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ce chaos d'imaginations ou de formes extravagantes, on sent passer quelquefois le souffle des grandes idées et des sentiments généreux : des éclairs sillonnent encore cette nuit qu'un homme d'un si grand talent fait sur lui-même, et l'on reconnait, à la vigueur de certaines atteintes contre leurs ennemis renaissants, la main qui défendit si vaillamment de nobles causes.

Les recherches savantes préférées à la mise en æuvre littéraire :

L'Ecole des chartes. M. H. d'Arbois de Jubainville.

Tous les historiens n'ont pas cette fièvre de mise en scène reprochée à l'école pittoresque. Il en est, et de trèssavants, qui, par un excès contraire, négligent trop d'orner leur sujet. L'exagération du mouvement, de la couleur, des effets de style jettent l’écrivain hors du genre historique dans la fantaisie ; le dédain de l'art de raconter, de peindre, de vivifier le passé évanoui, laisse les ouvrages les plus méritants au-dessous de l'histoire dans la chronique et les répertoires de faits et de dates. C'est le tort de plusieurs recueils dus à l'activité persévérante d'anciens élèves de l'Ecole des chartes, devenus archivistes dans nos départements. A la source de documents souvent précieux, ils y puisent avec ardeur ; ils tirent des richesses de la nuit où elles étaient enfouies; ne reculant ni devant la dépense ni devant le travail, ils livrent généreusement leurs découvertes à qui voudra les mettre en oeuvre, trop modestes pour tenter de faire eux-mêmes des livres qui appellent le public par l'attrait de la forme littéraire.

Ces réflexions me sont inspirées par le dernier et le principal ouvrage de l'un de nos plus laborieux archivistes, M. H. d'Arbois de Jubainville, son Histoire des ducs et des comtes de Champagne'. L'auteur prend les annales de cette province au moment où elle commence à en avoir, c'està-dire au sixième siècle, et il doit les suivre jusqu'au moment où, réunie à la couronne à la fin du treizième siècle, elle s'absorbe dans le royaume et n'a plus d'autre histoire que celle de la France elle-même. Trois volumes ont déjà paru, qui mènent assez loin l'exécution de ce plan. Comme les premiers siècles de toute nation ou fraction de nation sont toujours les moins remplis ou du moins les moins connus, un volume suffit pour conduire les destinées de la Champagne sous ses ducs, bientôt remplacés par des comtes, jusqu'à la fin du onzième siècle. A mesure qu'on avance, les faits se multiplient, les renseignements augmentent; le second volume de M. d'Arbois de Jubainville n'embrasse guère plus d'un demi-siècle, et le troisième comprend à peine trente années. Bien des noms ignorés jusqu'ici de l'histoire figurent dans ces dynasties ressuscitées tout entières par l'érudition; bien des règnes de ducs ou de comtes dont on savait à peine les noms, se trouvent suivis, de l'avénement à la mort, dans tous les actes avec la plus scrupuleuse exactitude. Il est impossible de faire plus de lumière sur plus de points jusque-là obscurs et de prouver par plus de savantes et patientes recherches son amour pour la vérité.

Malheureusement, l'érudition qui éclaire ne suffit pas pour donner la vie. M. H. d'Arbois de Jubainville exhume six siècles, mais il ne les fait pas renaître; il restitue des noms et des dates perdues, il ne retrouve pas les hommes et leurs cuvres. Il a réuni des chartes, déchiffré des manuscrits, compulsé toutes les archives pour en tirer une moisson de renseignements, il n'y a pas puisé le sentiment du passé qu'il nous révèle, ou, du moins, il ne s'efforce pas de nous le communiquer. Est-ce la faute du sujet, est-ce l'effet de la méthode et des habitudes de l'auteur ? Voilà toute une grande province de France qui remonte à la lumière de l'histoire, et on nous fournit les moyens de la connaître sans nous intéresser à ses destinées.

1. A. Durand. In-8, t. I-III, 520-432-CXLIV-488 pages. - On cite parmi les ouvrages précédents du même auteur les Etudes sur l'état intérieur des abbayes cisterciennes et principalement de Clertaus au xue et au xie siècle (1858, in-18, XVIII-498 pages).

