fois villageoises et enfantines où la morale et le catéchisme prennent la place d'honneur, où les tableaux et les épisodes ne sont que des cadres de sermons, où non-seulement le prêtre et le curé prêchent, ce qui est dans leur rôle, mais où de simples bonnes gens et des enfants même répètent à qui mieux mieux des homélies édifiantes. Pour le fond, c'est la mise en pratique des devoirs du chrétien et le tableau imaginaire d'une perfection évangélique qui convient mieux au couvent qu'au monde.

La vraie morale, la morale universelle, a moins à gagner encore à ces sortes de livres que la littérature. Un certain soin de la forme suffit, dans tous les cadres et quel que soit le but, pour satisfaire la critique littéraire. Mais la philosophie, en matière d'éducation, demande davantage : elle veut que les livres écrits pour l'enfance le préparent à la société nouvelle que le progrès des idées nous a faite, et qu'ils tiennent compte des exigences du monde réel.

Les auteurs de quelques-uns de nos meilleurs livres enfantins oublient parfois eux-mêmes les caractères et les nécessités de la vie moderne : c'est ainsi que dans la Semaine des Enfants, l'un des recueils les plus populaires de ce genre, Mme de Ségur a donné tour à tour les Mémoires d'un Ane, cette charmante fantaisie pleine d'intérêt et de sel, et Pauvre Blaise, cette fade homélie en roman dont le héros, petit paysan d'une dizaine d'années, domine jusqu'à la haute société par l'ascendant d'une vertu impossible et l'autorité d'une éloquence invraisemblable. C'est un des caractères des époques de transition comme la nôtre, que la difficulté de faire des livres pour l'enfance. Entre la synthèse du passé qui n'est pas encore entièrement morte,

1. Hachette et Cie, in-18.

et celle de l'avenir qui n'a pas fini d'éclore, la société tàtonne, et l'homme mûr, incertain de sa propre direction, hésite bien davantage sur celle qu'il doit imprimer à ses propres enfants.

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Le roman chrétien, catholique ou protestant. Ses écueils. MM. Roux

Ferrand, A. Massé; Mme Bourdon.

Le roman ne se fait pas seulement livre d'instruction amusante pour les enfants, il est, au besoin, un instrument d'édification et de propagande religieuse auprès des hommes. Ni les catholiques, ni les protestants ne dédaignent de recourir, pour la plus grande gloire de Dieu, à ce genre d'artifice littéraire. M. Roux-Ferrand, grave auteur d'une Histoire des progrès de la civilisation en Europe, en six volumes, a essayé le roman chrétien, comme il l'appelle lui-même, sous ce titre : Sacrifice et résignation, - Études de maurs, — Berry-Champagne". Il s'est proposé d'éviter les deux écueils auxquels le roman ne peut guère échapper à la fois : la passion et l'ennui. Il faut, selon lui, que l'auteur religieux emprunte à ce genre littéraire les séductions pour gagner les âmes à la vertu, comme ce jeune missionnaire qui attirait les sauvages par les sons d'un violon caché sous sa robe noire, puis leur parlait de l'Evangile. M. Roux-Ferrand espère réaliser par deux récits empruntés au règne de Louis XVI et à l'Empire ses projets d'évangélisation littéraire. Ces récits, où je trouve une opposition assez vive de la simplicité de la vie de province avec le luxe dévorant de Paris, ne répondent que très-imparfaitement au programme, et ne s'élèvent guère au-dessus de

1. Epernay, Noël Boucard; in-18, 276 p.

cette médiocrité honnête de pensées et de style trop ordinaire, suivant l'auteur lui-même, au roman chrétien.

Dans un roman pieux qu'elle intitule Marthe Blondel, ou l'Ouvrière de fabrique", Mme Bourdon (Mathilde Froment) recherche un remède ou du moins un palliatif contre les maux qui naissent de la réunion des femmes dans les ateliers industriels. L'auteur a un sentiment assez vif de ces maux : c'est aller contre la nature, contre la Providence, que d'arracher la jeune fille ou la femme à la famille dont elles sont les anges, pour les enfermer au milieu de nos machines modernes, dans ces grandes casernes qu'on appelle les manufactures. Mme Bourdon met en action, dans son roman, le beau livre d'économie sociale, l'Ouvrière de M. Jules Simon. On est effrayé des dangers au milieu desquels une jeune fille doit garder son innocence et des misères auxquelles peut succomber une famille honnête et laborieuse. La piété chrétienne sauve l'héroïne de Mme Bourdon et ses malheureux parents. Mais ce secours est d'une efficacité exceptionnelle; il protége quelques individus, il ne garantit pas la masse. Que les fabriques deviennent des couvents ou des prisons, les maux que l'auteur de Marthe Blondel déplore n'en subsisteront pas moins; il s'agit d'élever la femme pour la famille et de la conserver à la famille. Il y a une chose qui vaudra toujours mieux qu'un petit autel de la Vierge dans un coin de l'atelier, c'est le berceau de l'enfant auprès du foyer paternel.

