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vivre honorablement et largement de sa plume, comme l'artiste vit de son pinceau ou de son ébauchoir. Mais il est dangereux, à tous égards, de considérer la carrière des lettres comme une de ces carrières exclusives qui s'ouvrent de bonne heure à l'activité inquiète de jeunes gens incapables d'en suivre une autre. Ce n'est point un de ces métiers qui exigent, au début, un apprentissage spécial et qui font vivre l'apprenti, en attendant qu'il soit ouvrier ou patron. Au point de vue idéal, les lettres, la poésie, le théâtre, ne devraient jamais constituer une profession. On ne devrait prendre la plume que pour obéir à uneinspiration, pour soutenir une idée, défendre une cause. Dans la réalité, les complications de la vie intellectuelle, comme de la vie moderne en général, ont amené, par une application du principe de la division du travail social, l'établissement d'une classe de plus en plus nombreuse de gens qui pensent, qui parlent, qui écrivent, qui inventent, qui jugent, qui rient ou qui pleurent pour les autres. C'est la classe des artistes, des littérateurs, où une vraie vocation et des circonstances favorables peuvent donner place chaque jour à des nouveaux venus. Mais vouloir y entrer de prime-saut, se faire, à quinze ou dix-huit ans, apprenti de lettres comme on se fait clerc de notaire ou d'avoué, c'est s'exposer à la fois aux tortures et aux mauvais conseils de la faim.

Faudra-t-il donc, pour être écrivain, avoir des rentes au grand livre ou des propriétés au soleil ? Je ne dis pas tout à fait cela ; mais il faut avoir de l'indépendance, c'està-dire peu de besoins et des ressources qui leur soient proportionnées. Jean-Jacques Rousseau se faisait copiste de musique; Béranger était expéditionnaire. Sans les douze cents francs qui en payaient le loyer, le fameus grenier où « l'on est bien à vingt ans, » eût été inhabitable, et les chansons qui le célèbrent auraient eu moins de gaieté. Il n'est pas nécessaire d'être millionnaire pour être poëte; une pareille fortune ne donne pas toujours l'indépendance, et ne protége pas la dignité, quand on a plus de besoins que le million n'est gros. Mais si petits que soient les besoins, qu'on se garde d'en demander, dès le début de la vie, la satisfaction à sa plume. Non-seulement on doit craindre de vérifier ce mot cruel de M. Barrière dans les Parisiens, que « la littérature est une belle branche.... pour se pendre; » il y a à craindre ensuite, et ceci est plus grave, qu'aiguillonné par la faim ou attiré par les séductions de la fortune, le débutant ne compromette la dignité de son talent ou la valeur de ses euvres. L'Histoire de Mürger et les correspondances qui en sont les pièces justificatives, ne nous le montrent pas, il est vrai, conduit par les rigueurs du sort à l'avilissement du caractère, si commun autour de nous; mais ses trois fidèles « buveurs d'eau » pourraient-ils dire qu'il n'a pas retiré de la vie de bohème, avec les germes d'une mort prématurée, l'amoindrissement de son gracieux talent ?

La critique et l'érudition sous forme récréative. MM. Fr. Sarcey

et A. Joltrois.

La critique peut chercher la légèreté et l'agrément de la forme, en tenant par-dessus tout à la raison et à la justesse des idées. On est heureux de trouver l'accord de ces deux sortes de qualités dans les études littéraires auxquelles la presse périodique donne l'hospitalité. On l'avait particulièrement remarqué dans une série de fantaisies philologiques insérées dans lIllustration, par M. Francisque Sarcey, chargé depuis du feuilleton dramatique du journal l'Opinion nationale. A l'exemple d'un si grand nombre de ses collègues de la presse, il a réuni ces pages, qui avaient d'ailleurs l'unité du sujet et celle du ton; il y a joint quel

ques fragments de littérature humoristique substitués, da as son journal, au feuilleton dramatique, quand le théâ re chômait ; il a donné à ces articles divers, par une élab ration toute nouvelle, un but et un caractère analogues, et il intitule le livre qu'il en a formé : le Mot et la Chose :. Pour grossir un peu le volume, il le termine par un petit essai dramatique: les Trois Scribes, ou Quatre duels et un ge 2darme, critique-vaudeville en un acte du théâtre de Mitdame.

