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c'est-à-dire pour premier misérable, un forçat, du nom de Vipar, que la société repousse et qu'un saint prêtre réussit à sauver. Ce saint prêtre, qui prend le rôle de Mgr Myriel, est un simple curé de village, mais digne d'un évêché. A côté de lui, nous retrouvons, dans une pieuse parente, Mlle Félicité, la famille du saint prélat. Ensuite une fille du peuple, que le besoin du luxe et la débauche ont perdue, rappellera Fantine par son rôle, par son nom même : elle se nomme Faustine. Les scènes principales seront calquées d'un livre dans l'autre. Il y aura le repas du forçat à la table du prêtre, aussi bien que sa marche vagabonde et désespérée pendant une nuit sombre; il y aura, malgré la réhabilitation d'une âme déchue par l'influence de la charité et de la religion, le retour dans les prisons, et l'on nous donnera aussi le grand spectacle d'une accusation en cour d'assises, aboutissant fatalement à une erreur judiciaire détruite au dernier moment par un suprême témoignage.

Les différences qui manquent au cadre des deux ouvrages se retrouveront dans le style et dans les idées. Malgré la brièveté des alinéas et la reproduction factice des procédés littéraires, l'auteur de Misère et Misérables ne pouvait arriver qu'à la froideur du calque et à l'ennui du pastiche. Les tirades pieuses et édifiantes mêlées au récit ne sont pas de nature à produire un intérêt bien passionné. M. Victor Hugo avait servi dans une coupe ciselée je ne sais quelle liqueur alcoolique propre à donner le délire à des esprits faciles à troubler; son imitateur offre, dans un grossier surmoulage du même vase, un narcotique qui doit produire un sommeil non moins à craindre que l'ivresse. N'est-il pas au moins curieux de voir ce qu'on appelle les saines doctrines recourir à de tels subterfuges, et s'attacher aux œuvres les plus connues pour exercer, sous le manteau de leur popularité, une pieuse contrebande ? Nous verrons plus loin un critique catholique, M. G. de Cadoudal, déclarer que * le plagiat, dernière forme de l'impuissance et du mépris littéraire, a atteint des proportions considérables dans la littérature religieuse '. » Si cet arrêt paraissait trop sévère, la présente contrefaçon des Misérables suffirait à le justifier.

Nituralisatioa en France des romans étrangers. M. Iv.Tourgueneff, M. E. D. Forgues.

11 y a des écrivains étrangers qui se naturalisent en quelque sorte Français par la facilité avec laquelle ils se familiarisent avec notre littérature et notre langue. Les Eusses ont particulièrement cette faculté d'assimilation. Rien de plus commun dans les hautes et moyennes régions de la société que. l'usage de la langue française; c'est une marque d'éducation soignée. La distinction des sentiments et des manières s'exprime par le mot français délicatesse, et « ne pas comprendre le français » se dit pour désigner la grossièreté d'allures et la rudesse sauvage de caractère de quiconque laisse trop voir le Cosaque sous l'homme à demi civilisé.

Un romancier russe, de jour en jour plus Français par le tour délicat de son talent, nous fait connaître d'une façon très-nette l'état social, intellectuel et moral de la Russie contemporaine : c'est M. Ivan Tourgueneff, l'auteur des Mémoires d'un seigneur russe, des Scènes de la vie russe, et plus récemment d'un volume de nouvelles intitulé, d'après la principale : Dimitri Roudine*. Les deux premiers ouvrages sont annoncés comme traduits du russe avec la collaboration de l'auteur. Pour le dernier, rien n'indique qu'il soit une traduction, et quoique le style révèle une plume française très-exercée, nous croyons, jusqu'à preuve du contraire, qu'il a été écrit dans notre langue, par M. Ivan Tourgueneff lui-même.

1. Voy. ci-dessus, Critique et histoire littéraire, §2.

2. Helzel, in-18, 344 p. Les deux autres livres, les Mémoire! et les Scènes, publiés par MM. Hachette et C!*, font partie de la Bibliothèque dei Chemins de ftr.

En rapprochant Dimitri Bouline des Scènes de la vie russe, on voit que l'auteur s'attache moins à peindre les traits extérieurs de la civilisation de son pays que ses caractères intimes et moraux. On ne trouvera pas ici autant de couleur locale qu'on en pouvait attendre d'un auteur indigène; on y rencontrera peu de descriptions du pays; point de digressions sur les mœurs, les traditions, les légendes des habitants de la campagne ou des villes; peu de détails sur les habitudes de la vie. M. Ivan Tourgueneff est un peintre de mœurs dans le sens intime du mot. Ce qu'il cherche dans le paysan, dans le bourgeois ou dans le noble russe, c'est l'homme, qui est à peu près le même dans toutes les classes et dans tous les pays. Dans ses drames, il y a plus de sentiment que d'action; dans ses portraits de personnages, plus de détails de caractère que de détails physiques. Ses héros ne sont Russes qu'accidentellement; essentiellement, ils sont hommes Il faut convenir qu'il en est un peu de même dans les œuvres des romanciers moralistes de tous les pays. Chez les meilleurs auteurs du genre, l'élément français , l'élément anglais, l'élément allemand se mêlent, sans la masquer, à la vie humaine qui reste le fond commun de leurs études et le sujet inépuisable de leurs peintures.

