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Les moralistes de l'actualité. Peinture et satire des moeurs contem

poraines. MM. E. Pelletan, Ch. Sauvestre, Fr. Sarcey.

C'est parmi les livres de morale que nous devons ranger, si nous jugeons bien les intentions de l'auteur, la Nouvelle Babylone, Lettres d'un provincial en tournée à Paris, par M. Eugène Pelletan”. En général, les livres qui, dans le cadre d'un voyage de fantaisie, traitent des sujets les plus divers, littérature, histoire, étude des mæurs contemporaines, n'ont d'autre but que de faire briller chez l'auteur le talent d'observer, en amusant le lecteur du spectacle de lui-même et de la société où il vit. M. Pelletan a ce talent à un haut degré, et pourrait nous donner avec un grand succès le plaisir de ce spectacle. Il voit juste, il sent vivement, il s'exprime avec verve. Qu'il s'empare d'un ridicule, d'un vice, il le saisit tout entier, il le pénètre dans tous les détails, en retrace l'origine, en suit les conséquences, le met en action dans une piquante anecdote et achève son tableau par un trait de satire ou une leçon de morale. Car si le provincial de M. Pelletan, quoique ancien notaire, est artiste et peintre, il ne fait pas de l'art pour l'art, il ne peint pas pour le plaisir des yeux; il est préoccupé avant tout de corriger les travers, de flétrir les vices, de rendre la société meilleure; quand cette espérance lui échappe, il n'a pas le courage de rire de misères qu'il ne peut soulager, et, comme le prophète, il pleure sur Jérusalem.

La mission très-sérieuse que M. Pelletan s'est charge de remplir nuit même à l'intérêt de son livre; l'art aurait gagné si la morale y eût tenu moins de place. Un certain

1. Pagnerre, in-18, 364 p.

nombre de pages d'observation exacte et de fine satire vous font penser aux Lettres persanes; puis de véhémentes sorties vous rappellent le ·Mémoire à l'Académie de Dijon, sur l'influence des arts et des sciences, ou la Lettre sur les spectacles.

L'esprit léger de Montesquieu fait vite place aux boutades indignées de Jean-Jacques : « L'homme de conviction, dit M. Pelletan, a toujours plus ou moins une âme d'apôtre. » On le reconnaît lui-même à ce trait. La verve apostolique le domine, l'entraîne, pour l'idée, au delà du but, et, pour la forme, lui fait fausser le ton d'un agréable genre littéraire.

La « Nouvelle Babylone » c'est, en style d'apôtre, notre Paris, le Paris du dix-neuvième siècle, qui reçoit d'ordinaire des dévots et non des philosophes cette dénomination apocalyptique. L'honnête provincial, chargé de le décrire et de l'anathématiser, y a vécu, il y a trente ans, lorsqu'il étudiait le droit. Quels changements, et sous tous les aspects! Démolitions et reconstructions sans mesure; agrandissement formidable de l'enceinte; transformation des habitations; luxe de décoration effréné; révolution complète dans les habitudes de la vie ; dans les dix dernières, Paris et le Parisien sont devenus méconnaissables ! Il est impossible de mieux peindre que le provincial de M. Pelletan ce bouleversement à vue, opéré à la fois dans l'habitation d'un peuple et dans ses moeurs.

Pour montrer combien la transfiguration est complète, il a commencé par nous retracer le Paris de sa jeunesse, ce Paris un peu noir et boueux dans ses rues, mais si vivant par l'esprit, si resplendissant de tous les éclairs de la passion et de la pensée. Il fait revivre le mouvement dans tous les ordres d'idées : philosophie, économie sociale et politique, arts, littérature, histoire, presse, etc.; et l'on sent, à la chaleur de ses souvenirs, que son caur a battu de tous les nobles mouvements de son siècle. Voici, par

exemple, pour la métaphysique, si grande dans sa prétendue inutilité :

Dans l'ordre de la philosophie, Cousin allait herboriser les doctrines du Panthéisme dans le champ de Hégel, et les jetait ensuite à la jeunesse, éparses et poétiques comme les fleurs du bouquet d'Ophélie. Jouffroy, chercheur intime, l'eil retourné à l'intérieur, penchait la tête sur le problème de notre destinée, et, le front noyé de vapeurs, écoutait mélancoliquement remonter le murmure de l'abime. Lamennais fuyait de Rome en secouant la poussière de ses pieds et déchirait sa poitrine de ses propres mains pour en arracher les traditions du passé. Jean Reynaud, astronome de l'idée, relevait la couronne de la métaphysique tombée du front extatique de l'Allemagne. A quoi bon la métaphysique ? c'est le mot d'ordre aujourd'hui ? A quoi bon la neige sur la montagne? répondrai-je à mon tour. On ne vit pas là dessus, je le reconnais volontiers. Mais cette neige, suspendue à mi-côte du ciel, tient dans son urne sacrée la source de chaque rivière. Sans être la vie elle-même, ni la moisson, elle verse cependant partout la vie et la fécondité.

