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Mlle Sibylle de Férias est une personne accomplie à qui une beauté aristocratique, un esprit distingué, une éducation parfaite assurent toutes sortes de triomphes dans le monde brillant qui l'entoure. Une piété profonde couronne toutes ses vertus, et son amour n'appartiendra qu'à un homme digne d'elle pon-seulement par la naissance et toutes les qualités du vrai gentilhomme, mais surtout par la foi. Il y a une « catégorie» d'hommes que les grandes dames de M. Feuillet déclarent détester, « celle des hommes qui ne prient point. » Comme, de son côté, le beau et noble Raoul de Chalys, qui a touché le cœur de Mlle Sibylle, déteste trop les hypocrites pour ne pas laisser voir un jour qu'il rentre un peu dans cette catégorie, sa belle amoureuse, foudroyée par cette révélation, s'évanouit et est emportée presque morte hors du salon. A partir de cette scène, la grâce conspire dans l'âme du jeune homme avec l'amour; la foi triomphe, et la communion des deux jeunes âmes est parfaite. Mais la fatalité les sépare, et Sibylle va mourir de la mort des saintes. Alors un vieux prêtre les unit, à défaut du mariage civil, par un mariage mystique in extremis, dont la réalité se consommera dans le ciel.... « Ainsi soitil!» In æternum! sont, en français et en latin, le dernier mot du roman et en résument la suprême impression.

M. Octave Feuillet a trop de talent pour éteindre tout à fait la passion dramatique dans ce flot incolore et insipide de religion mondaine ; mais il la laisse s'y refroidir étrangement, et l'Histoire de Sibylle n'est guère qu'une galerie de peintures qui ont plus de nuances que de relief. Ce nouveau spiritualisme éthéré n'idéalise pas la réalité, il tend à l'anéantir; comme la perfection monastique, dont il s'inspire, il retrécit l'esprit, engourdit le cœur, appauvrit le sang; il ne laisse à ses héros ou à ses victimes qu'une vie malsaine, des sentiments factices et quintessenciés; il enseigne le renoncement à la volonté, principe de force, à la raison, principe de lumière; il renie l'enfant, quelquefois terrible, de leur union féconde, le progrès. « Cela vous abestira, » disait Pascal : ce mot pourrait être aujourd'hui la devise de certaines æuvres littéraires, que leurs auteurs soient les instruments dévoués ou les complices sans le savoir d'une grande conspiration contre l'esprit moderne.

Je regrette que des hommes de talent comme M. Feuillet s'y associent et, versant l'opium aux générations nouvelles dans la coupe ciselée de leurs écrits, ne leur enseignent que le regret stérile du passé et la crainte pusillanime de l'avenir. On trouvera bien dans l'Histoire de Sibylle, comme dans certains drames destinés à être applaudis par les partis contraires, des tirades à effet pour et contre la civilisation : tirades en l'honneur de la science et des progrès qui lui sont dus; tirades de malédiction contre le progrès et la science qui en est la source ; éloge de l'industrie et de ses machines, anathèmes aux machines et à l'industrie, leur mère; panegyrique pompeux du moyen âge, vive sortie contre le moyen âge. Dans le cours du livre, le plaidoyer répond au réquisitoire, mais c'est à ce dernier que le dénoûment donne raison, et M. Oct. Feuillet reste inscrit parmi les écrivains populaires qui, trop fiers peut-être pour flatter par calcul les défaillances intellectuelles et morales de leur temps, sont assez faibles pour les encourager en les partageant.

Le plagiat dans le roman au profit des saines doctrines :

transformation catholique des Misérables.

Le succès d'un livre ou le bruit qu'il soulève peut donner naissance à de singulières exploitations. On conçoit qu'une euvre comme les Misérables ait suscité des études critiques, des réfutations, des parodies; on conçoit, autour des dix volumes de M. Victor Hugo, tout un cortège de brochures

destinées à traduire l'admiration des uns ou le mécontentement des autres, à satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont pas le temps de dévorer quatre ou cing mille pages, et à amuser la malice qui aime mieux rire d'un gros ouvrage que de le lire. De là cette nuée d'opuscules, depuis le pamphlet jusqu'à la charge, depuis les Vrais Misérables de M. E. de Mirecourt jusqu'aux Misérables pour rire de M. Baric; mais ce qu'on n'attendait peut-être pas, c'était de voir éclore une imitation servile du roman de M. Victor Hugo pour la défense des idées et des intérêts que le roman de M. Victor Hugo avait paru compromettre. Les Misérables ont ébranlé la société et la religion : refaisons vite de nouveaux Misérables pour raffermir la religion et la société sur leurs bases. Voilà ce que s'est dit l'auteur anonyme de Misère et MISÉRABLES, contrefaçon pieuse et conservatrice d'un livre jugé révolutionnaire et impie. « Le roman, nous dit-on, est la plaie sociale; il faut que le roman en guérisse la société. » C'est l'homeopathie au service de l'ordre et de la foi. Plus le remède ressemble au mal, plus il aura d'efficacité. A voir la confiance qu'elle inspire à un dévot contrefacteur, on dirait que la maxime Similia similibus curantur est devenue un article de foi.

