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Le théâtre hors du théâtre. Eschyle, Sophocle et Euripide

à l'évêché et devant la magistrature d'Orléans.

Il y a des scènes intimes, des théâtres de famille où se jouent des cuvres qui reçoivent ensuite par l'impression une plus grande publicité. La ville d'Orléans, l'une des villes de province où le théâtre public a le moins de faveur, a cependant le goût des représentations scéniques. Ce goût, l'évêque lui-même le flatte de haut et le fait tourner au profit des études classiques dans son séminaire. Toute la presse a dit avec quel éclat il a fait jouer le Philoctète de Sophocle et les Perses d'Eschyle dans la langue originale. L'Institut y assistait, représenté par MM. Villemain, SaintMarc Girardin et quelques autres, et le Journal des Débats faisait, par la plume de M. Prévost Paradol, un compte rendu de la représentation épiscopale, aussi brillant qu'un compte rendu de M. J. Janin après une belle première de la Comédie-Française.

Des fêtes littéraires de même ordre sont données en l'honneur de l'antiquité grecque par un magistrat de la même ville, M. Ludovic de Vauzelles, substitut du procureur général. Nous avons déjà fait connaître en lui l'auteur l'une tragédie antique : Alceste; il a puisé aux mêmes sources le sujet d'une seconde pièce: Polyxène, qu'il a fait représenter chez lui avec un éclat que n'ont pas ordinairenent les représentations domestiques. On raconte que le essin des costumes avait été envoyé de Russie par la cébre tragédienne Mme Ristori; que le peintre de mane, M. Gudin, avait exécuté tout exprès une belle toile pur le fond de la scène, figurant la mer et le promonire de Sigée ; que le glorieux patriarche de la peinture, 1. Ingres, figurait sur la scène, couronné de cheveux blancs et de son titre récent de sénateur; que la musique des chours était celle de Mendelssohn; que l'élite de la société orléanaise avait fourni les acteurs et formait le parterre. Pour nous, qui n'y étions pas, les vers de Polycène ont un peu perdu à la lecture du prix qu'ils devaient avoir rehaussés par tant d'éclat; néanmoins, la tragédie de M. L. de Vauzelles nous paraît être une heureuse imitation d'Euripide. Plus sévère que l'auteur d'Hécube, à qui l'on a reproché justement la duplicité de l'action, il n'a pris que la moitié de l'œuvre grecque, celle qui contient les scènes les plus touchantes. Le sujet est d'une extrême simplicité; point de péripéties, point d'incertitudes sur le dénoûment. Il faut une victime aux mânes d'Achille, et Polyxène, que le sacrifice réclame, y court comme à une délivrance. C'est d'elle qu’Andromaque dira avec une douloureuse envie:

O felix una ante alias Priameia virgo,
Hostilem ad tumulum Trojæ sub manibus altis
Jussa mori, quæ sortitus non pertulit ullos,
Nec victoris heri tetigit captiva cubile.

C'est là le sentiment dont M. de Vauzelles s'est inspiré, et qui donne un caractère touchant à son essai dramatique.

CRITIQUE, HISTOIRE LITTÉRAIRE,

MÉLANGES.

Ilyasion de la satire personnelle dans la critique; renaissance

du pamphlet littéraire. M. de Pontmartin.

La critique littéraire est exposée à prendre, dans l'ardeur des luttes trop souvent personnelles de la presse périodique, la forme et les allures de la satire; mais la solennité du livre comporte peu, de nos jours, les vivacités agressives qui plaisent tant à la curiosité maligne du public, à l'envie ou aux rancunes des mauvais confrères. On les laisse d'ordinaire aux petits journaux qui, ne cherchant. que plaies et bosses, vivent sans cesse au milieu de petites querelles, et en vivent, et qui sont condamnés, par leur intérêt même, autant que par des jalousies privées, à faire des avapies à tout ce qui s'élève, pour l'amusement de leur galerie. C'est en transportant de la façon la plus inattendue les procédés satiriques du petit journalisme dans le livre que M. A. de Pontmartin a composé les Jeudis de Mme Charbonneau', et ce retour au pamphlet littéraire a fait grand éclat et grand scandale.

