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Jours tièdes, brises molles,
Pour longtemps sont chassés :
Valsez comme des folles
Pauvres feuilles, valsez.

Quelquefois il trouve des effets originaux par le rapprochement un peu bizarre de rhythmes incohérents et dont l'harmonie ne répond pas à la pensée. Telles sont les strophes du Berceau vide, dont voici la dernière : Puisque le ciel a pris l'enfant, plante éphémère,

La mère
Ne restera pas seule au terrestre chemin

Demain.
Préparez son tombeau, car toute angoisse amère
Frappe mieux qu'un poignard dans une forte main.

Quoi que puisse dire la foule,
Il est de mortelles douleurs;
Et notre vie hélas ! s'écoule
Moins par le sang que par les pleurs !

Le début prépare-t-il le trait final ? Ces vers monosyllabiques ne sont-ils pas de bien petits échos pour cette grande douleur? Les détails du style soutiennent-ils aussi convenablement l'idée? Ne pourrait-on pas désirer , avec une expression plus forte, des rimes moios usées ? On voit l'élan du poëte, on devine son aspiration, mais il lui manque le souffle, le coup d'aile. N'est-ce pas la faute du cadre trop étroit et trop ingénieusement artificiel où il a voulu s'enfermer?

Je suis tenté de le croire, car lorsque M. Juillerat saisit une idée féconde et s'abandonne librement à ses développements, il ne laisse rien à désirer pour la largeur et la vérité des effets. Qu'on voie, par exemple, la première pièce du volume: Hier et aujourd'hui. C'est le contraste de deux tableaux, de celui du passé, tel que le présentent les panegyristes enthousiastes, et celui du présent, tel que le fait comprendre la foi au progrès. « Il y a du vent dans les voiles de l'humanité, » dit un auteur cité en tête de cette pièce; il y a aussi du vent dans les voiles de la poésie à laquelle M. Juillerat ouvre une si belle carrière.

Non, non ; la poésie est vivante, immortelle,
Elle est partout : avec la houille qu'on attelle,
Dans les rayonnements du monde intérieur,
Près du vieillard pensif et de l'enfant rieur,
Sur l'arbre du chemin et dans le chloroforme,
Dans le plus frais vallon, sur le plus haut sommet :
Elle est au caur de l'homme, et c'est Dieu qui l'y met.

Pour achever de faire connaître l'auteur des Soirs d'octobre, j'ajouterai que chacune de ses soixante-deux pièces de vers est précédée d'une demi-douzaine au moins d'épigraphes empruntées aux cuvres poétiques des auteurs les plus divers. Tous les contemporains, ceux du second ordre surtout, sont là représentés par une foule de citations dont quelques-unes sont remarquables de grâce et de finesse. C'est comme une communion qui s'établit entre l'auteur et ses frères de lettres; c'est une sorte de tournoi poétique où M. P. Juillerat présente, sous leurs meilleures armes, les rivaux contre lesquels il va lutter.

M. Josephin Soulary, dont les Sonnets humoristiques : avaient révélé un poëte si distingué, en faisant un singulier honneur aux presses lyonnaises de M. Louis Perrin, vient de faire paraître dans les mêmes conditions typographiques un nouveau recueil, où le sonnet se mêle à des rhythmes variés : ce sont les Figulines, suivies du Rêve de l'Escarpolette ? Le poëte ici s'efface modestement devant le typographe, « Ce livre n'est pas un livre, dit-il; c'est un prétexte que je fournis à mon excellent ami, Louis Perrin, le bon imprimeur, de faire étinceler dans un écrin renou

1. Voy. t. II de l'Année littéraire, p. 42-48. 2. Lyon, Scheuring, pet. in-4°, 100 p.

velé de Jean de Tournes, ces caractères augustaux, d'un ceil si provoquant, si souples de forme, si gaulois d'allure, qui furent les joyaux de la Typographie à l'époque où la Typographie était une très honnesle et très grande dame de hault pairage. »

Mais la critique doit voir le fond, même sous la plus belle forme. Les Figulines sont un simple délassement poétique entre une cuvre accomplie et les ouvres attendues. Elles n'augmenteront pas la réputation de l'auteur des Sonnets ; elles peuvent seulement l'entretenir. Ce ne sont que de petits essais et, pour ainsi dire, de simples ébauches. Le titre, d'une modestie un peu recherchée, indique plutôt la matière à mettre en cuvre que l'art lui-même. La plupart ont pour sujet l'amour, pris sous l'une de ses nombreuses formes, celle du plaisir. Je trouve, dans le nombre, un sonnet qui tranche un peu sur le reste par l'idée sérieuse mêlée au sentiment. C'est le seul que je citerai.

