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retirer est à la merci d'un gros propriétaire qui a su tout mettre dans sa dépendance, le peuple et la petite bourgeoisie, l'administration et la justice même. Membre du conseil général, il domine le sous-préfet, intimide le préfet lui-même; le maire, le juge de paix, les agents de police, le garde champêtre, sont ses créatures. Il fait les élections à son gré; chacun plie, chacun tremble devant son influence, ou, si l'on se raidit, on se brise contre elle.

Le clergé fortifie son pouvoir en s'y associant. Grâce à ce concours, l'ultramontanisme triomphe bruyamment au milieu d'une population qui est au fond toute voltairienne; un digne et honnête curé, dont la foi est simple et tolérante, est vaincu dans une lutte inégale par un jeune abbé intrigant et ambitieux qui se fait l'instrument docile du fanatisme religieux et politique. Les frères et les sœurs de la Doctrine chrétienne accaparent les enfants des familles les moins dévotes, et l'instituteur laïque, malgré les sympathies muettes des habitants, est condamné à mourir de faim. Que le tyran du canton ou que les chefs de sa coterie rencontrent un homme un peu plus indépendant ou moins souple d'échiné que les autres, d'innombrables tracasseries vont foudre sur lui: ses enfants, ses domestiques, son chien, lui attireront toute sorte de difficultés, de poursuites, de procès-verbaux. Ses poules même seront traitées suivant une circulaire municipale fameuse, « en poules d'un ennemi du gouvernement. » Pour lui, il sera surveillé comme un homme dangereux; enfermé dans l'inextricable réseau des règlements et des arrêtés, il sera accablé de toutes les vexations dont l'omnipotence administrative dispose.

Voilà sous quel aspect l'auteur du Nouveau Seigneur de village a vu la province; voilà le fond politique des scènes dont il a composé une satire en action. Ces scènes sont vives et intéressantes. Le jeune journaliste, qui en est à la fois le héros et la victime, en éprouve une généreuse co1ère, et se jette dans une lutte où il sera nécessairement vaincu, avec une indignation toute sympathique. Ce qui l'irrite, c'est que les successeurs des anciens hobereaux tirent leur pouvoir de la révolution même et trouvent un appui pour leur tyrannie dans les institutions modernes d'affranchissement et d'égalité.

Dénoncer de tels abus, c'est déjà les combattre; les traîner en pleine lumière, c'est le meilleur moyen de les faire évanouir. A la mise en scène toute satirique par laquelle M. Sarcey poursuit ce résultat, je n'ai qu'un reproche à faire, c'est de s'être compliquée d'un roman. 11 fallait rester daDs le pamphlet. L'amour du journaliste pour la fille du musicien allemand prend d'abord trop de place dans son cœur et en tient ensuite trop peu dans sa vie. C'est un hors-d'œuvre aussi inopportun que l'éloge à outrance de la méthode d'enseignement musical de Galin-Paris-Chevé; cet éloge, si l'on ne connaissait la sincérité des admirations de M. Francisque Sarcey, ferait l'effet d'une monstrueuse réclame. Au dénoûment, la blonde enfant de la Germanie, sollicitée de répondre à l'amour du jeune Parisien, meurt pour toute réponse. On ne s'attendait pas à une fin si tragique, et je ne sais pourquoi on en est peu touché. M. Sarcey, à qui son talent consciencieux donne chaque jour plus d'autorité comme critique, a eu le tort d'ambitionner le titre de romancier sur des sujets dont la réalité excluait le roman. Le cadre du Nouveau Seigneur, comme celui des Misères du fonctionnaire chinois, n'admettait pas autre chose que ces scènes satiriques où l'auteur a su déployer les qualités du pamphlétaire.

Grand problème de psychologie comparée: l'âme des bêtes.
M. V. Rendu.

La vie des champs parle à l'esprit et soulève devant le penseur plus d'un problème philosophique. Elle nous met en relation continuelle avec une foule d'êtres vivants, grands ou petits, que, dans nos heures de réflexion, nous ne nous bornons pas à étudier, mais que nous sommes involontairement amenés à mettre en parallèle avec nousmêmes. La question des rapports entre l'homme et les animaux ou, comme on disait autrefois, la question de l'àme des bêtes, saisit un jour ou l'autre l'homme sérieux qui vit au milieu de ces dernières. C'est à cette préoccupation qu'un agronome distingué, M. Victor Rendu, inspecteur général de l'agriculture, s'est laissé aller, peut-être sans bien s'en rendre compte, en composant son livre de rIntelligence des bêtes*.