Comment ce critique des salons aristocratiques, ce romancier du monde distingué, ce feuilletoniste des jour

1. Michel Lévy, in-18, 288 P.; trois élitions.

naux bien pensants, ce défenseur des saines doctrines a-t-il pu en venir à ces bruyantes querelles, à ces explosion de personnalités offensantes ? M. A. de Pontmartin, voyan que chacun se demandait quel sentiment l'avait porté ; éclabousser tant de gens de sa plume ordinairement plu: pacifique, a voulu s'en rendre compte lui-même; de là un Préface, dans la seconde édition, où il explique de son mieux son incartade littéraire.

Les Jeudis de Mme Charbonneau sont une satire contempo raine, la satire d'un Parisien déchu, ou d'un provincial en ré. volte : satire en prose malheureusement; car si j'avais jeté su ses maigres épaules le velours de l'alexandrin et les dentelles de la rime riche, tout le monde l'eut acceptée. Or la satire a un privilége : l'exagération, ou, si l'on aime mieux, la parod.t et la comédie : la parodie, c'est-à-dire le côté grotesque et er. cessif de ce que l'on met en scène; la comédie, c'est-à-dire le verre grossissant.

L'auteur des Jeudis de Mme Charbonneau persiste donc, même après le bruit qui s'est fait autour de ses peintures, à croire qu'il a reproduit avec une certaine vérité les coryphées de notre génération littéraire. Un peu de fantaisie mêlée à l'exagération de la réalité, le portrait poussé jusqu'à la charge, qui n'est qu'un excès de la ressemblance, voilà ce qu'il a mis et voulu mettre dans son livre; voilà ce qui a de toutes parts soulevé des tempêtes.

Ses portraits doivent représenter des personnages réels, et il n'a pas craint d'écrire au-dessous autant de noms propres. Dans les siècles précédents on se serait contenté de l'allusion, de l'allégorie, des pseudonymes; les types des la Bruyère et des le Sage étaient tracés d'après nature, mais le peintre ne disait point au public le nom des modèles. Il circulait bien une clef de leurs caractères allégoriques, mais cette clef n'était pas dans toutes les mains, et l'auteur pouvait contester l'exactitude des interprétations. M. A. de Pontmartin n'a pas voulu s’abriter der

Erière ces mesures de prudence. De telles précautions

étaient permises, selon lui, ou même obligées en face des puissances de l'ancien régime. Il comprend qu'un écrivain ait recours à des équivoques pour se sauver de la Bastille; il n'admet pas qu'il ait peur de ses confrères. Décidé à faire feu sur les passants, il n'a pas voulu du moins se cacher derrière les buissons. « Quand on fait une imprudence, dit-il, il faut la faire complète : mieux vaut une faute qu'une perfidie; mieux vaut une folie qu'une lâcheté. »

Il y a dans ces lignes de M. de Pontmartin le jugement même de son livre; il y a la condamnation; il y a aussi les circonstances atténuantes. Pour un écrivain de rencontre ou un débutant, les Jeudis de Mme Charbonneau seraient une imprudence, à moins d'être un calcul; pour un homme. de lettres de profession, c'est une faute; pour un auteur de son monde, de son parti politique et religieux, c'est une folie. On conçoit qu'un journal charivarique, faisant son profit de tout accès de colère d'un écrivain contre ses confrères, donne la publicité d'un jour aux boutades, aux épigrammes, aux satires d'un homme aigri; l'occasicn vous est offerte d'épancher votre bile, vous êtes excusable de vous soulager. Ce qui effacera un peu le souvenir de vos agressions rancunières, c'est que le même journal qui vous a fourni des verges contre vos confrères, en fournira un autre jour à vos confrères contre vous. Les blessures faites par le livre sont plus profondes; elles supposent plus de préméditation ; elles n'ont pas l'excuse de l'occasion offerte, du diable qui vous pousse. Puis le journal passe, tandis que le livre reste et l'injure avec lui. « Manet alta mente repostum. » Éphémère ou durable, l'effet de ces colères entre hommes de plume est toujours trèsfåcheux; il discrédite encore la profession d'écrivain auprès du public, qui n'est pas déjà trop bienveillant pour elle. Elles donnent de la gent lettrée l'idée d'une race de loups qui se déchirent entre eux. Avec le nom et le passé

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