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Je ne recommanderai pas sans réserve, sous le rapport de la morale, le petit volume de Chansons de M. Armand Liorat' : la pruderie n'a jamais été le défaut du genre. Je le citerai pour la verve, la causticité, le mélange de gaieté et de sentiment; enfin pour l'intelligence de la langue poétique dont l'auteur, qui doit être jeune, fait ses premières preuves. Si la plupart de ses refrains font voir qu'il sait rire et se moquer, quelques pièces plus sévères montrent qu'il saura au besoin prendre un ton plus fort et plus haut. Qu'on en juge par ces trois stances de son Cheval de fiacre.

Quant je te vois passer, l'allure humble et soumise,
Tirant péniblement le carrosse ébréché
Où s'étend pour vingt sous la graisseuse sottise

Du gros bourgeois endimanché;
Lorsque j'entends le fouet, qui raille et qui massacre,
Claquer sur toi, je pleure; il semble que l'affront,
Touchant à la vieillesse, insulte aussi mon front,

Pauyre cheval de fiacre.

Ne regrettes-tu pas la bataille et la foudre,
Quand ton ventre saignait au fer des éperons,
Quand tes naseaux s'ouvraient à l'odeur de la poudre,

Ton oreille au bruit des clairons!
Que n'es-tu mort, hélas ! de la mort qui consacre?
D'où vient, noble forçat, que ce boulet moqueur
Que tu traines au pied n'a pas frappé ton cæur,

Pauvre cheval de fiacre ?
· · · · · · · ·

· ·
Marche, c'est le destin ; vieillards, on nous méprise;
Place à ceux d'aujourd'hui ! Nouveaux temps, nouveaux dieux;
On fouette également crinière ou barbe grise,

Homme ou cheval, dès qu'ils sont vieux;
Bucéphale poussif! ô morne simulacre!
Sur le pavé glissant, va, brise tes genoux;
Marche, galérien; marche, fais comme nous,

Pauyre cheval de fiacre!

1. Librairie moderne, in-32, 126 pages. – M. Liorat a fondé dans les derniers jours de l'année, sous le titre de la Chanson, un journal spécial des lieux de Paris où l'on chante.

Il y a ici quelque chose de cet accent vrai et profond que Béranger a porté si souvent dans la chanson, identifiée jusqu'à lui avec la gaudriole. C'est par là que le genre s'est élevé, et que ceux qui le cultivent sont autre chose que des poëtes de société.

Si la chanson devait mourir dans la jeune France, elle trouverait dans quelques représentants des anciennes générations, assez de verve et de bon sens railleur pour compter encore quelques derniers beaux jours.

Un de ces infatigables Nestors de l'esprit qui mènent de front, comme au beau temps de la curiosité universelle, les connaissances les plus diverses, M. Boucher de Perthes a toujours entremêlé aux recherches savantes les délassements de la poésie. Il vient de former un gros volume de vers sous un titre un peu singulier : Les Maussades, Complaintes". Le livre n'a de maussade que le titre, M. Boucher de Perthes ne manque pas de malice, et il l'exerce un peu contre tout le monde. Politique, littérature, philosophie, il chansonne tout. Esprit droit et juste, il ne dédaigne pas le paradoxe, mais c'est pour tirer de la raillerie quelque bon enseignement. On peut juger du tour d'esprit qu'un chansonnier peut donner à des intentions honnêtes, par quelques couplets de la Protestation. C'est encore, par un subterfuge cher aux poëtes philosophes, la satire de l'homme, déguisée en éloge des animaux.

· · · · · · · · · ·
J'ai, dira-t-on, pour partage,
La raison ; le beau présent!
C'est par elle que j'enrage.
Un sot est toujours content.
Oui! malheur à l'homme habile!
Si je reviens ici-bas,

1. Jung-Treultell, Derache, etc., in-18, 562 pages.

Que Dieu me fasse imbécile,
Hélas ! je n'y perdrai pas.

Passant sur l'intelligence,
De chacun pesons le cœur,
Et placés dans la balance,
Voyons quel est le meilleur.
Ce tigre, avec sa tigresse,
Mordant de compte à demi,
Fera-t-il de son espèce
Une Saint-Barthélemi?