UN GRAND PEUT-ÊTRE.

Le sein, l'enfant l'ignore aussitôt que seyré,
Cependant que du lait la force en lui demeure.
Ainsi du corps d'hier fraichement délivré,
Peut-être ai-je oublié ma vie antérieure.
Je vis; donc j'ai vécu! je meurs; donc je vivrai!
Épuiserais-je tout dans un réveil d'une heure ?
Et mon Pere infini m'aurait-il fait un leurre
De la soif d'infini dont je suis dévoré ?
Dans ses migrations où j'emporte sans trêve
Ton âme altière, Adam, ta chair folle, ô belle Ève!
Je vous sens moins rivaux en moi de jour en jour,
Et comme en un creuset l'alliage s'épure,
Chaque fois qu'au tombeau je vous jette souillure,
Du berceau chaque fois je vous dégage amour.

Il y a, dans ce mysticisme pythagoricien, une solution du problème de la destinée humaine dont la philosophie orthodoxe ne s'accommoderait pas, mais que le vague de la forme sauve du danger de la discussion. C'est dans cette mesure que le sentiment philosophique convient à la poésie. C'est sans doute celle où nous la retrouverons dans les ouvrages plus sérieux que le poëte des Sonnets humoristiques avait promis et dans l'attente desquels les Figulines ne sont qu'un agréable passe-temps.

Les merveilles légendaires en poésie. M. Ch. Fournel.

Il semble que le miracle devrait beaucoup prêter à la poésie. La religion dont il est l'arme, agit profondément sur les cours, et le merveilleux frappe vivement l'imagination. Il y a pourtant une grande condition pour que le merveilleux en général et le miracle en particulier produisent leur effet sur les âmes et conservent leur puissance poétique : c'est qu'on y croie. A défaut de la foi chez le lecteur et chez l'auteur, il faut au moins que les personnages du temps où les merveilles passent pour avoir eu lieu, aient eu cette foi dans toute sa naïve simplicité, et que l'auteur en retrouve les accents sincères. Autrement, le récit poétique d'une légende du moyen âge ne sera qu'une auvre artificielle et froide, comme le serait la mise en vers modernes d'une des métamorphoses de l'antique mythologie.

M. Charles Fournel n'a pas tenu assez compte de ces conditions, quand il a formé tout un recueil d'anecdotes merveilleuses sous ce titre : les Légendes dorées ?. Une apparition du Christ ou de sas anges, un bon ou méchant tour joué par les diables aux hommes ou par les anges aux diables, un bâton qui prend racine, des fleurs artificielles qui se multiplient et reproduisent dans leurs vives couleurs une goutte de sang de Marie, des pains qui se changent en roses ou des roses en pains : tous ces contes bleus des anciens couvents que l'auteur de la Vie de sainte Élisabeth de Hongrie mit à la mode il y a un quart de siècle, ne manquent pas de grâce, malgré les pieuses fadeurs qu'ils nous ont values; mais je les aime s'épanouissant dans la poésie naive d'autrefois. A vieilles légendes, vieux langage. De tels sujets ne conviennent qu'au genre du pastiche; ils jurent dans cette prose rimée, claire, mais simple et nue comme des quatrains de Pibrac.

1. A. Durand, A. Aubry, in-18, 207 pages, titre rouge.

Puis l'enfant le bénit, et puis il disparut.
Christophe émerveillé fut joyeux et le crut.
Et comme il eut planté son bâton dans la terre,
Il le trouva fleuri pour preuve du mystère.

Aux légendes gothiques, il faut un cadre gothique. Au merveilleux, il faut l'éloignement : soit l'éloignement des temps ou des pays, soit l'éloignement produit par la différence des moeurs ou par celle des langues. Quand les poëtes des bords du Rhin reprennent les anciennes légendes germaniques, c'est dans le vieil allemand qu'ils ont soin de les raconter. Comment la légende dorée pourrait-elle plaire sous une forme terne et prosaïque, lorsque, même à l'état de pastiche, elle n'est agréable qu'à petite dose?

Si je ne craignais qu'on me reproche de donner trop d'importance à des vers médiocres en les citant, et, pour ainsi dire, de prolonger une mauvaise musique par l'écho, je voudrais citer des légendes pieuses contenues dans d'autres recueils et qui sont l'idéal de la fadeur niaise où le genre faux puisse conduire. Je trouve, par exemple, d'un auteur qu'il est inutile de nommer, la légende des Bonbons du petit Jésus. C'est le tableau d'une jeune mère qui dé

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