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L'auteur avait déjà été demander à des sites lointains et peu explorés des sujets de tableaux. Plusieurs de ses toiles admises, il y a vingt ans, étaient le souvenir de ses excursions dans le nord, dont le Voyage d'une femme au Spitzberg, par Mme Léonie d'Aunet, était la relation littéraire. En parcourant le Brésil, il a voulu tenir lui-même le crayon et la plume; il en a rapporté d'innombrables croquis que de belles vignettes reproduisent pour les yeux des lecteurs ; lui-même en donne le commentaire animé dans une narration remplie de descriptions d'études de meurs et semée de reflexions humoristiques. Les Deux années au Brésil forment un voyage complet où l'auteur prend son lecteur avec lui, dès le départ, lui fait partager les impressions de la route, de l'arrivée et du séjour.

M. Biard nous initie à tous les détails de la vie américaine; nous assistons avec lui aux scènes les plus diverses et parfois les plus étranges. C'est le contraste le plus singulier entre les imitations maladroites de la civilisation européenne avec des meurs, des usages aussi contraires que possible aux nôtres, légués par les traditions oư imposés par les nécessités du climat. Il en résulte à chaque instant des effets singuliers, attristants ou comiques, qui offraient une ample matière au crayon facile de l'artiste et à la verve caustique de l'écrivain.

Un intérêt romanesque s'unit à l'attrait des voyages dans un livre envoyé de loin par un auteur presque homonyme du précédent, M. Lucien Biart, avec une épigraphe qui rappelle l'exil d'Ovide :

.... Sine me, liber, ibis in urbem.

Il a pour titre : la Terre chaude, scènes de maurs mexicaines ?. Quoique la coïncidence des événements que la

1. Hetzel. In-18, 330 pages.

France accomplit en ce moment au Mexique puisse ajouter à l'intérêt d'un tel sujet, ce n'est point cependant un livre de circonstance; l'auteur paraît connaître à fond et de longue date la contrée qu'il décrit et dont il met les moeurs en action. C'est un pays à la fois magnifique et terrible. On sait que le Mexique se divise en trois régions : les terres tempérées et les terres chaudes; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que les terres soi-disant froides ont la même température moyenne que la ville de Rome. Qu'on juge des ardeurs des régions tempérées et de celles qu'on veut bien appeler chaudes. Qu'on se figure une alternative de chaleur d'étuve et de pluies diluviennes; les vallées transformées soudainement en torrents et les plaines en lacs immenses, dont les eaux en s'évaporant laissent sous une atmosphère de miasmes mortels une vase merveilleusement féconde. Là, des forêts vierges s'entrelacent, pour ainsi dire à vue d'ail, de lianes et de végétaux de toutes sortes, à travers lesquels il faut se frayer le fer à la main un chemin que des pousses nouvelles referment aussitôt sur vous. Là vivent en maîtres les grands carnassiers, les immenses reptiles; là fourmillent dans l'air qu'on respire d'innombrables insectes, cause d'un supplice perpétuel. M. Lucien Biart nous fait connaître les habitants de ces terres trop favorisées du soleil, soit les indigènes aux mours étranges, soit les colons d'origine européenne jetés au milieu de cette vie sauvage. Les scènes qu'il raconte nous font encore mieux connaître le pays et ses usages que les plus minutieuses descriptions. L'auteur ne nous fait pas seulement voyager, mais vivre avec lui dans ces contrées si bien faites pour exciter notre curiosité.

Sur cette même terre brûlante nous pouvons prendre pour guide un homme qui n'en a pas seulement rapporté des souvenirs agréables, car aux aventures et aux impressions de voyage se sont joints pour lui les désagréments de la captivité. Ce guide est M. Ernest Vigneaux dont le livre a pour titre Souvenirs d'un prisonnier de guerre au Mexique (1854-1855)". C'est vraiment le livre de voyage, le journal d'impressions et de souvenirs. L'auteur raconte dans l'ordre même où ils se sont produits les événements dont il a été auteur ou victime, il dit tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a vu; les hommes avec lesquels il a vécu ou s'est rencontré. Il décrit quelques scènes de la nature, donne des détails sur la vie des habitants, sur les mæurs, usages et costumes, sur le gouvernement politique et l'organisation sociale, sur l'industrie indigène et le commerce, sur les relations des naturels du pays avec les étrangers, en un mot sur tout ce qui peut frapper la curiosité dans un voyage lointain.