Le bon notaire du Périgord, est, vous le voyez, poëte par reminiscence de sa jeunesse. L'exubérance poétique est un des caractères ordinaires du talent de M. Pelletan; elle n'exclut pas les traits vifs, acérés, mordants même, quoique rarement méchants. C'est un poëte que l'indignation a rendu pamphlétaire ; c'est Alceste écrivant sous la dictée de

Ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses

Et quelle ample matière à son courroux ! le marasme de l'esprit, la soif du bien-être, les folies du luxe, la fu. reur de la spéculation et du jeu, la désorganisation de la famille, l'indifférence en politique, les envahissements de la centralisation administrative, l'anéantissement de l'initiative individuelle, le progrès respectif de la démoralisation et de l'hypocrisie, la corruption des lettres, l'excitation à la débauche par les arts et par de nouvelles industries artistiques : je ne finirais pas si je voulais énumérer toutes les misères et toutes les hontes qui peuvent exciter un peu ou beaucoup de misanthropie contre la société contemporaine.

Les Alcestes vont d'ordinaire trop loin ; mais il y a toujours une grande part de vérité, jusque dans les exagérations de leur colère, et quand l'auteur du Misanthrope faisait rire la cour des éclats intempestifs d'un homme vertueux, c'était à lui, au fond du caur, qu'il donnait raison contre elle. Je regrette, au point de vue de l'art, que les piquantes études de mours de la Nouvelle Babylone tourDent trop souvent à la prédication philosophique, que tant d'esprit aille se perdre dans l'austérité puritaine et de si fines satires dans les éclats d'un zèle d'apôtre; mais qui pourrait reprocher à l'auteur ces fortes intentions de moralité? Il aura fait un moins bon livre, en voulant faire une meilleure action.

On ne reprochera pas à M. Charles Sauvestre de prendre sur un ton trop élevé la satire des mæurs contemporaines, dans ses Lettres de province", qui semblent faites pour être le pendant de la Nouvelle Babylone. M. Pelletan amène un provincial à Paris et nous décrit l'étonnement, la répulsion que lui font éprouver les transformations ré. centes de la grande ville ; M. Sauvestre nous fait l'effet d'un Parisien qui va étudier la province et qui y rencontre avec un étonnement égal des moeurs que l'habitude de la vie parisienne lui font regarder comme appartenant à un autre âge. Le provincial à Paris est effrayé du mouvement aventureux qui précipite hommes et choses, par un progrès suspect, vers un avenir inconnu ; le Parisien en province est stupéfait du mouvement contraire qui ramène meurs et idées en arrière par une sorte de résurrection

1. Dentu, in-8, 260 p.

du passé. L'un et l'autre protestent contre un spectacle inattendu, mais chacun des deux proteste à sa manière. L'honnête provincial s'élève en apôtre contre le renversement des mœurs et la perturbation des esprits; le spirituel Parisien raille à outrance le retour vers des préjugés étroits et des institutions surannées. L'un a peine à se défendre du ton apocalyptique de saint Jean, l'autre du persiflage de Voltaire. On a reproché à l’un ses aspirations vers Pathmos, on reprochera à l'autre ses souvenirs de Ferney.

Il serait inexact de dire que les Lettres de province, de M. Charles Sauvestre, tournent au pamphlet. Elles ne sont, elles ne veulent pas être autre chose. Il semble que, depuis Pascal, le titre appelle le genre. Seulement Pascal, après avoir commencé par des scènes comiques et de fines railleries, se laisse emporter à l'indignation, à la colère, et déchaîne à la fin contre ses adversaires toutes les foudres de l'éloquence. M. Pelletan suit un peu cet exemple ; M. Sauvestre. est plus fidèle aux habitudes du pamphlet moderne : il soutient jusqu'au bout le ton de la satire. Les scènes burlesques succèdent aux scènes burlesques, comme les abus aux abus, et son bon sens s'anime à la raillerie par la raillerie même. Ennemi implacable de l'ultramontanisme renaissant partout et presque partout victorieux, il ne brandit pas contre lui le grand sabre de don Quichotte; il en a divisé la lame, suivant le conseil d'un pamphlétaire, en une foule de petites aiguilles qu'il enfonce tour à tour dans le corps de l'ennemi, et la lame y passe ainsi tout entière.

Rien n'est plus varié, plus instructif que ce tableau de la vie actuelle de la province, où la peur du droit de parler a produit le règne absolu du silence et l'établissement de mille petites tyrannies que Paris, dans sa liberté relative, ne soupçonne pas. « Aristocraties de village, débarrassées de la surveillance gênante de la presse; » « féodalité réactionnaire, o ayant le clergé pour appui et

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