Dans la sphère de recherches arides qu'il s'est proposées, l'auteur de l'Histoire des ducs et des comles de Champagne de pouvait déployer plus de savoir. Son livre est un répertoire aussi complet que possible de matériaux et de documents. Il n'est presque pas une ligne de texte qui ne soit appuyée d'une note, d'une preuve, d'une autorité. Non-seulement les sources sont indiquées, mais les pièces justificatives sont mises le plus souvent tout entières sous nos yeux; les chartes sont transcrites, et un grand nombre sont très-curieuses comme échantillon de la langue et des mæurs du temps : elles nous font voir la nature et l'étendue des droits féodaux et l'usage qui en était fait. Elles sont écrites dans un latin qui est un acheminement vers le français. Des vers du temps, cités pour les faits dont ils témoignent, nous donnent, par surcroit, une idée de la poésie latine dans ces âges de barbarie. C'est ainsi que la naissance et la mort du comte Henri le libéral (1127-1180) nous sont conservées par son épitaphe dans une église dont il était le donateur.

Hic jacet Henricus, comis comes ille Trecorum,
Hæc loca qui statuit, et adhuc stat tutor eorum.
Annos millenos centenos terque novenos
Impleras, Christe, quando datus est dator iste,
Bis deni deerant de Christi mille ducentis
Annis, cum medius mars os clausit morientis.

Voilà comment la poésie, avec ses jeux de mots et ses fautes de quantité, sert à fixer la chronologie, sans être digne de figurer dans l'Almanach des Muses. Beaucoup de pièces inédites, mises au jour par M. d'Arbois de Jubainville, nous permettent de juger ainsi, soit le goût soit la civilisation du temps. Dans ces livres consciencieux et savants, dédaignés des lecteurs frivoles, le littérateur, le philosophe, aussi bien que l'historien, trouvent leur bien et le prennent.

Alliance du savoir et de l'art dans les monographies historiques.

M. A. Chéruel.

On aime, dans l'histoire, comme partout ailleurs, à rencontrer des livres qui, sous des titres modestes, donnent plus qu'ils ne promettent, et ne sont rien moins que des euvres accomplies. Cela console de ces compositions ambitieuses dont les titres promettent beaucoup pour allécher le lecteur, mais dont le contenu trahit votre attente. En lisant l'ouvrage que M. Chéruel a simplement intitulé : Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet', on éprouvera le plaisir d'y rencontrer plus qu'on n'était tenté d'y chercher. L'auteur semble n'annoncer qu'un recueil de souvenirs, de documents relatifs à l'existence tour à tour si haute et si abaissée du dernier surintendant des finances; le livre nous offre la plus intéressante biographie qui se puisse voir, avec les chapitres d'histoire les plus forts et les mieux écrits sur les débuts décisifs d'un grand règne. On peut citer les Mémoires sur Fouquet de M. Chéruel comme un parfait modèle de la monographie historique, ce genre aujourd'hui si en faveur et dont quelques-uns ont tant abusé. · Le nouvel historien de Fouquet ne surfait pas l'importance de son sujet; mais il la voit et la montre tout entière. Il ne fait pas d'un seul personnage, comme tant d'auteurs de monographies, le résumé vivant de toute une époque, le centre de tout le mouvement contemporain; mais il ne néglige pas de nous faire juger par l'élévation et la fortune de son héros le système d'administration publique lié jusque-là à une mauvaise organisation financière et les abus invétérés dont le surintendant mettait les traditions à profit. Il nous montre ensuite dans la catastrophe de Fouquet la véritable prise de possession de l'autorité absolue par Louis XIV.

1. Charpentier. 2 vol. in-8, 520-562 pages.

Autour de Fouquet se dessineront de grandes ou intéressantes figures historiques inséparables de la sienne. Toute l'administration de Mazarin s'éclaire de la lumière faite sur la vie et les actes de celui qui fut son auxiliaire dévoué et, pour ainsi dire, son complice. Colbert aussi est mieux connu quand on a étudié ses relations avec Fouquet sous l'administration de Mazarin, puis la lutte sourde qu'il soutient contre lui, enfin le triomphe de son influence sur la fortune de son rival. Une foule de grands personnages de la noblesse, de la magistrature, du clergé, se trouvant mêlés aux fautes et aux splendeurs du surintendant, puis compromis par sa chute, M. Chéruel fait à chacun la part qui lui revient, et sans attirer dans son cadre des figures accessoires qui n'y rentreraient pas naturellement, il le remplit de portraits historiques d'une extrême fidélité et d'un grand relief.

L'un des plus curieux et des plus nouveaux, est celui de l'un des frères du surintendant, de l'abbé Basile Fouquet, qui fut pour Mazarin un instrument aussi précieux que l'avait été pour Richelieu le célèbre capucin le P. Joseph. L'auteur le restitue à l'histoire au moyen de la correspondance même de Mazarin. Il le montre pétri d'ambition et de vices, actif jusqu'à la pétulance, souple et audacieux. Dévoué sans désintéressement, exposant sa liberté, sa vie même pour justifier les faveurs dont il est comblé, il a

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