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leçon donnée au mari volage et puni est assez violente pour qu'il s'en souvienne.

Sur les scènes secondaires, de telles inventions n'auraient eu qu’un tort, celui de n'être pas neuves. A la Comédie-Française on aurait pu les accepter à titre de délassement d'un auteur déjà connu par des créations sérieuses; mais comme début d'un jeune homme gâté par des succès faciles sur des scènes de genre, la Papillone ressemblait à une entrée du jeune Louis XIV dans son parlement, et c'est contre un tel sans-façon que le public a protesté.

M. Victorien Sardou dont les Intimes n'avaient pas d'ailleurs épuisé leur bonne veine, devait avoir pour se consoler d'autres succès encore sur les scènes inférieures ou les scènes intermédiaires.

Après l'échec d'un essai trop peu littéraire, vient le succès d'une comédie particulièrement littéraire et par son sujet même et par ses qualités. C'est le Corneille à la butte Saint-Roch, en un acte et en vers de M. Edouard Fournier'. Cette pièce écrite en l'honneur de Corneille, comme une sorte de panegyrique en action, avait sa première représentation le jour du 256 anniversaire de la naissance du grand poëte. On pouvait croire qu'il ne s'agissait que d'une comédie de circonstance, d'un à-propos, d'un de ces hommages poétiques qui ne vivent au théâtre qu'une soirée. Il n'en était rien. Corneille avait eu la bonne fortune d'inspirer, cette année, au lieu d'un banale cantate, une ouvre dramatique bien faite, bien écrite, d'un sentiment délicat et profond, destinée à survivre aux solennités d'un jour et à prendre place parmi les rares comédies en vers du répertoire.

1. Acteurs principaux: Merlin, Maubant; Pierre, Worms; Cauchois, Barré; le marquis, Coquelin.- Mme Corneille, Mmes Nathalie; Marie ,

Ponsin.

L'intrigue de Corneille à la butte Saint-Roch a pour objet le mariage du fils du grand poëte avec la fille du marchand drapier Cauchois. Les deux jeunes gens s'aiment tendrement; un seul nuage jette de l'ombre sur leur amour : Pierre n'est connu de Marie que sous son nom de baptême; il cache le nom glorieux de son père, de peur d'en être écrasé. Quand la jeune fille, qui a un goût passionné pour la poésie, vient à l'apprendre, son amour pour le jeune homme redouble s'il est possible.

Mais le vieux marchand n'a pas le même enthousiasme; en fait de gloire, il ne connaît que a la gloire à panaches, en beaux habits, » celle qui annonce les écus. Or M. Corneille n'est pas riche de celle-là, sans compter que sa bonté, sa faiblesse l'a livré à un escroc et lui a fait signer des engagements qu'il ne pourra remplir. Marier la fille d'un gros marchand au fils d'un poëte ruiné, c'est chose impossible. Par bonheur il y a toujours, au théâtre, une providence pour les amoureux ; elle prend ici les traits du meunier Merlin, le personnage le plus original de la comédie de M. Fournier. Merlin, poëte au fond par le sentiment de la nature et l'amour instinctif de la poésie, a voué un culte au grand Corneille et à son ami Molière, en les voyant venir se promener et rêver autour de son moulin. Il réussit à déjouer les intrigues d'un sien neveu, triple drôle déguisé en marquis sous un triple faux nom. Il fait tant et si bien que le marchand se réconcilie avec la pauvreté glorieuse et est heureux de donner sa fille à celui qui porte le nom d'un grand homme.

On a remarqué que Corneille ne figure pas dans cette pièce toute remplie de son nom et de sa louange. C'est une preuve de goût et d'habileté. Il eût été difficile de montrer le grand poëte lui-même aux prises avec les nécessités prosaïques de la vie et d'humilier l'auteur du Cid, de Cinna, de Polyeucte, devant la sottise d'un drapier enrichi. Mme Corneille, exposée seule à ses dédains, soutient avec

une dignité naturelle les droits glorieux de sa famille. Toute la vie intérieure de Corneille se déroule devant nous, simple, touchante et vraie; la bonté de son âme mêle son reflet à l'éclat de son génie. L'homme et le poëte gagnent à être étudiés l'un dans l'autre et se font mutuellement valoir ; il semble qu'on admire mieux celui-ci à mesure que celui-là se fait aimer davantage. M. Éd. Fournier, pour mettre l'un et l'autre en lumière, a su déployer, avec tout le savoir d'un érudit, l'habileté qui convient à l'art dramatique et le goût nécessaire à toute cuvre littéraire.