Ce n'est pas en vain que celui qui a beaucoup vú a beaucoup retenu; il est aussi possédé de l'envie de beaucoup conter. M. Vigneaux a cédé à ce besoin trop naturel à un voyageur, à un prisonnier, c'est-à-dire à un homme qui a vu les hommes et les institutions du Mexique de plus près qu'il n'aurait voulu. Du reste il conte bien, sans art, sans prétention; il mêle avec sobriété les réflexions philosophiques à l'observation des faits, et il ne s'étonne pas de retrouver, sous toutes les latitudes, l'homme identique à lui-même; avec les mêmes penchants et les mêmes vices dont les germes sont plus prompts à se développer que ceux des vertus.

M. Deschanel, que nous avons vu tout à l'heure raconter en historien l'expédition de Colomb, aime à voyager pour son propre compte; mais il ne va pas aussi loin. Il ne sort pas de l'Europe; il dépasse à peine les frontières de la France. Le récit de ses excursions a paru , par fragments, dans le Journal des Débats, où il s'intitulait simplement : Par monts et par vaut; mais pendant le cours de l'impres

1. Hachette et Cie, in-18, 566 p.

sion du volume, ce titre a été pris par un autre, et, pour éviter toute contestation, M. Deschanel a inscrit sur sa couverture : A pied et en wagon. Les principales promenades du spirituel touriste ont pour théâtre le Berry, le Dauphiné, la Savoie, la Suisse, l'Alsace. Des visites en Belgique lui font retrouver une seconde France hors de la patrie, et une excursion en Espagne lui permet de mieux accuser les traits de notre physionomie nationale par le contraste.

M. Deschanel sait voir et admirer. L'intelligence et le goût valent bien pour cela l'expérience des voyageurs de profession. Les pays parcourus l'intéressent moins pourtant que les souvenirs historiques ou littéraires qu'ils réveillent. Le Berry ou, comme il l'appelle, la Suisse berrichonne, lui apparaît à travers le prisme enchanteur des romans de George Sand. Dans la vraie Suisse, les Charmettes font revivre devant lui J. J. Rousseau et Mme de Warrens; Ferney, Voltaire; Coppet, Mme de Staël. Accessoirement, des à - propos amènent dans la conversation Homère, Dante et son interprète le dessinateur G. Doré, le jésuite Nonotte, Napoléon, l'Oncle Tom, Balzac, Alex. Dumas. La poésie à sa place dans ce concert de souvenirs; l'auteur nous cite, outre des vers connus, des vers inédits qui méritaient de ne pas le rester. Des anecdotes piquantes, de fines remarques, beaucoup de verve, un peu d'érudition, tous les agréments de la causerie se réunissent dans ce carnet de voyage, qui ne remplace pas pour les touristes les Guides-Joanne, mais qui fera faire aux voyageurs du coin du feu d'agréables excursions dans le pays des rêveries et des souvenirs.

Ici nous pourrions nous accuser nous-même de lacunes que nous regrettons, mais que l'abondance des matières rend inévitables. Les voyages de fantaisie et d'aventures personnelles tendent à devenir presque aussi nombreux que les romans. Ils commencent à prendre place dans plusieurs collections d'éditeurs, et nous en trouvons une certaine quantité sur les rayons de la Bibliothèque des chemins de fer. Nous en avons lu, entre deux stations, quelquesuns auxquels nous devons au moins une mention. Ainsi les Souvenirs d'un mutilé, par M. Paul Marcoy', dont nous avons déjà signalé les excursions dans les Andes, nous fait suivre un indomptable Nemrod français dans les chasses les plus aventureuses à travers le nouveau monde. Un léger fil de roman relie des anecdotes qui peuvent être vraies et des descriptions qui doivent l'être. Une passion analogue à celle de la chasse nous mène à travers une partie des mèmes contrées à la suite de M. BénédictH. Révoil, auteur des Pêches dans l'Amérique du Nord?. Son cadre plus libre réunit aussi des voyages instructifs à des aventures intéressantes.

1. Hachette et Cie, in-18, 344 p.- M. J. Noriac trouvait en même temps un titre analogue: Sur le Rail (voy. l'Appendice).

Quand j'aurai signalé dans la même collection les Souvenirs d'un Sibérien, extraits des Mémoires de Rufin Pistrowski, et traduits du polonais pour la Revue des Deu.cMondes avant d'être réunis en volume , je serai loin d'avoir épuisé toute la liste des livres de voyage qui nous fait refaire d'une façon si attrayante nos cours oubliés de géographie. J'avoue cependant que ces excursions dans le monde de la réalité, au milieu d'une nature étrange et d'hommes de civilisations différentes me plaisent mieux que la plupart des récits d'aventures romanesques qui n'ont pour eux le plus souvent ni la vraisemblance des faits, ni la vérité des sentiments. D'un roman médiocre, il ne reste rien; d'un voyage de fantaisie et d'aventures personnelles, même médiocrement écrit, il reste la connais

1. In-18, 260 p. 2. In-18 compacte, 320 p. 3. In-8, 280 p.

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