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quaient toutes les évolutions du génie passionné de Lamennais par un seul mot : l'orgueil, et il dit de même du savant, éloquent et mélancolique représentant de l'Antechrist au Collége de France : « C'est le René de la critique. Il en a l'orgueil incurable et la tristesse réveuse et malsaine. » Plus loin : « Sa modération est tout simplement l'incarnation suprême d'une vanité colossale, et, comme il se croit supérieur à toutes choses, il ne lui est pas difficile d'être impartial et bienveillant, même envers le bon Dieu. » Les grands mots ne font pas peur aux défenseurs de la foi. Si on ne monte pas au même ciel qu'eux, on roule nécessairement dans l'abîme. Du même M. Renan et de M. Taine ensemble, M. G. de Cadoudal dit : « Voici deux écrivains qui, en poursuivant le feu follet de la raison, sont tombés dans le plus abject matérialisme. »

Les bonnes mæurs sont défendues dans le même langage que les idées saines. C'est toujours du haut d'une chaire, ex cathedra, que le critique de l'école catholique semble parler quand il se fåche. Voyez comment il traite un pauvre petit recueil de chansons expurgées, le Béranger des i familles. « Etrange fantaisie du cher Perrotin qui vient frapper à la porte du foyer domestique avec la prétention hautement avouée de placer sur les lèvres de nos femmes et de nos filles des refrains qui n'avaient infesté jusqu'à ce jour que les ateliers, les mansardes, les casernes, les estaminets et les colléges malpropres ! Quels sont donc les droits du chantre de Lisette et de Frétillon au titre de poëte des familles ? Il a bafoué sans pudeur tout ce qu'on apprend à aimer et à respecter dans une maison honnête et chrétienne : la religion, la royauté, le mariage, les sentiments purs, la sœur de Charité et jusqu'à l'ange gardien. » Comme l'ange gardien finit bien la gradation! On nous montre ensuite Béranger «ameutant tour à tour le faubourien contra le monarque, le soldat contre ses chefs, le paroissien contre son curé, le contrebandier contre la douane, le collégien contre ses professeurs, le vagabond contre le gendarme, et tout le monde contre la pudeur, contre la fidélité, contre la justice et contre Dieu. »

Ces déclamations sont si générales qu'on peut les laisser passer, en se contentant d'en sourire. Mais quand je vois le refrain navrant de Jacques :

Lève-toi, Jacques, lève-toi,
Voici venir l'huissier du roi,

transformé en « une invitation à ne pas payer ses impôts, » je proteste contre une légèreté qui travestit ainsi la pensée d'un écrivain pour le rendre odieux. La mauvaise foi ne ferait pas davantage.

Ce sont moins là les procédés de M. G. de Cadoudal que ceux de son école. Pour lui, il conserve encore une certaine indépendance littéraire qui nous plaît. Il est loin d'applaudir à toutes les æuvres qui sortent des mains des siens. Il fait la part de l'intention et du mérite chez les écrivains de son parti. Voyez par exemple cet aveu : « Il faut bien le dire, c'est surtout dans certains traités religieux et dans les livres d'éducation morale, populaire ou domestique, que se rencontrent les œuvres sans style. De la part de quelques écrivains, c'est sans doute impuissance radicale de revêtir une forme dont ils ne soupçonnent même pas l'existence... Le plagiat, dernière forme de l'impuissance et du mépris littéraire, a atteint des proportions considérables dans la littérature religieuse. » Si M. G. de Cadoudal n'a pas l'esprit assez libre pour faire ressortir le mérite ittéraire des écrivains dont les idées le blessent, il ne l'a as assez asservi pour trouver du talent à tous ses comagnons de drapeau, du génie à tous ses chefs. Avec des ualités personnelles il a les défauts d'une école, il n'a pas s petitesses d'une coterie.

Les critiques qui ont une certaine élévation d'esprit,

sans se mettre au service exclusif d'un parti, ont bien de la peine à ne pas faire tourner leurs appréciations littéraires au profit des idées philosophiques, politiques ou religieuses qui leur sont chères. Ils se jettent volontiers dans les luttes morales du jour, et ils peuvent intituler, comme M. Jules Levallois, leurs études de philosophie littéraire : Critique militante'. Le jeune rédacteur de l'Opinion nationale, où la plupart des essais réunis dans ce volume ont paru, ne dédaigne pas les questions purement littéraires ; mais il s'attache de préférence à celles qui doivent intéresser la cause démocratique. Partisan du progrés dans la science, dans l'art et dans la politique, il a de la sympathie pour tous les écrivains d'avant-garde : poëtes, critiques, philosophes ou historiens; il applaudit aux soldats d'une idée, signale les déserteurs et les traîtres, harcèle les retardataires, et secoue dans leur indifférence pour le vrai ou le juste les adorateurs de la beauté stérile de la forme.