Il y a dans Corneille à la butte Saint-Roch bien des scènes que je voudrais citer. L'une des mieux faites, les mieux remplies de souvenirs littéraires évoqués à propos, est celle où, devant la jeune fille enthousiaste, Marie Corneille et son fils se reportent par la pensée des misères présentes vers une époque féconde en sublimes travaux. La pauvre femme vient de raconter l'abominable escroquerie dont le faible et bon Corneille a été victime; elle continue :

[11] a maudit
L'incorrigible tort qu'il a, naif poëte,
De trouver tout parfait, parce qu'il est honnête;
Ensuite sont venus les fureurs, les mépris
Contre le monde entier, surtout contre Paris,
Où le mérite à jeun va, se tourmente, s'use
A glaner dans le champ que moissonne la ruse;
Où, lui, venant chercher la gloire de plus près,
Souvent il n'a trouvé qu'une ombre et des regrets ;
Où le besoin enfin, despote sans relâche,
Qui met depuis dix ans son génie à la tâche,
Le violente, et, quoiqu'il n'ait jamais failli,
Quand il n'est que lassé, fait dire: « il a vieilli ! »
– Notre vie, à Rouen, mon fils, était plus douce. ..

PIERRE.
Peu de soirs glorieux!

MADAME CORNEILLE.

Mais des jours sans secousse.

PIERRE.
Pas d'éclatants succès!

MADAME CORNEILLE.

Mais calme, régulier,
Le bonheur, sans jaloux, de se faire oublier.

PIERRE.
Pas de foule, parfois, sur ses pas accourue !

MADAME CORNEILLE.
Mais pas de bruit non plus chez lui, ni dans la rue,
Hors celui des enfants qui jouaient sur le seuil,
Et qui rendait au cour ce que perdait l'orgueil.
Il travaillait dès l'acbe, et chaque matinée,
L'instant des frais pensers, aux vers était donnée.
Puis, neuf heures sonnant, comme il savait trop bien
Qu'ailleurs était pour nous le pain quotidien,
Il allait, sans se plaindre, à la maison commune,
Où l'emploi qu'il avait doublait notre fortune.

PIERRE.
L'oncle Thomas, le soir, venait nous visiter.

MADAME CORNEILLE.
Ils discutaient entre eux des sujets à traiter,
Et fraternellement ils échangeaient des rimes....

PIERRE.
Ou, pour leurs scélérats, ils se prêtaient des crimes.

MARIE.
Ainsi vous avez vu naitre Horace et Cinna;
Pauline, devant vous, sous la croix s'inclina;
Vous avez, avant tous, vu l'illustre romaine
Cornélie, et connu les plaintes de Chimène.
Quelle gloire!

MADAME CORNEILLE.
Avec eux ont grandi nos enfants....

Il est difficile de faire un usage à la fois plus sobre et plus touchant de l'histoire littéraire. Quelquefois M. Ed. Fournier est bien près d'abuser de la facilité avec laquelle sa mémoire lui fournit des anecdotes ; mais tous les traits biographiques qu'il rappelle font tant d'honneur à Corneille ou le caractérisent si bien, et ils sont si ingénieusement enchâssés dans la trame de la pièce, qu'on ne peut savoir mauvais gré à l'auteur d'avoir su concilier l'érudition et la poésie.

Si j'avais le temps de critiquer des détails qui se perdent dans l'ensemble, je reprocherais à M. Ed. Fournier quelques vers très-applaudis et qui me semblent des anachronismes de sentiment: ce sont ceux qui expriment cette façon poétique de comprendre la nature, très à la mode aujourd'hui, mais peu conforme à l'idée qu'on se fait d'un meunier du dix-septième siècle.

Mon esprit, tant qu'il veut, jase avec la nature.
.:: . . . . . . . . . . .
.... La campagne à mes pieds se déroule
A toute heure, l'oiseau me dit mille chansons.

Les pieds dans la rosée, aspirant le soleil.

. . . . . . . . . . . . ..... . . . . . Je vis de fantaisie, Libre ! C'est le bonheur. Est-ce la poésie ?

C'est là de l'idylle et de l'idylle moderne; cela jure avec la rondeur, ordinairement si bien marquée, du bonhomme Merlin. Je reprocherais aussi un certain abus des exclamations : « Bonnes gens! Brave cæur, brave esprit! Brave homme! Noble esprit! » Je reprocherais aussi quelques vers négligés au milieu de beaucoup de vers heureux ; un style souvent un peu haché, parfois un peu dur. Mais ces reproches, je serais le premier, je serais seul peut-être à les faire. C'est à la réflexion, à la lecture, et après coup que je les fais; à la représentation, j'ai été, comme tout le monde, tout entier au plaisir d'applaudir.

On éprouve avec M. Louis Bouilhet un effet contraire. L'auteur de Madame de Montarcy, d'Hélène Peyron, de l'Oncle Million est un de nos plus habiles versificateurs, un de nos poétes les mieux doués. Nos lecteurs savent, par les échantillons que nous en avons donnés, quelle langue éclatante 1 a portée au théâtre; ils savent aussi par quelle inexpérience ou par quel dédain des procédés de construction

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