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pour n'en plus sortir; nous nous installons au foyer de la famille contemporaine, et nous y trouvons une matière assez ample de peinture, d'enseignement et de satire.

Parcourons rapidement la suite de ces esquisses dramatiques où le spectateur aime à se retrouver lui-même. Si nous ne sommes pas plus court, c'est que les théâtres ne sont pas comme les nations : ce ne sont pas les plus heureux qui ont le moins d'histoire.

Le Gymnase commence par une pièce très-gaie, les Invalides du mariage, comédie en trois actes de MM. Dnmanoir et Laffargue (20 janvier)'. C'est, d'un bout à l'autre, un franc éclat de rire, avec une conclusion morale qui ne se discute pas, ne se prouve pas, mais, ce qui vaut mieux, se fait sentir. Le mariage, dans nos meurs actuelles, présente à l'homme et à la femme des conditions singulièrement inégales. La jeune fille y vient avec ses dishuit ou vingt ans, ses rêves, ses désirs, son inexpérience, ses besoins d'émancipation, sa curiosité impatiente de l'avenir; pour elle, c'est la vie qui commence. L'homme y apporte plus souvent, dans uu åge déjà mûr, la lassitude, la satiété, l'épuisement, le dégoût; pour lui, c'est la vie qui finit. Il est facile de voir les conséquences d'un pareil contraste. Le moraliste peut en faire l'objet d'une belle dissertation; le dramaturge en tire des scènes tragiques, des passions coupables, des malheurs, des crimes; l'auteur comique verra le côté plaisant d'une situation anomale et nous fera rire des tiraillements qu'il faut attendre de nos vivantes contradictions.

C'est ce dernier parti que les deux spirituels auteurs des Invalides du mariage ont voulu prendre. Le titre même de leur pièce en rend bien l'idée. Que de jeunes filles n'épousent que des invalides ! Le lendemain, la jeune dame ne respire que fêtes, plaisirs, relations du monde, toilettes, théâtre, voyages; le mari ne demande que le coin du feu, le repos, la robe de chambre, les pantoufles et la calotte grecque. Le héros de MM. Dumanoir et Lafargue a cru mieux assurer la paix et le sommeil de son intérieur en prenant pour femme une jeune fille élevée dans une petite ville, loin du monde, loin des plaisirs, par une veuve austère. Le malheureux ! il trouve deux femmes d'autant plus ardentes pour les fêtes du monde qu'elles en ont été sevrées davantage. Sa jeune épouse et sa belle-mère l'entrainent, tout harassé, tout brisé qu'il est, dans un tourbillon perpétuel où l'attendent toutes sortes de mésaventures. Il y rencontre d'autres invalides comme lui, qui éprouvent des déceptions encore plus graves. Pour en sortir, il se donne en apparence les torts d'un mari volage que le monde entraine à des infidélités, et sa femme et sa belle-mère sont les premières à l'arracher aux bals, aux fêtes, aux folies dont il était rassasié. Il ira pêcher à la ligne dans son village : c'est la retraite d'invalide après laquelle il soupirait.

1. Acteurs principaux : Baginet , Geoffroy; Boutegolles, Dieudonde: Pomard, Derval; Courtin, Blaizot. — Mme Fourchambaud, Mmes Néanie, Mme Bougerolles, Delaporte; Irma , Albrecht.

Il ne faudrait pas regarder de trop près aux leçons qui ressortent, chemin faisant, de cette amusante comédie. Les auteurs sont partis d'une observation vraie; mais ils exposent le spectateur et surtout les spectatrices à en tirer plus d'une conclusion fausse. Du moins, les uns et les antres riront des peintures dont ils représentent eux-mêmes les modèles ou dont ils les rencontrent chaque jour dans le monde.

Trois petites pièces viennent, deux mois plus tard, varier un peu l'affiche du Gymnase : ce sont l'Échéance, comédie en un acte de MM. H. Meilhac et A. Delavigne (15 mars)”,

1. Acteurs principaux : Francis Bernier, Lafontaine; le comte Boroskine, Landroi. -Ame de Cernay, Mme Fromentin.

Après le bal, comédie-vaudeville en un acte, de MM. Siraudin et Delacour (même jour)', et le Pavé, comédie en un acte, de Mme George Sand (18 mars) 2. La première est un vaudeville sentimental; la seconde, une sorte de proverbe à deux personnages; la troisième est une de ces études d'analyse psychologique comme George Sand aime à les enfermer dans le cadre d'un roman berrichon. Habile à saisir les nuances des sentiments, l'illustre romancière met en scène un pauvre savant, bienfaiteur d'une jeune fille, pour nous apprendre la distance qui sépare la reconnaissance de l'amour.

Le lendemain du jour où M. Victorien Sardou essuyait un échec, avec la Papillone, au Théâtre-Français, il trouvait un accueil meilleur au Gymnase, avec une autre comédie en trois actes, la Perle noire (12 avril) . C'est la mise en action d'une histoire merveilleuse de physique, qui avait déjà fourni à Edgard Poë une nouvelle traduite par M. Sardou lui-même dans le feuilleton du Moniteur : c'est une ingénieuse variante de la Pie voleuse.