M. Jules Levallois n'a pas toutefois assez de passion pour combattre des adversaires ou servir des amis sans les connaître et sur un mot d'ordre. Il se donne la peine d'étudier les écrivains dont il parle, il lit et lit bien; les doctrines qu'il signale peuvent être meilleures ou moins bonnes qu'il ne croit, mais ce sont bien celles de l'auteur qu'il juge, du livre dont il rend compte. Ses sévérités, dont l'honnêteté se laisse déjà reconnaitre à leur accent, sont toujours justifiées par des preuves et des citations. On peut voir celles qu'il prodigue à M. de Lamartine, à propos de trois entretiens de son Cours familier de littérature sur J.J. Rousseau. Les reproches sont vifs contre l'emploi que. l'auteur des Méditations fait de ses dernières années et des dernières lueurs d'un grand talent, mais ils sont trop me rités. Les malheureux efforts du pcöte si cher à notre jeunesse pour tirer quelque profit suprême des restes et, pour

1. Didier et Cie, in-18, XX11-460 p.

ainsi dire, des cendres d'une popularité expirante, sont un spectacle attristant pour ceux qui l'ont le plus aimé; on conçoit que des juges plus jeunes, qui ne doivent pas à sa poésie autant de charmants souvenirs, éprouvent devant un abaissement volontaire plus de colère que de pitié. •

Malgré la divergence des intérêts servis, nous aimons les tendances sérieụses de la critique, telle que MM. J. Levallois, G. de Cadoudal, Laurent-Pichat la pratiquent, chacun sous son drapeau. Mais les soldats de la littérature militante, dans quelque armée qu'ils servent, doivent se garder soigneusement des hostilités systématiques et des enthousiasmes de convention. Qu'ils ne sacrifient pas non plus les intérêts de la littérature à ceux d'un parti. On peut subordonner la forme à l'idée morale, mais il ne faut pas oublier ses droits; car si la forme n'est pas tout dans l'art, il faut bien convenir qu'elle est quelque chose, ou l'art lui-même n'est rien. Quel que soit le dieu d'un temple, le modèle d'une statue, le héros d'un poëme, le poēme, la statue, le temple ont des beautés qui leur sont propres, et qui font honneur au génie, même chez nos ennemis.

Excursion de la critique littéraire dans la science sociale.

De l'influence morale du théâtre. M. Ed. Thierry.

La science sociale est aujourd'hui tellement en faveur, que la critique littéraire elle-même s'efforce d'y rattacher des questions d'ordinaire assez étrangères aux débats des publicistes. C'est ainsi que nous voyons la question de la moralité du théâtre se produire aux conférences de l'Association polytechnique, organisées pour la propagande des idées économiques et la vulgarisation des connaissances. utiles'. Mais dans ce nouveau milieu, cette question tan de fois posée et devenue presque banale, comme toutes le: questions vivantes, se déguise et se rajeunit sous des ter mes nouveaux; elle se formule ainsi : « De l'influence du théâtre sur la classe ouvrière. » L'homme qui la traite sou: ce point de vue particulier est un juge tout à fait compé. tent: c'est M. Edouard Thierry, depuis longtemps l'un de nos meilleurs critiques dramatiques, avant de devenir l'administrateur général du Théâtre-Français. Les lectures qu'il a faites sur ce sujet devant un auditoire nombreux et sympathique, ont été reproduites dans le feuilleton du Monz. teur; puis elles sont devenues sous ce même titre : D l'influence du théâtre sur la classe ouvrière, une brochuri qui a donné lieu dans la presse à d'intéressantes discussions.

La question sociale, pour M. Thierry, ne domine qu'er apparence la question littéraire. Le théâtre est comme la langue dans l'apologue d'Esope : c'est à la fois ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il y a de pire. Il est tour à tour un instrument de corruption et de moralité. Il éclaire et il égare; il élève et il dégrade. Il prête aux idées vraies et aux idées fausses un même retentissement; il réflète le bien et le mal et il en centuple l'influence. Voilà une observation générale qu'il fallait suivre, pour la bien comprendre, dans quelques-unes de ses applications historiques. Il fallait chercher quel rapport essentiel a le théâtre avec la civilisation ; comment, né d'un besoin général et constant de l'esprit humain, il est et a toujours été une des manifestations d'un état social déterminé. Longtemps interprète des idées religieuses ou organe des sentiments nationaux, il était à son origine une des formes solennelles de la vie publique : ses représentations n'étaient qu'une cérémonie

1. Voy. ci-dessous, section Variétés , le compte rendu des travaux de cette association.

2. Panckoucke et Cie, in-18, 90 p.

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