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respect pour les théoriciens; mais il paraît mettre au-dessus des systèmes l'observation des faits et du s^ns commun, et c'est une disposition que partageront volontiers les personnes étrangères à tous les systèmes. M. Protin croit que les économistes n'ont, jusqu'à présent, réussi qu'à rassembler des matériaux suffisants peut-être pour constituer une science, mais que cette science n'existe point encore. « En attendant, dit-il, chacun emploie les matériaux épars sur le chantier, selon son goût ou son caprice. Voilà où nous en sommes : à l'anarchie économique. »

Je conçois que la mise en œuvre de ces matériaux tente les ingénieurs, et que cette anarchie inspire aux organisateurs des rêves de bienfaisante dictature; mais s'il est permis à un simple philosophe de s'adresser aux géomètres ou aux théoriciens politiques, il conjurera les uns et les autres de ne pas oublier, dans leurs savantes constructions ou dans leurs projets de reconstitution sociale, qu'ils ont affaire à des forces vivantes, intelligentes et libres, échappant au calcul par une foule de poinfs; que la richesse a d'autres éléments que ceux du bien-être matériel; que l'homme a des droits et des devoirs aussi bien que des intérêts, et que, s'il est bon de vouloir le conduire au bonheur, il convient à sa dignité de lui laisser un peu la peine d'v concourir lui-même.

Revendication des droits des sciences morales. —MM. Ch. Bénard et V. Duruy.

Les idées que je viens de développer à propos des aberrations de méthode d'un économiste mathématicien, m'ont toujours semblé avoir pour elles l'autorité du bon sens, alors que ni dans le monde, ni dans l'Université, ni dans 1» presse, elles ne trouvaient de défenseurs. Elles en ont aujourd'hui partout, et de savants et d'éloquents. Ce sont elles qui ont inspiré, en partie, l'ouvrage si méritant de M. Ch. Bénard, De la philosophie dans féducation1, plaidoyer complet en faveur de l'enseignement philosophique, imprudemment délaissé. Ce livre, recommandé aujourd'hui par les couronnes de l'Académie, l'était d'avance par l'autorité delà raison, dont il soutient vaillamment les droite. Les mêmes idées, reprenant faveur, viennent de recevoir une sorte de consécration officielle et de remporter une belle victoire dans ces régions du haut enseiguement, où régnait le système de la spécialisation et de l'éducation fnfusmntlle. Le ministre de l'instruction publique a organisé cette année à l'École polytechnique l'enseignement littéraire qui, jusqu'ici, n'était pas pris au sérieux, et y a taé place dans une bonne mesure à celui de l'histoire. Ce dernier cours est confié à M. V. Duruy, le plus brillant des maîtres d'histoire que l'Université ait gardés dans ses •rangs.

Celni-ci y a préludé par une Leçon d'ouverture1, remarqnabie à bien des égards. C'est, devant un auditoire habitué ^ l'idée de la prééminence des sciences mathématiques, soit fres, soit appliquées, la revendication des droits des sciences morales. M. Duruy, protestant contre les entraînements d'une éducation exclusive, arrive à cette heuRn*formule : « L'idéal, à mes yeux, d'une bonne éducation de l'intelligence et d'une forte préparation à la vie professionnelle, serait qu'on pût se rendre universel au profit d'une spécialité. »

Il fait ensuite la part rigoureuse de la méthode des mathématiques, et trace le tableau des aberrations où elle -atralne tors du champ qui lui est propre. Je demande à citer quelques passages, avec Te regret de n'en pouvoir transcrire davantage:

1 Udrange, in-8, vi-776 p.

2- ln-8, 32 p. sans nom d'éditeur.

c Quand je viens vous demander, Messieurs, de regarder au delà du cercle de vos études ordinaires, ce n'est pas seulement parce que les mathématiques, malgré l'immensité de leur champ d'études, ont un objet de connaissance déterminé et par conséquent restreint, c'est aussi et surtout parce qu'elles donnent à l'esprit une aptitude qui, pour être excellente dans un travail spécial, est bien loin de suffire à tous les besoins de la vie intellectuelle.

Permettez-moi d'insister un moment sur ce point, en vous rappelant un mot profond d'Euler qui était aussi une parole d'Aristote : « Le genre d'étude auquel chacun s'applique a une influence si forte sur la manière de penser, que l'expérimentateur ne veut que des expériences et le raisonneur que des raisonnements. » Il ne faut pas, Messieurs, dans l'intérêt de votre esprit et par conséquent de votre avenir, que vous aussi, vous n'acceptiez que les vérités qu'on trouve sous le microscope, au fond du creuset, ou au bout d'un théorème.

Les mathématiques sont des sciences de pur raisonnement. Mais le raisonnement n'est qu'une des opérations de la pensée et n'en est pas même l'opération la plus importante. Concevoir en est une autre; juger, une autre encore, et la plupart de nos jugements ne s'opèrent point, comme ceux des mathématiques, par voie déductive. On peut raisonner très-exactement et juger fort mal, même ne jamais concevoir, parce que la conception, cette vue soudaine de l'esprit, et la rectitude du jugement dépendent de conditions très-différentes de celles qu'exige un raisonnement irréprochable.

