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d'action unique ou principale; point d'intérêt dominant; aucune suite, aucun enchaînement. La plupart des scènes, dans les deux premiers actes surtout, ne sont que des entrées et des sorties sans motif, et forment un va-et-vient fatigant pour quiconque cherche dans une pièce autre chose que la variété continuelle du spectacle. Au milieu de conversations qui s'engagent, sur la scène, on ne sait pourquoi, et qui n'apprennent rien ou peu de chose, on ne sait à qui se prendre, à quelle action s'intéresser, quel fil conducteur saisir au milieu de ce dédale.

Difficile à suivre, la pièce des Ivresses serait plus difficile encore à analyser. Voici quelques éléments des données principales. Le comte de Limours a épousé, dans l'ivresse de l'amour et de la vanité, une cantatrice célèbre. la signora Paola, qui, peu de temps après, et sur le point de devenir mère, a été tellement émue d'un låche sifflet mêlé à une de ses ovations, qu'elle en a perdu subitement la voix ; un mois plus tard, elle mettait au monde une fille qui fut muette. L'actrice, déchue de sa gloire, et le conte, réduit par des dissipations à une médiocre fortune, habitent, avec leur enfant, un château dans la belle Touraine, où ils reçoivent une société ornée de titres aristocratiques, mais de meurs suspectes et de façons vulgaires.

Auprès d'eux grandit une jeune seur du comte, amoureuse, avec une ingénuité forcée, d'un petit gentillåtre tourangeau du voisinage. Autre ivresse de l'amour. A peine sont-ils fiancés, que le mauvais exemple des élégances tapageuses de la société parisienne reçue au château de Limours tourne la tête au hobereau provincial et jette de gros nuages dans ces jeunes amours qui semblent un instant l'intérêt principal de la pièce. Mais, vers le milieu du troisième acte, au plus fort de leurs brouilleries, les amants seront raccommodés par un ami de la maison, et il ne sera plus du tout question d'eux ni de ce qu'ils deviennent.

L'attention se reporte sur l'intérieur de M. et Mme de Limours. Un héritage de huit millions – les millions coûtent peu au théâtre – a permis au comte de reprendre à Paris la vie de luxe et de plaisir, dont l'absence le faisait secrètement souffrir dans sa trop paisible retraite de Touraine. La fortune ne lui a pas apporté le bonheur. La comtesse, attristée depuis longtemps de sentir que son amour, sans le prestige de sa gloire, ne suffisait plus au cour de son mari, est jetée par les infidélités trop certaines du comte dans une jalousie désespérée. M. de Limours s'est laissé séduire par une prétendue comtesse moscovite, aventurière de haut étage, qui, plus sensible à sa fortune qu'à tout le reste, attise avec soin sa passion.

Qui sauvera ce ménage désolé par cette nouvelle ivresse? Un ami qui vient tout exprès des bords de l'Orénoque ou des sommets de l'Himalaya. André de Fugères, poussé par la passion des voyages, a parcouru toutes les parties du globe et vécu au milieu de toutes les singularités de la vie sauvage et des diverses civilisations. De passage en France entre deux promenades au bout du monde, il comprend, malgré la douloureuse discrétion de la comtesse, ce qui se trame contre son bonheur, et, avec le concours d'un égoiste de profession dont le cœur dément tout à coup le système, il jure de guérir son ami d'une passion insensée. Il a connu dans ses voyages l'intrigante dont le comte est la victime, et il croit qu'il suffira de démasquer cette bohémienne de l'amour pour faire tomber son prestige. Mais son ami, honteux lui-même de sa malheureuse ivresse, ne peut s'y soustraire; il subira jusqu'au bout, malgré l'amitié, malgré ses remords d'époux, malgré les cris de l'amour paternel, l'ascendant d'une femme funeste; il est même prêt à tout abandonner pour partir avec elle, lorsque l'éclat de calomnies répandues contre la comtesse retarde son départ. Mari infidèle, il lui faut venger par un duel son honneur conjugal outragé. Un miracle le retiendra tout à fait à son foyer; son enfant a recouvré la parole au milieu du spectacle des douleurs de sa mère. Et le comte, vaincu enfin par le dévouement et l'innocence de ses victimes, va reprendre, dans les bras de sa femme et de sa fille, « la chanson de l'amour. »

Nous oublions forcément bien des scènes, bien des personnages, bien des intrigues compliquant les données principales. Nous l'avons dit en commençant, il y a de tout dans les Ivresses, de tout ce qui est à la mode sur toutes les scènes et de tout à haute dose : amours coupables, amours permises; science du bien et raffinements d'ingénuité; effusions saintes et transports insensés. L'aventurière et la fiancée, la maîtresse et la femme légitime se coudoient dans les mêmes salons, d'un accès aussi facile qu'une halle. C'est encore et toujours le demi-monde sous l'étiquette du monde véritable. Jamais on n'a vu tant de barons et de baronnes, de comtes et de comtesses, de marquis et de marquises, de ducs même, sans duchesses pourtant : toute la hiérarchie nobiliaire est là, avec des titres de faux aloi et des grandeurs de mauvais ton.

Avec leur infinie variété de scènes, leurs épisodes, leurs contrastes, leurs ressorts multipliés, les Ivresses peuvent bien éblouir; elles produisent je ne sais quelle impression de kaleidoscope théâtral, à laquelle les effets disparates d'un style outré comme tout le reste ne sont pas étrangers". Mais ce n'est point là une pièce, une æuvre digne de ce nom, et nous avons été heureux de voir, dès le premier jour, des protestations s'élever contre ce système trop facile de composition dramatique. Voici, en effet, comment s'exprime M. Achille Denis, dans la Revue et Gazette des Théâtres.