Les romanciers protestants ne sont pas beaucoup plus heureux, littérairement parlant, que les romanciers catholiques. Comme exemple des livres d'imagination inspirés chaque année par l'esprit de la Réforme, je citerai : Pas encore! roman de la vie privée, par Arthur Massé, avec cette épigraphe : In pace felicitas et cette devise mystique: J. H. S. '. Ce roman, assez court d'ailleurs, est une prédication en action. L'héroïne, nommée Ada, est le modèle de toutes les vertus chrétiennes unies aux grâces mondaines; elle aime son cousin , mais elle ne le lui laissera voir que lorsqu'il sera devenu, lui aussi, un modèle de perfection évangélique. Aux veux passionnés du jeune homme, elle répond trois ans de suite : « Pas encore! » La belle et bonne Ada fait le culte aux domestiques de la maison; elle convertit sa tante orgueilleuse; elle inspire la vertu à tous et répand le bonheur autour d'elle.

1. Putois-Cretté, in-18, 224 p.

Est-ce la faute des auteurs, est-ce la faute du genre? mais la valeur littéraire manque presque toujours à ces livres de bonne intention. La passion ne peut pas plus se bannir du roman que du théâtre, à moins d'en exclure les relations mêmes au milieu desquelles elle se développe. Et dans ce cas, le roman, le drame disparaît, et il ne reste plus qu'un cadre artificiel pour des études de meurs, des méditations philosophiques ou religieuses qui peuvent instruire, mais qui n'émeuvent pas.

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Le roman religieux mondain et littéraire tout ensemble.

M. Oct. Feuillet.

Parmi les romans chrétiens, il en est un que nous devons mettre à part à cause du talent et des titres littéraires de l'auteur ; car le monopole du roman religieux n'est pas laissé aux collections édifiantes qui se produisent sous le patronage de l'épiscopat. Les lauriers des romanciers de l'Eglise peuvent empêcher de dormir les romanciers de 'Académie française; seulem ent les « bons romans » qui

1. Genève, Beroud, J. Cherbuliez. Paris, Grassart, in-18, 179 p.

nous viendront de l'Institut auront un parfum littéraire que les « bons romans » de la sacristie d'ordinaire n'exbalent pas. M. Octave Feuillet, dont tant d'auvres populaires attestent le talent gracieux, vient de consacrer à une étude aristocratique et pieuse, l'Histoire de Sibylle', toute la finesse d'observation et toutes les élégances de style qui lui avaient si bien réussi dans le Roman d'un jeune homme pauvre, cette étude aristocratique et morale.

Que M. Feuillet, dont j'ai déjà beaucoup loué le mérite, prenne de préférence ses héros et ses sujets dans l'aristocratie, je ne songe pas à l'en blâmer; cela donne à ses livres, comme à ses comédies, un vernis de bon ton et des couleurs bien portées; que ses héros les plus sympathiques puisent dans le sentiment moral une énergie ou une délicatesse trop rares à une époque si peu chevaleresque, rien n'est plus louable; on ne saurait faire couler de trop haut les sources vives et pures où se retremperont toujours les nobles caractères. Mais que, flattant une réaction dévotieuse, dont l'intensité répond à la profondeur de notre hypocrisie, un écrivain se plaise à nous représenter la distinction des sentiments et des manières, l'élévation des idées, l'honnêteté de la passion comme l'apanage idéal de cette éducation de Sacré-Cour dont les femmes font triompher l'influence dans tous les salons, on ne peut le lui permettre qu'à la condition de faire ressortir les conséquences déplorables de cette influence: le recul momentané des idées, l'abâtardissement des caractères. M. Octave Feuillet se borne à la peinture flatteuse et flattée d'une perfection de convention, sans se préoccuper des conclusions vraiment morales. C'est là ce qui fait de l'Histoire de Sibylle un roman de succès mondain, mais un livre sans portée.

1. Michel Lévy frères; in-18, 390 p. Plusieurs éditions successives. Ce roman a paru d'abord dans la Revue des Deux-Mondes.

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