Les bêtes ont-elles de l'esprit? Il n'y a que les gens qui en ont beaucoup qui se posent ce problème, et je sais gré d'avance à un auteur d'oser l'aborder. On sait comment Descartes le résolvait. Faisant des animaux une pure machine, il leur refusait tout : jugement, raisonnement, mémoire, la perception même et jusqu'à la sensation.

Nul sentiment, point d'âme, en elle tout est corps.

Telle était la bête, d'après le système de Descartes, ainsi que le résume admirablement la Fontaine dans son épître à Mme de la Sablière, sur 1 "esprit des animaux. A l'hypothèse cartésienne si goûtée du dix-septième siècle et développée avec tant de poésie, il y a à opposer, comme l'a senti le bon sens de la Fontaine, une autorité sans réplique, celle des faits. M. V. Rendu n'en invoque pas d'autre; seulement il donne à l'observation plus d'exactitude et de précision que n'en exigeait la mise en scène de l'apologue. Au nom des faits, il restitue à l'animal non-seulement l'instinct et la sensation, mais une assez grande part d'intelligence. L'animal a toutes les connaissances et accomplit tous les raisonnements nécessaires à la satisfaction des besoins et sentiments qui lui sont propres : la faim, la reproduction de l'espèce, la conservation de l'individu et de sa postérité. M. Victor Rendu reconnaît même « chez les bêtes, indépendamment de la force aveugle qui les meut, un principe de perfectibilité. » Mais il le circonscrit dans la sphère .de leurs besoins, et il ne veut pas qu'on l'assimile à la raison de l'homme. La grande différence entre les bêtes et nous, c'est que l'intelligence de ces dernières ne dépasse pas les bornes des objets sensibles et raisonne uniquement sur des idées particulières, tandis que dans l'homme elle se replie sur elle-même, embrasse les idées générales et se connaît.

1. L. Hachette et C, in-18, 314 p.

Ce n'est pas dans les grandes espèces d'animaux que l'auteur de l'Intelligence des bêtes va, pour le moment, chercher des preuves. Il prend les plus petites créatures, les insectes, pour leur faire rendre témoignage en faveur de la création vivante tout entière; il dirait volontiers de l'esprit ce qu'on a dit de Dieu:

la magnis magnus, maximus in minimis.

Trois familles voisines, les guêpes, les bourdons, les abeilles, puis l'innombrable tribu des fourmis, fournissent toute la matière des observations que contient cet intéressant volume. Ces petits peuples nous donnent de grands spectacles, tenues grandia; leur activité, leur courage, leurs passions qui semblent un reflet des nôtres, l'intelligence même qu'ils déploient, sont de nature « à tenir en échec notre superbe raison. » Toute leur existence proteste contre les arrêts dédaigneux de quelques grands philosophes. Leur activité n'est pas aussi mécanique que le veut Descartes, ni leur résultat aussi invariable que le dit Pascal. « Dans la classe des insectes, dit M. Rendu, l'abeille abandonnant la forme générale de ses alvéoles hexagones, afin de ménager, par des cellules pentagones, de plus larges bases à ses fondations; l'abeille changeant la direction générale de ses rayons pour combler un vide accidentel; soutenant au besoin, par des contre-forts, la partie chancelante de son édifice; la fourmi détruisant une bâtisse ébauchée sur un plan fautif, pour la réédifier dans de meilleures conditions, et tant d'autres exemples de modifications apportées par les insectes à leurs travaux, selon les circonstances et la disposition des lieux, attestent qu'ils comparent et réfléchissent, qu'ils font acte d'intelligence. » Telles sont les conclusions que l'auteur de l'Intelligence des bêtes fait ressortir de ses propres observations ou de celles de ses devanciers, et en faveur desquelles il peut opposer aux noms de Descartes et de ses disciples, ceux d'Aristote dans l'antiquité, de Leibniz au dix-septième siècle. Mais les guides favoris de M. V. Rendu, dans l'étude des insectes, sont plutôt des naturalistes que des métaphysiciens : Réaumur, Bonnet, Pierre et François Huber lui permettent de produire à l'appui de ses convictions, sous une riche moisson de faits, un genre de preuve plus concluant que des théories et plus agréable au grand nombre des lecteurs.

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