L'auteur de Dimitri Roudinc est de cette école, particulièrement dans son dernier ouvrage, qu'il serait trèsdifficile d'analyser. Le héros appartient à la haute société, qui est à peu près partout la même; il court le monde, agit peu, mais parle beaucoup; il aspire à des buts élevés et se lasse de les poursuivre; il commence de grandes entreprises et les abandonne tristement. Tourmenté du besoin de changement et dévoré d'ambition, il rêve l'idéal et échoue misérablement dans la réalité. Intelligence élevée, caractère faible, il souffre de sa nature et lui obéit passivement. Tout ce qui est grand l'attire, et le moindre obstacle le décourage. Mêlé à des intrigues secondaires, le seul intérêt que sa vie présente est le développement de son caractère, étrange composé de faiblesses réelles et de tendances vers la vertu. Enfin, après avoir traîné péniblement sa vie sans inspirer ni l'admiration ni la pitié dont il semble également digne, il vient chercher à Paris une mort volontaire sur nos barricades de 1848, dégoûté de la vie, de ses espérances et de la conscience même de son génie. Telle est la peinture d'une figure qui n'est pas spécialement russe, mais qui appartient à ces temps et à ces sociétés de civilisation excessive et raffinée où l'imagination fougueuse et maladive demande à la vie et au présent plus qu'ils ne peuvent tenir, et fait expier une présomptueuse ambition par des déceptions cruelles.

Le Journal d'un homme de trop, contenu dans le même volume, nous peint une autre tristesse, celle d'un homme qui va mourir de phthisie, qui sent son état et consacre les heures qui lui restent à rappeler son passé sans jouissances au milieu du présent qui lui échappe. « Je vais ma!, dit-il dans ses dernières feuilles; j'écris ces lignes dans mon lit. Hier soir, le temps a subitement changé; aujourd'hui il fait chaud, c'est presque une journée d'été. Tout fond, coule et se dissout. Une senteur de terre remuée se répand dans l'air; c'est un parfum chaud, lourd et accablant.... Je vais mal; je sens que je me décompose. » Le Journal dun homme de trop peut s'appeler, dans notre langue: « le Dernier jour d'un condamné » d'un poitrinaire.

De telles études ne paraîtront peut-être pas très-nouvelles dans nos littératures occidentales, dont les romanciers on

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tant de fois fouillé les faiblesses et les misères du cœur humain et peint et repeint toutes les nuances de caractère. Elles n'en gardent pas moins leur mérite d'observation patiente et d'analyse délicate. L'intérêt qu'elles nous offrent n'est pas celui qui saisit, passionne, transporte; plus calme, mais plus profond, il pénètre peu à peu le lecteur et l'attire par une sorte de contemplation de lui-même. Dans les Scènes de la vie russe, l'élément indigène tenait plus de place, parce que les personnages appartiennent en général à la petite bourgeoisie ou au peuple, c'est-à-dire à ces classes de la société où la physionomie nationale garde le plus longtemps les traits qui lui sont propres. Mais jusque dans ses cadres plus favorables à l'emploi de la couleur locale, M. I. Tourguenef se montrait déjà plus porté à peindre les sentiments qu'à raconter l'action; il y était déjà plutôt peintre de mœurs que paysagiste ou peintre de coutumes nationales.

Pour nous faire connaître le roman anglais qui nous est d'ailleurs plus familier que le roman russe, M. E. D. Forgues continue de combiner dans un libre système d'interprétation les procédés du traducteur et de l'imitateur. Un de ses derniers volumes, Elsie Venner1, est tiré d'une œuvre curieuse d'Olivier Wendell Holmes. C'est par le sujet un récit du genre excentrique. L'auteur y met en œuvre des faits peu vraisemblables, malgré le ton de sincérité qu'il sait prendre. Ces faits appartiennent à une sorte de pathologie mystique, et la science les constate peut-être, mais ne les explique pas. Il s'agit de rapports inouïs de l'influence exercée par les animaux sur l'homme. Ils sont observés par un jeune médecin bien préparé par ses travaux à de semblables études, car il a fait une thèse sur les Nébuleuses de la Biologie. Le hasard lui fait rencontrer

1. Collection Hetzel, in-18, 320 p.

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