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défaut de la force que les sujets choisis ne comportaient peut-être pas, la douceur de ces poésies champêtres sentimentales et religieuses tourne trop facilement à la fadeur et à la banalité. « Les jeunes gens, disait la préface de la Moisson, dans un passage cité par M. Emile Deschamps, doivent abandonner la mosaïque et le plåtrage littéraire pour se tourner vers la nature. » Je suis de cet avis et je n'ai pas marchandé les éloges l'année dernière au Poëme des champs de M. Calemart de Lafayette, encore peu connu comme poëte, et dont le nom n'était point précédé par d'aussi brillantes fanfares. Oui, il faut que la poésie se retrempe dans la nature qui sera toujours avec l'étude de l'âme humaine, l'une de ses deux grandes sources d'inspiration. Mais pour exercer de nos jours une action utile et glorieuse, elle doit y puiser autre chose que des idylles fleuries, de fades romances ou de pieux cantiques.

L'école pittoresque en poésie Rajeunissement excessif de la forme.

MM. Leconte de Lisle. Emm. des Essarts.

Parmi nos poëtes jeunes encore, M. Leconte de Lisle est 'un de ceux qui ont le vers le plus ferme et le mieux rempli d'images et d'idées : il porte le soin de la forme et le luxe pittoresque de l'expression au plus haut point; il a le sentiment du rhythme et tire d'un instrument ingrat les plus riches effets. Né dans les îles, il a dans le style quelque chose de chaud et de coloré qui fait penser au soleil et à la nature des tropiques. Ses premiers recueils de Poëmes antiques et de Poëmes et poésies lui ont fait une réputation très-rapide, et ses amis n'hésitent pas à mettre son nom en avant parmi les candidats futurs à l'Académie française, pour le jour où l'illustre corps voudra donner un de ses fauteuils

à la poésie. Un nouveau recueil de vers, intitulé Poésies barbares ", nous fournit l'occasion de présenter ce talent original à nos lecteurs. Nous en extrayons quelques strophes qui le montreront sous son meilleur jour; ce sont les dernières d'une pièce ayant pour titre la Panthère noire.

La reine de Java, la noire chasseresse,
Avec l'aube, revient au gite où ses petits
Parmi les os luisants miaulent de détresse,

Les uns sur les autres blottis.
Inquiète, les yeux aigus comme des flèches,
Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds.
Quelques taches de sang, éparses, toutes fraiches,

Mouillent sa robe de velours.

Elle traine après elle un reste de sa chasse,
Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit;
Et sur la mousse en fleur une effroyable trace

Rouge, et chaude encore, la suit.

Autour, les papillons et les fauves abeilles,
Effleurent à l'envi son dos souple du vol;
Les feuillages joyeux, de leur mille corbeilles,

Sur ses pas parfument le sol.
Le Python, au milieu d'un cactus écarlate,
Déroule son écaille, et, curieux témoin,
Par-dessus le buisson dressant sa tête plate,

La regarde passer de loin.

Sous la haute fougère elle glisse en silence,
Parmi les troncs mousseux s'enfonce et disparait.
Les bruits cessent, l'air brûle, et la lumière immense

Endort le ciel et la forêt.

Quelque sujet qu'il traite, M. Leconte de Lisle aime et recherche la couleur locale; il l'obtient tantôt par des épithètes pittoresques, tantôt en employant les noms étrangers sous une forme plus ou moins authentique, mais

1. Poulet-Malassis, in-18, 308 pages.

très-éloignée de la forme ordinaire. L'Orient, la Judée, la Grèce antique, les peuples du moyen âge émaillent ses vers de noms de lieux, de choses et d'hommes que beaucoup de lecteurs y voient pour la première fois, ou qu'ils ne reconnaissent pas sous leur orthographe soi-disant indigène. Et cette orthographe ne les rend pas toujours agréables à l'ail d'un Français ni harmonieux à son oreille. Akhab, Ba-Hal, Ben-Hadad, Ethba-hal, Akkaron, Jizréhal, ne font pas faire meilleure figure aux noms juifs, dans notre poésie, que les formes employées par l'auteur d'Athalie. Komor de Kemper, Aurang, fils de Djihan, Djihan-Guir, et tous les noms de ce genre qu'on peut entendre retentir

Des djungles de Pendj-Ab aux sables de Karnate,

ne doivent point avoir d'échos dans nos vers ou en avoir de plus harmonieux.