Pascal a dit que la meilleure logique était la géométrie; je l'accorde volontiers, car je ne voudrais pas prendre à mou compte, surtout ici, ce qui a été répondu à Pascal, que l'art d? raisonner juste ne peut être enseigné par une méthode suivant laquelle il n'y a pas de raisonnement faux; où l'esprit est plus passif qu'actif, plus porté que mù par iui-même; et qu'on n'apprend pas à nager dans l'eau par un exercice préalable dans un réservoir de vif-argent. Je me contenterai de dire que la logique n'est elle-même qu'un instrument. Mettez dans le moulin le mieux construit du blé sain ou avarié, vous aurez toujours de la farine, mais elle sera bonne ou mauvaise selon la qualité du grain. Que de fois la fonction du bon sens n'a-t-elle pas été de

faire entendre raison à la logique ! ou, comme le dit Molière, que de fois le raisonnement n'a pas banni la raison ! l'histoire est pleine des monstrueuses et déplorables erreurs de gens pensant mal et raisonnant bien. Marat et l'Inquisition, ceux qui ont fait la Saint-Barthélémy et les massacres de Septembre n'étaient pas autre chose. Tous ces violents qui disaient: Périsse le monde plutôt que ma pensée ou ma croyance, partaient d'une idée qu'ils croyaient juste et en déduisaient rigoureusement d'épouvantables conséquences : l'un dans le Dieu de l'Évangile voyait la Divinité implacable des auto-da-fé, l'autre dans la doctrine de la fraternité humaine trouvait la nécessité logique d'immenses égorgements. « Tu ne savais pas, dit un damné à Dante, tu ne savais pas que j'étais si bon logicien. »

Dans !a solution d'un problème il y a sans doute recherche, invention, création même si vous le voulez, et par conséquent dans les mathématiques l'esprit conçoit et juge tout comme ailleurs; mais il n'opère toujours, et c'est là le point important, que sur des quantités rigoureusement mesurables ; tandis que nous autres nous opérons sur des quantités et sur des qualités flottentes. Il n'y a pas de nuances en géométrie, il y en a «d'infinies dans les choses de la pensée et de la vie. *

Ce discours a été vivement applaudi par les deux divisions réunies de l'École polytechnique. M. Duruy a vu dans cet accueil « la bienvenue que l'École souhaitait aux sciences morales et l'engagement qu'elle prenait de leur accorder une part de sa pensée. » S'il en est ainsi, jamais applaudissements ne furent plus intelligents. Il est vrai que d'un boat à l'autre la leçon d'ouverture de l'éminent professeur, écrite avec cet éclat parfois excessif qu'une solennité oratoire commande, est un véritable modèle du genre. Je regrette que le ministre de l'instruction publique n'ait pas, comme son collègue de la guerre, l'institution de l'ordre du jour. Il ne manquerait pas d'y mettre un tel discours dans toutes les casernes de l'Université. On serait heureux d'y voir, selon une expression banale et emphatique, un « signe du temps, « et c'est dans cet espoir que j'ai recueilli ces belles et bonnes paroles.

Les moralistes de l'actualité. Peinture et satire des moeurs conlempiraines. MM. E. Pelletait, Ch. Sauvestre, Fr. Sarcey.

C'est parmi les livres de morale que nous devons ranger, si nous jugeons bien les intentions de l'auteur, la Aourrlfe Babylone, Lettres d'un provincial en tournée à Paris, par M. Eugène Pelletan '. En général, les livres qui, dans le cadre d'un voyage de fantaisie, traitent des sujets les plus divers, littérature, histoire, étude des mœurs contemporaines, n'ont d'autre but que de faire briller chez l'auteur le talent d'observer, en amusant le lecteur du spectacle de lui-même et de la société où il vit. M. Pelletan a ce talent à un haut degré, et pourrait nous donner avec un grand succès le plaisir de ce spectacle. Il voit juste, il sent vivement, il s'exprime avec verve. Qu'il s'empare d'un ridicule, d'un vice, il le saisit tout entier, il le pénètre dans tous les détails, en retrace l'origine, en -suit les conséquences, le met en action dans une piquante anecdote et achève son tableau par un trait de satire ou une leçon de morale. Car si le provincial de M. Pelletan, quoique ancien notaire, est artiste et peintre, il ne fait pas de l'art pour l'art, ilne peint pas pour le plaisir des yeux; il est préoccupé avant tout de corriger les travers, de flétrir les vices, de rendre la société meilleure ; quand cette espérance lui échappe, il n'a pas le courage de rire de misères qu'il ne peut soulager, et, comme le prophète, il pleure sur Jérusalem.

La mission très-sérieuse que M. Pelletan s'est charge de remplir nuit même à l'intérêt de son livre; l'art aurait gagné si la morale y eût tenu moins de place. Un certain

1. Pagnerre, in-18, 364 p.

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