Une jeune orpheline hollandaise est accusée de vol avec effraction dans la maison d'une honnête famille où elle a reçu asile. Tout l'accuse : les apparences la dénoncent, les recherches changent les soupçons en certitude. Les preuves sont accablantes : l'appartement du maître dévasté, pillé, saccagé, sans que la porte en ait été ouverte, n'a de communication qu'avec sa chambre, et c'est par là qu'on suit les traces du voleur. Les meubles ont été forcés,

1. Acteurs principaux : Caudebec, Geoffroy.- Henriette , Mlle Nontalan.

2. Acteurs principaux : Durand, Lafont; Coqueret, Berton. Mme Bernay, Mmes Charles Lesueur; Louise, Delaporte; Rosalie, Alexandre,

Acteurs principaux : Triquant, Lafont; Cornelius, Lafontaine; Balthasar , Landrol; Gudule, Mlle Mélanie; Christiane, Mlle Victoria:

et avec l'argent a disparu un médaillon entouré de perles noires encadrant une fleur. Un jeune savant, séduit déjà par la grâce de la pauvre accusée, s'ingénie en vain à la justifier. Le bourgmestre, habile homme s'il en fut, fait sortir une preuve nouvelle de culpabilité de chaque effort tenté pour prouver l'innocence.

L'orpheline, folle de douleur, court se jeter dans l'Amstel; on la retire à temps, et on la déclare innocente. On a découvert le vrai voleur; ce voleur..., c'est la foudre. Le tonnerre, que l'on a entendu gronder au commencement du premier acte, dans une sorte d'orage d'opéra-comique, était tombé sur la maison et avait fait tout ce beau ravage. Ce qui le dénonce comme le vrai coupable, c'est précisément une des perles noires du médaillon, sur laquelle il a laissé une imperceptible trace de brûlure. Cette révélation a été saisie par le jeune savant, qui, à l'aide de la science, a renversé toutes les enquêtes de la justice. Il devine des effets d’émaillure produits par la foudre, qui dépassent ceux de dorure et d'argenture par les procédés Ruolz. Mais la science, chez lui, était guidée par l'amour, et il épouse la pure et aimable fille dont il a sauvé la vie et l'honneur.

M. Sardou aime les pièces à surprise. La foudre joue, dans la Perle noire, le rôle du renard dans Nos Intimes. Le public ne déteste pas ces énigmes mises en scène qui lui donnent le plaisir de l'étonnement, s'il n'en devine pas le mot, et, s'il le devine, la conscience de sa sagacité. C'est cependant un des genres de spectacle dont il serait dangereux d'abuser, et toute l'habileté du monde n'en dissimulerait pas longtemps la monotonie. M. Sardou a trouvé et trouvera encore des succès plus durables dans l'étude des caractères et la création de types originaux,

Passons sur deux petites pièces, le Premier pas, vaude

ville en un acte, de MM. Labiche et Delacour (15 mai)', et les Illusions de l'amour, comédie en un acte et en vers (même jour) ?, ainsi que sur les reprises de Malvina, ou le Mariage d'inclination, et de la Chatte métamorphosée en femme, de Scribe (même jour), qui montrent combien le succès des énigmes en action est fragile, et arrivons en toute hâte aux trois pièces de longue haleine qui remplirent la seconde moitié de l'année.

La première des trois est une comédie en trois actes de M. Belot, les Maris à système (15 juillet)”. De la gaieté, de la sensibilité, une idée ingénieuse et facile à saisir, voilà ce que M. Belot a su réunir dans un cadre un peu vieilli. Il nous présente une collection de maris dont la plupart ont des ridicules bien connus à la scène et qui exposent leur ménagé à des dangers. Chacun d'eux prétend assurer à perpétuité la fidélité de sa femme par un système particulier. Celui-ci est un terrible despote qui mène sa moitié militairement; celui-là la conduit par des paroles doucereuses et lui cache, sous toutes sortes de fleurs, l'autorité conjugale; un autre relègue sa femme dans les humbles occupations et les humbles pensées ; il l'amoindrit, il la rapetisse, il la dérobe à toute attention, à tout désir. Vains calculs/ un seul garçon désouvré, jeté dans leur société, les rend tous fous de jalousie, en laissant croire à chacun, toutefois, que la femme de son voisin est déjà tombée dans les piéges dont il cherche à garantir la sienne.

Leurs tourments et leurs travers ont un témoin malveillant qui ne leur épargne pas la satire : c'est un bossu,

1. Acteurs principaux: Badinier, Lesueur; Jean, Lefort.- Mme Des arneur, Mme Chéri Lesueur.

2. Acteurs princinaux : Edgard, Lesueur; Lambert, Landrol; Wairice, Berton.

3. Mequillet, Landrol; Carciller, Blaisot; Lambert, Berton; Graf mann, Kime; de Fauvières, Gilbert; Crochard, Lefort. — Pauline, Mmes Delaporte; Mme de Fauvières, Antonine; Ime Carciller, là main; Mme Grafmann, Dieudonné.

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