1. Exemples de ce style, deux tirades très-applaudies : 1° L'ivresse du jeu décrite par un jeune officier:

« Oh! ca n'a duré qu'une soirée. C'était à Hombourg ; je jouais pour la première fois! Et je n'oublierai jamais les sensations douloureusement volupteuses de ces quelques heures de vertige. Mon pouls s'était arrêté et mon coeur me montait dans le cerveau; les croupiers dansaient devant moi en ricanant et en me tirant la langue; je voulais rire aussi, et je sentais que les coins de ma bouche allaient rejoindre mes oreilles. Il me semblait que chaque pièce d'or était une goutte de mon sang et que les râteaux étaient de grosses araignées qui s'élançaient à tout instant de leurs toiles pour venir boire avidement tout le sang de mes veines. (Riant.) C'était terrible et délicieux! Par bon

.... Les rôles.... traversent la pièce; ils l'animent, ils l'égayent, mais c'est à peine s'ils y tiennent. Chacun vient là pour jouer sa petite scène, conter ses petites affaires, chanter son petit couplet, faire quelques jolis mots.... puis ils disparaissent et l'on ne s'occupe guère de ce qu'ils deviennent. Le fait est que les auteurs ne prennent pas trop la peine de nous le dire.

Les auteurs nous répondront peut-être que cela tient non pas à une question de maladresse (et nous les savons trop habiles pour en douter), mais à un système. Ils ont voulu faire la pièce de telle façon et non de telle autre. Ils ont voulu tour à tour ga

heur, je partais le lendemain, et j'avais bientôt oublié le tapis vert de Hombourg pour celui des plaines de la Lombardie. »

2. L'ivresse des voyages :

« Moi, je me suis mois à jeter ma vie dans les cinq parties du monde, marchant au hasard dans l'univers, ma patrie, et ne laissant mon ceur nulle part. J'ai habité l'Inde, le pays des enchantements! J'ai revé sur les bords fleuris du Gange. J'ai parlé le sanscrit comme un ancien bramine. J'ai mêlé ma voix aux chants religieux des processious. J'ai même eu deux éléphants à moi! Mais on se lasse de tout, même des éléphants. J'ai quitté l'Inde. J'ai couché sous la hutte des Esquimaux, navigué sur leurs bateaux d'écorce et pratiqué, comme eur, la polygamie; mais je ne pouvais pas me faire à la nourriture. L'huile de baleine ne me réussissait pas; je suis parti, j'ai visité le Nouveau-Mexique, j'ai suivi les bords du Lac-Salé et de la rivière de l'Or, et j'ai été fêté, dorloté par les Apaches. Ils voulaient même me nommer chef de tribu; mais il fallait se peindre en bleu, et le bleu De me va pas.... j'ai abdiqué! Bref, j'ai tout vu, tout visité, j'ai vécu sur la glace avec les ours blancs, et sous le soleil avec le père Tropique. J'ai vu de gros singes qui ressemblaient à des hommes, et des kommes qui ressemblaient à de gros singes; j'ai tué des tigres, apprivoisé des serpents, dévalisé des voyageurs !... J'ai fait naufrage, j'ai eu la fièvre jaune! Enfin, je n'ai pas perdu mon temps. »

Ici et en vingt endroits, il arrive, comme dit avec raison M. Jules Janin, aux auteurs des Ivresses a ce qui arrive aux plus grands chanteurs : sitôt qu'ils forcent leur voix, ils détonnent. » Mais il y a toujours une partie du public disposée à applaudir les choses outrées. Cela gâte les meilleurs auteurs.

zouiller, piauler, gémir, pleurer et rugir la passion sous toutes ses formes, charmante, brutale, ridicule ou terrible, et faire défiler devant nos yeux des amoureux de toutes les nuances. Ils ont prétendu grouper autour d'un drame émouvant toutes les variétés de la comédie et du vaudeville, sans les rattacher directement au drame lui-même, qui en tire cependant un grand effet de contraste.

Nous comprenons parfaitement cette théorie. On nous permettra de ne pas l'admettre. Elle met un procédé trop commode à la portée des gens médiocres, incapables d'en dissimuler la stérilité à force d'esprit et de bonne humeur, comme viennent de le faire MM. Barrière et Thiboust. Nous n'aimons dans une comédie ni les épisodes, ni les digressions, ni les hors-d'æuvre. Tous les incidents, tous les personnages d'une pièce bien faite doivent converger au même centre d'action. Le théâtre a pour but le développement d'une idée par une action vraisemblable, intéressante, bien conduite. La foule ne voit souvent, au premier abord, que l'action, sans découvrir l'idée qui apparait aux yeux plus clairvoyants. Mais l'idée pénètre à son insu dans le cerveau du spectateur vulgaire qui a cru ne prendre qu'une distraction.

Voilà la vérité sur le but et les conditions essentielles de la composition dramatique ; voilà le secret des succès durables, de ceux qui reposent à la fois sur la double satisfaction de la curiosité et de la raison. Les Ivresses, de MM. Barrière et Thiboust, déployaient assez d'attraits pour obtenir auprès de la foule une vogue moins passagère que celle dont elles ont joui; mais, quand elles auraient fait briller pendant un plus grand nombre de soirées tout le personnel du Vaudeville, elles n'auraient rien ajouté à la réputation littéraire des auteurs, elles ne seraient pas restées au répertoire du théâtre.

Les développements qui précèdent suffisent pour marquer la place actuelle du théâtre du Vaudeville parmi nos scènes littéraires. Enumérons, pour finir les petites pièces qui se sont entremêlées dans les grandes pendant tout le cours de l'année. Ce sont: les Lettres anciennes, vaudeville en un acte, de MM. Brisebarre et Nus, contemporain des orages

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