Jamais un loup sur la paille A-t-il laissé ses petits, Pour aller faire ripaille Avec les loups ses amis? Et la louve acariâtre, Haissant ses louveteaux, Comme l'horrible marâtre Les mettra-t-elle en lambeaux ?

Voit-on un cheval ivrogne
Chanceler, perdu de vin,
Ou la jument sans vergogne
Se vendre au premier roussin ?
Est-il un renard faussaire ?
De justice un chat repris,
Demandant la prime au maire
Pour un rat qu'il n'a pas pris?
Est-il des serpents chimistes,
Sophistiquant jusqu'au pain?
Des singes économistes
Faisant du vin sans raisin?
Vit-on jamais tourterelle
Lasse de son tourtereau,
En empoisonner l'écuelle
Pour prendre un mari nouveau ?
· · · · · · · · · ·
Comptant tout, être pour être,
Du lion à la souris,

Envieux, voleur et traitre,
Oui, l'être humain est le pis.
Et nous répétons en somme,
En voyant semblables gens :
Si Dieu fit le premier homme,

Le diable a fait ses enfants. Je regrette de ne pas citer la complainte de la Queue, l'une des plus originales et des plus spirituelles. Il est impossible de mettre avec plus de bonheur une foule de traits de bon goût sous des mots un peu scabreux.

Le recueil des Maussades, déjà si volumineux, et qui diton l'aurait été encore davantage, sans les ombrages que la politique, même en poésie, inspire aux imprimeurs, comprend dans la dernière de ses trois parties des romances et chansonnettes, qui ont été mises en musique, il y a quelque trente ans. Plusieurs ont joui, comme le fameux Petit blanc, d'une aussi grande popularité que la Normandie. On les trouve avec plaisir si non pour leur valeur poétique, au moins, comme souvenir d'une autre époque et comme témoignage des petites révolutions du goût. Car si l'avenir de la chanson est menacé, la romance de salon qui avait eu la prétention de la détrôner, ne lui a pas même survécu. Et qui ne préférerait la franchise de la chanson aux fadeurs de la romance. Quoique dédaignée, elle n'a pas dit son dernier mot dans un pays où l'on prétend que tout finit par des chansons. Nous la retrouverons un de ces jours, avec M. G. Nadaud, prospère et brillante.

9

La poésie dans les revues : M. Eug. Manuel.

Les volumes de vers ne suffisent pas à l'épanouissement de la poésie. Il y a toutes les revues, grandes ou petites, qui s'ouvrent encore aux pièces détachées, en attendant que le volume les recueille. Nous laissons passer d'ordinaire les vers que recommande cette publicité éphémère de la littérature périodique. Nous voulons faire une exception pour les Pages intimes de M. Eugène Manuel dont la Revue des Deux Mondes' a reçu et divulgué quelques confidences. Ce que nous en redirons ici à nos lecteurs, suffira pour justifier l'exception. La Revue a pris dans le portefeuille de M. Manuel des sonnets qui sont, en général, d'une grande tristesse, et trois pièces de petits vers, dont les deux plus longues, le Déménagement et l'Aveugle, sont les plus originales. Nous nous bornerons à citer la plus courte avec l'un des sonnets. Ces deux perles donneront une idée de l'écrin. Voici le sonnet:

LE BERCEAU.
Quel temple pour son fils elle a rêvé neuf mois!
Comme elle fètera l'enfant dont Dieu dispose!
n lui faut un berceau tel que les fils de rois
N'en ont point de pareils, si beaux qu'on les suppose !
Fi de l'osier flexible ou bien du simple bois !
L'artiste a dessiné la forme qu'elle impose :
Elle y veut incruster la nacre au bois de rose;
Il serait d'or massif, s'il était à son choix !
Rien ne semble trop cher, dentelle ni guipure,
Pour encadrer de blanc cette tête si pure,
Dans le lit qu'on apprête à son calme sommeil.

Il est venu le fils dont elle était si fière !
Il est fait le berceau — le berceau sans réveil !
Il est de chêne, hélas ! et ce n'est qu'une bière.

Voici la petite pièce de vers:

DISCRÉTION:
Ne le dis pas à ton ami
Le doux nom de ta bien-aimée :
S'il allait sourire à demi,
Ta pudeur serait alarmée.

1. Livraison du 15 juillet 1862.

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