Par ce recueil, M. Fr. Sarcey prend décidément place parmi les esprits distingués qui font, de nos jours, de la critique une causerie littéraire. Le Mot et la Chose offre urle suite d'études délicates de grammaire et de synonymie propres à faire saisir les altérations les plus récentes de la langue française et, par elles, les transformations de nos idées et de nos habitudes en matière de littérature et d'art. Un cadre ingénieux, de la finesse dans les analyses, des exemples piquants, la connaissance et le respect de la bonne langue, un éloignement naturel pour les excentricités de forme, qui font si vite à quelques-uns une originalité de mauvais aloi, voilà ce qui recommande, en général, un recueil que M. Sarcey aurait pu appeler « les Récréations philologiques, » si ce titre n'avait été déjà pris. On regrette seulement que, trop pressé de se produire en volume, le journaliste n'ait pas consacré un plus grand nombre de causeries à l'étude des nuances des idées et du langage, au lieu de ramener forcément dans un cadre pour lequel ils n'étaient pas faits, quelques fragments d'une origine et d'un caractère différents. Il avait trouvé une veine qu'il lui suffisait d'exploiter avec plus de persévérance pour se faire accepter comme le successeur et l'émule des Génin, des Nodier, de tous ceux qui ont porté si haut l'art de joindre le savoir à l'agrément.

1. Michel Lévy, in-18, 322 p.

On peut citer comme un livre de fantaisie spirituelle et d'érudition agréable, les Coups de pied de l'áne, de M. Aug. Joltrois 4. Chacun se sert de ses armes : les coups de plume de l'écrivain ne sont quelquefois que des coups d'ongle ou de dent ; les coups de pied de maître Aliboron, dont M. Joltrois se dit le secrétaire, sont souvent d'excellents coups de plume. Le sujet du livre est moins nouveau qu'on n'est tenté de croire ; c'est, sous prétexte de l'éloge de l'âne, la satire de l'homme; c'est une protestation contre notre ingratitude ou notre cruauté même envers nos plus utiles serviteurs; c'est, à propos d'un être injustement bafoué et maltraité, la liste assez longue et pourtant incomplète des méfaits qui nous vaudraient justement d'être maltraités et bafoués nous-mêmes. L'homme se proclame bien haut le roi de la création. Il raconte lui-même pompeusement les annales de son glorieux règne; mais ce règne a une chronique maligne et scandaleuse que les animaux, nos témoins muets quand ils ne sont pas nos victimes, se racontent peut-être entre eux. On a dit : Si les lions savaient peindre et si les ânes pouvaient parler ! M. Joltrois donne à l'un d'eux la parole, et lui fait prendre une belle revanche de nos fanfaronnades.

L'âne dont il nous transmet les coups de pied invoque contre nous deux auxiliaires : le bon sens et le savoir. Au nom du bon sens, il relève toutes les contradictions dans lesquelles nous tombons à l'égard de sa race, et nous en fait rire. Il démontre, par exemple, et sans peine, que l'âne est le travailleur par excellence; puis il ajoute : « Or l'homme a trouvé plaisant d'affubler d'un bonnet d'âne la tête des paresseux.— Espérons qu'il finira par faire d'un bonnet d'homme le symbole de toutes les vertus; alors la plaisanterie sera complète. »

C'est ainsi qu'il confond une à une toutes nos injustices. « L'homme, dit-il ailleurs, va criant partout que l'âne a l'entendement dur. — Or l'homme n'a jamais causé avec l'âne qu'en lui cassant de temps à autre son bâton sur le dos. — Ne pourrait-on pas appeler cela des conversations à bâtons rompus? » Bref, l'âne de M. Joltrois a continuellement raison contre l'homme, et sa raison, qui pis est pour son adversaire, est presque toujours relevée par l'esprit. On se sent presque honteux d'être homme quand on voit maître Aliboron trouver tant de motifs de nous dire :

1. Michel Lévy, in-18, 276 p., 2e édit.

Le plus âne de nous n'est pas celui qu'on pense. L'érudition du baudet misanthrope est très-étendue. Il connaît tous les auteurs qui ont parlé de ses confrères, en bonne part surtout. On ne se figure pas combien de monuments historiques, religieux, littéraires, l'âne peut appeler à témoigner en sa faveur. L'antiquité, le moyen âge, les temps modernes, la littérature sacrée et la profane, l'art et la science, l'histoire et le roman ont fait à l'âne une plus grande place qu'on ne suppose. M. Joltrois ne cite pas moins de deux cent-cinquante noms de personnages célèbres ou d'auteurs de tout pays parmi lesquels l'âne trouve une foule d'amis ou de panégyristes. Quelques-uns de ces derniers n'ont pas craint de faire ouvertement l'éloge de l'âne, et M. Joltrois nous donne sur leurs livres des détails très-curieux. Maître Aliboron devient ainsi un amusant bibliographe.

Mais n'insistons pas sur un livre qui, pour être plus instructif qu'un roman, n'en est pas moins d'une lecture aussi attrayante ; j'aime mieux y renvoyer mes lecteurs que de l'analyser davantage. Ils seront peut-être fàchés d'y rencontrer quelques plaisanteries communes, et deux ou trois calembours qu'un åne aussi instruit aurait mieux fait de laisser à quelques sots de l'espèce humaine; mais ils pardonneront ces petits écarts en faveur de tant d'in

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