Pourquoi ensuite dérouter toutes les habitudes de la mythologie classique en poésie et dire Héphestos pour Vulcain, Hadès pour Pluton, Kipris, Kithéré, ou Aphrodite pour Vénus, Eros pour l'amour, Séléné pour la lune, etc. ? Il faut laisser ces restitutions de noms aux dissertations savantes de l'Académie des inscriptions. C'est ajouter un effort de plus à un genre de poésie dont l'effort est déjà le principal défaut.

Le sentiment poétique, l'instinct du rhythme et de l'harmonie, une certaine ampleur naturelle qui n'exclut pas la force, sont les qualités qui recommandent le petit recueil des Poésies parisiennes de M. Emmanuel des Essarts. La forme travaillée et brillante est une des préoccupations de l'auteur, mais non la seule. Ami ou disciple de MM. Arsène Houssaye, Philoxène Boyer, Théodore de Bauville, Champfleury, etc., auxquels il dédie plusieurs de ses pièces de vers, il appartient évidemment à l'école pittoresque; mais il ne s'y enferme pas tout entier, et on reconnaît à certains accents la chaleur généreuse de la jeunesse et le souvenir de l'idéal sans lequel il n'y a point de poésie.

1. Poulet- Malassis, in-18, 196 pages.

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La muse des sentiments gracieux. Alliance du luxe typographique

et de la poésie. MM. Juillerat et J. Soulary.

Si je voulais donner la plus haute idée du culte que l'homme du monde peut encore vouer de nos jours à la poésie, au milieu des loisirs laissés par les relations de société ou les fonctions publiques, je choisirais volontiers le beau volume de vers publié par M. Paul Juillerát sous le titre de Soirs d'octobre". A prendre ce livre par le dehors, il est impossible de faire à la poésie un plus complet hommage des merveilles que le luxe typographique a inventées autrefois et retrouvées aujourd'hui. Dans son amour pour la muse, l'auteur ne croit pas qu'il y ait rien de trop beau pour une telle maîtresse, et M. Louis Perrin a fourni, comme à M. Soulary, toutes les ressources de son art pour encadrer ses vers dans une riche monture.

Quant aux vers eux-mêmes, ils se recommandent surtout par la vérité du sentiment et le naturel de l'expression. L'auteur des Soirs d'octobre’, qui n'en est pas à son premier recueil, a pris pour épigraphe générale de celui-ci cette jolie pensée de Charles Nodier :

1. Dentu, in-18, 432 p.; imprim. de Louis Perrin.

2. Parmi les autres ouvrages de M. P. Juillerat, on cite: les Lueurs Matinales (in-12); les Solitudes (in-8); Nourelles (in-12); la Reine de Lesbos, drame en un acte et en vers (in-18); le Lièvre et la Tortue, comédie en un acte et en vers (in-18); les Deux Balcons (in-18).

En vain une muse fardée
S'enlumine d'or et d'azur;
Le naturel est bien plus sûr :
Le mot doit mûrir sur l'idée ,
Et puis tomber comme un fruit mûr.

Il se montre fidèle à des habitudes de simplicité élégante et gracieuse, qui valent bien les excès d'ornementation si chers à l'école de la ciselure littéraire. Le naturel en poésie a pourtant un écueil, le prosaïsme, et il faut l'éviter avec soin, parce qu'il semble donner des armes contre le bon sens à ces auteurs ambitieux qui, par dédain de la langue ordinaire, font consister la poésie dans les idées quintescencées et le talent de l'écrivain dans la bizarrerie des effets de style.

M. P. Juillerat embrasse dans les Soirs d'octobre le cadre entier du genre gracieux. Il parcourt, dans sa variété, toute la gamme des tons doux; il chante sous ses formes les plus pures ce thème éternel de la poésie : l'amour. Il marie ce sentiment passionné aux plus nobles émotions; il le soumet à l'épreuve de la douleur; il l'élève par la vertu. Sa muse est tendre et chaste; le sentiment poétique s'unit mélancoliquement en lui au sentiment chré

tien.

Familier, comme on l'est aujourd'hui, avec le mécanisme de la versification, M. P. Juillerat a une grande expérience du rhythme; il en manie les diverses combinaisons avec facilité. Les plus simples ne sont pas les moins harmonieuses, témoin les stances de la Valse des feuilles :

Le vent d'automne passe
Emportant à la fois
Les oiseaux dans l'espace,
Les feuilles dans les bois.

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