La ressemblance sera poussée aussi loin que possible, à part la question du talent. D'abord l'analogie du titre provoque l'attention; puis les dispositions typographiques intérieures peuvent faire prendre aisément, sur une table de salon, l'un des deux ouvrages pour l'autre. C'est le meme luxe d'impression et de papier, la même coupe des livres, des chapitres, des phrases, des alinéas, la mère profusion de blancs. L'antidote est mis dans la même fiole que le poison, comme sous la même étiquette.

Mais ce n'est pas par les seuls dehors que ressemblera aux Misérables la publication-sosie. Le roman catholique aura à peu près le même sujet, les mêmes personnages, les mêmes situations. Nous aurons pour béros principal,

c'est-à-dire pour premier misérable, un forçat, du nom de Vipar, que la société repousse et qu'un saint prêtre réussit à sauver. Ce saint prêtre, qui prend le rôle de Mgr Myriel, est un simple curé de village, mais digne d'un évêché. A côté de lui, nous retrouvons, dans une pieuse parente, Mlle Félicité, la famille du saint prélat. Ensuite une fille du peuple, que le besoin du luxe et la débauche ont perdue, rappellera Fantine par son rôle, par son nom même : elle se nomme Faustine. Les scènes principales seront calquées d'un livre dans l'autre. Il y aura le repas du forçat à la table du prêtre, aussi bien que sa marche vagabonde et désespérée pendant une nuit sombre; il y aura, malgré la réhabilitation d'une âme déchue par l'influence de la charité et de la religion, le retour dans les prisons, et l'on nous donnera aussi le grand spectacle d'une accusation en cour d'assises, aboutissant fatalement à une erreur judiciaire détruite au dernier moment par un suprême témoignage.

Les différences qui manquent au cadre des deux ouvrages se retrouveront dans le style et dans les idées. Malgré la brièveté des alinéas et la reproduction factice des procédés littéraires, l'auteur de Misère et Misérables ne pouvait arriver qu'à la froideur du calque et à l'ennui du pastiche. Les tirades pieuses et édifiantes mêlées au récit ne sont pas de nature à produire un intérêt bien passionné. M. Victor Hugo avait servi dans une coupe ciselée je ne sais quelle liqueur alcoolique propre à donner le délire à des esprits faciles à troubler; son imitateur offre, dans un grossier surmoulage du même vase, un narcotique qui doit produire un sommeil non moins à craindre que l'ivresse. N'est-il pas au moins curieux de voir ce qu'on appelle les saines doctrines recourir à de tels subterfuges, et s'attacher aux quvres les plus connues pour exercer, sous le manteau de leur popularité, une pieuse contrebande ? Nous verrons plus loin un critique catholique, M. G. de Cadoudal, déclarer que « le plagiat, dernière forme de l'impuissance et du mépris littéraire, a atteint des proportions considérables dans la littérature religieuse . » Si cet arrêt paraissait trop sévère, la présente contrefaçon des Misérables suffirait à le justifier.

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Naturalisation en France des romans étrangers. M. Iy. Tourgueneff,

M. E. D. Forgues.

Il y a des écrivains étrangers qui se naturalisent en quelque sorte Français par la facilité avec laquelle ils se familiarisent avec notre littérature et notre langue. Les Russes ont particulièrement cette faculté d'assimilation. Rien de plus commun dans les hautes et moyennes régions de la société que l'usage de la langue française ; c'est une marque d'éducation soignée. La distinction des sentiments et des manières s'exprime par le mot français délicatesse, et « ne pas comprendre le français » se dit pour désigner la grossièreté d'allures et la rudesse sauvage de caractère de quiconque laisse trop voir le Cosaque sous l'homme à demi civilisé.

Un romancier russe, de jour en jour plus Français par le tour délicat de son talent, nous fait connaître d'une façon très-nette l'état social, intellectuel et moral de la Russie contemporaine : c'est M. Ivan Tourgueneff, l'auteur des Mémoires d'un seigneur russe, des Scènes de la vie russe, et plus récemment d'un volume de nouvelles intitulé, d'après la principale : Dimitri Roudine?. Les deux pre

1. Voy. ci-dessus, Critique et histoire littéraire, S 2.

2. Hetzel, in-18, 344 p. Les deux autres livres, les Mémoires et les Scènes, publiés par MM. Hachette et Cie, font partie de la Bibliothèque des Chemins de fer.

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